Le gigantesque et l’intime

Roland Barthes

Roland Barthes

« J’ai une maladie : je vois le langage » peut-on lire dans Roland Barthes par Roland Barthes. Étrange  maladie qui semble pourtant prendre chaque visiteur de l’exposition consacrée à Roland Barthes à l’occasion du centenaire de sa naissance, qui a lieu en ce moment à la BNF  jusqu’au 26 Juillet 2015. Celle-ci est composée de deux espaces : celui, ouvert, de l’allée Julien Cain (qui constitue le panorama à proprement parler) et la salle où sont exposés les manuscrits de Fragments d’un discours amoureux.

Fragments d'un discours amoureux, Roland Barthes, 1977.

Tout le long de l’allée Julien Cain, l’aplat de l’écriture se redresse à la verticale pour nous faire face. La citation s’apparente alors à une image, à un tableau, elle se déchiffre tout en même temps qu’elle s’offre immédiatement. L’écriture ne se lit plus, elle se regarde.

Les citations extraites de l’œuvre de Barthes se répartissent sur toute la surface de l’allée en quatre thèmes, l’écriture du politique, l’écriture du monde, l’écriture intransitive et la Vita Nova, projet d’écriture des dernières années de l’écrivain. Face au panorama, le visiteur doit s’adapter à cette écriture, se plier à sa dimension gigantesque au sein de laquelle viennent s’inscrire quelques photos : celle de Barthes et de Brecht fumant, celle de Greta Garbo et de Marx, celle d’une DS aussi.

Et lorsque l’on demande à Éric Marty, commissaire de l’exposition avec Odile Germain, pourquoi la photo de Greta Garbo, immense et fascinante, se trouve au centre, il répond : « Parce que je l’aime beaucoup ». La beauté de cette partie de l’exposition vient de ce que le visiteur-amateur qui déambule dans l’allée, se sert, choisit et pioche les citations selon son désir et son humeur, selon qu’elles lui parlent ou qu’elles l’indiffèrent, selon qu’il les « aime beaucoup » ou pas. Aucune terreur de l’écriture qui flotte, disponible, offerte au plaisir de celui qui veut bien s’attarder un instant. (L’écriture barthésienne a quelque chose de la call-girl et du repas japonais, où l’on sert un peu de chaque aliment).

L’écriture ne se lit plus, elle se regarde.

Mais si les deux espaces de l’exposition semblent fonctionner par contraste et opposition, la couleur bleue des citations et la reproduction  d’un manuscrit de la Vita Nova à la fin du panorama fonctionnent comme des avant-goûts des manuscrits de Fragments d’un discours amoureux. 

La Chambre noire

Dans l’espace fermé où sont exposés les manuscrits de Barthes, l’écriture retrouve son horizontalité pour nous être plus intime. Le visiteur passe donc du « spectacle de l’écriture » à l’écriture comme geste. La simplicité des manuscrits, parfaitement ordonnés et rangés dans des petites boîtes, fait sourire tant elle rappelle celle de l’écolier. C’est dans cette pièce un peu sombre que le visiteur peut observer l’évolution du livre qui fut le plus gros succès de librairie de Barthes. Il peut aussi chercher (désespérément) à déceler un mot, une formule, une confidence de l’écrivain derrière ses ratures. Il est seulement dommage que le casque audio mis à la disposition des visiteurs nous fasse écouter du Schumann au lieu de nous faire entendre la voix de Barthes. Le manuscrit tout comme la voix et la photographie porte le témoignage d’une vie, d’un « ça a été ».

« Le passé est désormais aussi sûr que le présent, ce qu’on voit sur le papier est aussi sûr que ce qu’on touche »

  •  Les écritures de Roland Barthes, Panorama, à la BNF jusqu’au 26 juillet.

Judith Cohen 

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