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« Entrer dans un plagiat éperdu »

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L’éditrice Françoise Favretto (éditions Atelier de l’agneau et revue L’INTRANQUILLEnous propose une lecture personnelle de l’ouvrage (L)ivre de papier de Guillaume Basquin. Contre le livre numérique ou « livre de fer », Guillaume Basquin fait l’éloge du papier comme celui de la pellicule de film. Un livre de nostalgie ? Un peu, et de déploration. 

Basquin-204x300L’objet livre se présente ainsi : sur la couverture, le titre rouge, en français et en chinois (rouge aussi, les caractères de « ce qui précède, ce qui suit ») et sur le côté, des ciseaux invitant à la découper sur une ligne en pointillé.

Emporter la couverture avec soi est un symbole à la fois iconoclaste et protecteur…
Et couper c’est coller ensuite ou du moins envelopper…

L’intérieur du livre est imprimé en caractères bold (épais) et italiques. Pas de ponctuation ni de paragraphes. Des mots en caractère normal scandent le flux de temps en temps, ce qui rend la lecture possible, lui évite l’effet de magma que l’on peut craindre au vu de la masse de mots.

(L)ivre de papier est de ces livres que l’on peut ouvrir n’importe où et commencer à lire, ça ne changera rien à « l’intrigue ». Ici, un narrateur y voyage parmi les livres des autres et travaille comme le suggère Joyce : « Les ingrédients ne fusionnent que quand ils ont atteint une certaine température ». Car (L)ivre de papier fait siens les autres livres, c’est l’intertextualité à la puissance X qui donne un portrait cubiste du narrateur/auteur tout en stimulant le lecteur :

N’a-t-il pas envie d’aller voir d’un peu plus près le programme de la Filmothèque ? Ou de commander en librairie la correspondance de Joyce, abondamment citée au centre du livre ? Ou même de se mettre à écrire en organisant aussi ses pensées, ses lectures selon un quadrillage/tressage ? Somme toute à copier le modèle. Assurément, cela produirait pour chacun un résultat bien différent, personnel, un « tapuscrit itinérant ».

La première critique de (L)ivre de papier, je l’ai entendue lire au café de la Mairie, place St-Sulpice à Paris. LIRE, oui. On lit très peu les critiques à haute voix.  Il s’agissait d’une bibliothécaire qui avait « craqué » pour lui, écrivant de nombreuses pages « en marge ».

Et « si quelqu’un ne comprend pas un passage, il n’a qu’à le lire tout haut », encore un mot de Joyce qui reste envisageable et conseillé pour toute œuvre poétique.

Poésie ?

La question du genre se pose : G. Basquin écrit une prose dense, il est de ces inclassables qui font souffrir documentalistes et libraires : ils devraient – ceci dit en passant – un de ces jours, apprendre à inscrire une « interzone» à leur ordre de rangement émanant du classement DEWEY, entre autres… Inventer cette «étiquette », peindre un panneau !

Ce livre, est-ce poésie ? Le travail de la forme assurément nous encourage à l’y inscrire sans le restreindre car voici aussi un journal (flux de conscience), et une compilation, une anthologie…

Par strates, de grands thèmes sont abordés et reviennent refiler les mailles : les rouleaux de manuscrits, tout ce qui est papier, le multimédia, la couleur ROUGE, l’écriture, les manuscrits refusés par les éditeurs, le jazz, les voyages, les films… Godard, Pasolini… le chiffre 7, Sade-Laure-Pétrarque, Homère, Sei Shônagon, Baudelaire, Sterne affleurant régulièrement (Tristram Shandy), et surtout JOYCE.

G. Basquin décrit, définit, excuse son livre en convoquant aussi Picasso, Sollers, Barthes… (« entrer dans un plagiat éperdu ») le jeu consistant pour le lecteur à retrouver les citations in extenso. On peut repérer des mots d’auteurs connus, mais ensuite, l’amalgame est inextricable (et ce n’est pas une critique négative de ma part), mais un inextricable à la fois poétique et intime car la vie de l’auteur/narrateur ici se confondant, y affleure souvent : ses difficultés à publier, ses filles, ses goûts si précis, ses penchants.

Je vous propose un extrait page 154 :

« C’est un peintre du 20e siècle qui a donné la meilleure définition du détournement un morceau de journal n’était jamais utilisé pour représenter un journal on s’en servait pour définir une bouteille un violon ou un visage on n’employait aucun élément dans son sens littéral mais toujours hors de son contexte habituel pour produire  un choc entre la vision originelle et sa nouvelle définition finale tout changement qui fait sortir un corps de ses limites amène aussitôt la mort de ce qu’il était antérieurement tel est le pouvoir des lettres par le seul changement de leur ordre travail de mot à mot juste avant de s’endormir ou au réveil les citations sont ces sucs recueillis dans les journées de lecture qui goûte ce miel ne cesse plus d’avoir soif citer c’est rendre au courant les vieilles eaux qui ne croupiront pas ce qui est usé devient neuf ah c’qu’il faut en lir’ des livr’ il faut boire des océans et les repisser un airbus a320 a amerri sur l’hudson »

Quelques dates : Ce fait divers cité date de 2009.

Le livre s’est terminé en 2012. La dernière page vaudrait d’être citée aussi. Je laisse les lecteurs la découvrir…

(L)ivre de papier par Guillaume Basquin, éditions Tinbad, collection CHANT, 236 p., 21.50€, 2016

Françoise Favretto

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