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Un océan d’une mémoire blanche

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Un marin chilien : à la lecture du titre, rien ne nous prédestine à nous retrouver en Islande, au milieu de la neige, des poissons, des moutons et des volcans menaçants les petites villes de cette île d’Atlantique Nord. Pourtant, le premier roman d’Agnès Mathieu-Daudé, paru l’année dernière aux éditions Gallimard, nous plonge tout entier dans cet univers froid, hostile au personnage principal qui n’attend qu’une chose : que le volcan ne se réveille !

Janvier 2016

Janvier 2016

Agnès Mathieu-Daudé signe un premier roman, plein d’humour et de tendresse, qui plaît indubitablement au lecteur qui se retrouve propulsé en Islande dès les premières pages du roman. Il n’est pas étonnant, ainsi, que le roman ait été honoré par deux prix littéraires, le Prix Littéraire des Grandes Écoles en 2016 et le prix de la Révélation de la Société des Gens de Lettres la même année.

Un fil romanesque qui marche

En soi, il n’y a rien de surprenant à l’intrigue. Celle-ci est juste et fonctionne parfaitement. Alors qu’un volcan menace à tout moment d’exploser, un géologue chilien arrive sur l’île pour étudier ce dernier. Alberto, personnage un peu perdu, en quête d’une identité perdue malgré lui, débarque à Reikjavik et se retrouve mêlé à un conflit familial… toujours malgré lui. Épris d’une femme qu’il rencontra à son arrivée sur l’île, il était loin de s’imaginer que l’ex-mari de celle-ci, Thorvadur, était un homme quelque peu violent, alcoolique notoire, « pilierdebarologue » selon un de ses amis, avec une propension à se venger assez forte. S’ensuit alors toute une série de péripéties qui sont véritablement le moteur du roman, à la fois drôles et graves, celles-ci donnant une énergie à la narration qui, entretenue par des dialogues absolument parfaits, fait écho à la grande tradition des romans picaresques, car Alberto, quoi qu’on en dise, est bien l’héritier de ces personnages un peu gauches, touchants et victimes, bien malheureusement, de leur propre histoire.

Tous les personnages sont plus ou moins liés, mus par leur propre égo. Alberto est une exception, il n’est pas Islandais, il débarque, la seule chose qu’il souhaite c’est chercher du sens et le cristalliser. Thorunn, la belle serveuse qu’il rencontre dès son arrivée et le début de ses ennuis, est devenue une mère mono-parentale après qu’elle ait quitté son mari un peu bordeline Thorvadur. L’histoire romantique entre le Chilien et l’Islandaise n’est qu’un balbutiement et un prétexte aux pulsions vengeresses de Thorvadur qui ne souhaite que le départ d’Alberto. Dans le roman, l’histoire amoureuse qui lie les deux personnages est comme des sursauts dans la narration, venant parfois perturber les pensées d’Alberto qui se met à penser à Thorunn qui devient alors un refuge.

Puis il y a le frère de Thorvadur, Björn, un fermier reclus au nord de l’Islande qui s’occupe de ses troupeaux de moutons et chose étrange, d’une dizaine d’enfants « difficiles » qui l’aident à la ferme. Entre ermite et vieux garçon, il n’y a qu’un pas semble nous dire la vie de Björn qui est bien loin des considérations de la ville. Chose surprenante – ou pas –, il habite au pied du volcan qu’Alberto doit étudier. Là encore, ce raccourci un peu facile qui permet au personnage de se retrouver, malgré lui, entre les deux frères – car Thorvadur a suivi Alberto ! –, est un peu forcé mais permet malgré tout à la narration une nouvelle impulsion qui revitalise le roman et lui permet d’avancer.

Derrière tous ces personnages, il y a une figure qui n’est qu’un nom qui s’affiche sur un téléphone portable ou un souvenir d’une enfance perdue ; il s’agit de Maria, la soi-disant compagne d’Alberto qui l’oublie bien vite, malgré des remords et des regrets qui viennent parfois l’ébranler. Marie est le seul personnage qui permet au lecteur d’en apprendre davantage sur le passé d’Alberto dont le moi est véritablement rongé par l’abandon et l’idée de n’avoir été qu’un orphelin. Voilà le noeud tragique du personnage.

En somme, le lecteur oublie bien vite le volcan qui ne peut qu’incarner toute l’angoisse d’Alberto en proie aux doutes. Le voyage dont nous parle Agnès Mathieu-Daudé relève de la longue tradition du voyage initiatique où le héros, un peu gauche parfois, marche en avant et ainsi s’élève et se comprend.

Le voyage dont nous parle Agnès Mathieu-Daudé relève de la longue tradition du voyage initiatique où le héros, un peu gauche parfois, marche en avant et ainsi s’élève et se comprend.

Un océan d’une mémoire blanche

Là où Agnès Mathieu-Daudé a su donner de la force à son personnage, c’est au sujet de tout ce qui concerne la mémoire de son passé. Alberto est orphelin, il a été abandonné par ses parents et placé à l’orphelinat à la naissance. Ainsi, pas d’origine, ou plutôt un passé nimbé de brume, rien que du blanc dans la mémoire. Il est toujours très ardu de vouloir expliquer le sentiment de l’abandon chez un enfant orphelin et Agnès Mathieu-Daudé touche juste. Il y a tout d’abord l’angoisse profonde qui meut Alberto dans un pays où il est la différence même, l’étranger. Puis il y a Maria dont le nom ne fait que le renvoyer à une enfance malheureuse, mais elle est l’unique lien qui le rattache à cette dernière, l’unique lien qui lui fait dire ce qu’il est et d’où il vient. L’angoisse le hante à tel point qu’il transfère toutes ses péripéties islandaises à son passé d’orphelin chilien, comme s’il souhaitait donner un sens à tout cela, à se rassurer qu’il n’en était pas l’acteur mais bien la victime du fatum. Alberto, héros tragique ? Non, héros tout juste en quête d’une identité perdue ou plutôt d’une identité qui ne lui a jamais véritablement appartenu.

Entre la claustration et l’envolée, Alberto fait le choix qui crée du sens. Aussi, son départ en Islande semble être pour lui un souffle vital. Voir autre chose, rencontrer d’autres personnes et oublier un peu le poids du passé. En somme, nous suivons les atermoiements, parfois les crises, d’un homme qui ne parvient pas à oublier le passé. Le personnage est sans cesse dans une incertitude déprimante, élevant Alberto au rang de nouveau Voyageur contemplant une mer de nuages. Pas de pont entre l’Islande et le Chili, uniquement des souvenirs et l’espoir d’une adoption en demeurant un peu plus longtemps au pied du volcan.

Là, l’Islande est une terre promise où Alberto, s’il ne trouve pas son salut, trouve au moins l’espoir d’une échappatoire. Agnès Mathieu-Daudé touche juste, car elle touche aux sensations et aux émotions qui meuvent le personnage en son for intérieur et c’est un belle réussite.

  • Agnès Mathieu-Daudé, Un marin chilien, Gallimard, janvier 2016, 256 p., 18 euros.

 

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