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Les Billes du Pachinko – Élisa Shua-Dusapin

© Romain Guélat

© Romain Guélat

Il y a un peu plus d’un an, Élisa Shua-Dusapin, à la terrasse du café des Editeurs dans le quartier d’Odéon, me confiait qu’elle travaillait à l’écriture de son second roman. Depuis, je l’attendais avec impatience, déjà emporté par le premier qui me toucha tant qu’il me fallut écrire quelque chose pour honorer la création de la jeune écrivain.

Les Billes du Pachinko racontent le rapport à l’identité coréenne à travers la relation de l’héroïne, Claire, avec ses grands-parents qui vivent au Japon depuis cinquante ans après avoir fui la guerre de Corée. Regard sur ce roman filial. 

Le silence des langues

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Claire passe ses vacances d’été chez ses grands-parents à Tokyo. Eux sont Coréens et ont fui la guerre de Corée. Voilà donc près de cinquante ans qu’ils habitent au Japon. Claire désire les emmener en Corée, revoir un pays qui n’existe plus véritablement, Joseon, mais à son arrivée, aucun des deux ne parle de ce voyage comme s’il était tabou ou impossible pour eux d’évoquer un passé révolu. On ne retourne pas comme cela dans son pays d’origine après cinquante ans d’exil. Alors, la discussion laisse place au silence. Claire se raccroche à autant d’éléments devenus symboles pour tisser un lien avec ses grands-parents qui ne la comprennent pas.

 “Le coréen m’a échappé à mesure que j’ai appris le français. Au début, mon grand-père me reprenait. Aujourd’hui, il ne dit plus rien. Nous communiquons dans un langage fait de mots simples, anglais ou coréens, de gestes et de mimiques exagérées. Japonais, jamais.” 

Pour pallier l’angoisse de l’appartement familial et cette impression d’étrangeté, Claire donne quelques cours de français à une petite fille, Mieko, avec qui elle noue une sorte de relation sororale bien que la distance de la langue et de la culture laisse parfois place à l’incompréhension.

Comme je l’écrivais dans ma recension sur Hiver à Sokcho, Élisa Shua-Dusapin donne à sentir. Son second roman nous invite à ressentir l’esprit de Claire face aux différentes facettes de son identité fragmentée. Ainsi, c’est la gêne face au mutisme de ses grands-parents qui voient en elle une sorte d’étrangère, la gêne face à la petite Mieko avec qui elle converse en français et en japonais, enfin l’angoisse de Claire de ne pas trouver sa place au milieu de Tokyo.

Ce désir d’expression, confronté à l’impossibilité de comprendre, se traduit par des phrases dépouillées, des mots lancés comme un sursaut. Claire se raccroche aux mots les plus simples, les plus purs pour pouvoir dire le gouffre qui sépare deux générations.

Non alter ego

Les héroïnes d’Elisa Shua-Dusapin sont des étrangères dans ce qu’il leur est de plus familier. Elles n’incarnent pas une identité, mais ressentent plusieurs identités comme plusieurs points sur une carte éloignés les uns des autres. Ou plutôt comme autant de billes de Pachinko que l’on insère dans une machine sans savoir dans quel trou celles-ci tomberont. Allongée sur un futon dans l’appartement de ses grands-parents, Claire s’enfonce dans une profonde déréliction. Quoi de plus terrible que de se sentir étranger à sa propre famille ? À propos de la petite Mieko que Madame Ogawa souhaite envoyer en Suisse pour ses études, Claire évoque l’apprentissage du français sur place, ce à quoi la mère de famille répond :

“— Bien sûr que non. Le niveau des écoles est très élevé, elle risque de ne pas pouvoir s’intégrer. Son ton se durcit quand elle ajoute : — Mais peut-être qu’elle ne pourra pas s’intégrer. C’est comme pour vous n’est-ce pas ? Au fond, vous ne parlerez jamais japonais.” 

Ce passage est très révélateur de ce qui ronge l’héroïne du roman. Peu importe où l’on se trouve, il y a ce sentiment d’être étranger si bien que Claire demeure dans un entre-deux. Comme un bateau qui navigue entre deux rives et qui jamais n’accoste. Ainsi, Claire flotte au-dessus de Tokyo, au-dessus de la Suisse, au-dessus de la Corée et tente de tisser des liens entre ces différents pays qui, en son esprit, ne font qu’un. 

En ce sens, le Pachinko devient l’allégorie parfaite de cette quête identitaire réalisée à tâtons. Le voyage prévu par Claire pour ses grands-parents apparaît alors comme un véritable pari. Le récit lui-même déclenche le mécanisme du Pachinko laissant ainsi les chapitres défiler au gré du séjour de Claire qui se laisse porter par le hasard et les événements. Le roman alterne entre l’appartement des grands-parents de Claire et les moments passés avec Mieko en plaçant toujours Claire à distance comme si elle n’était que spectatrice désengagée de la ville de Tokyo, renforçant ainsi le sentiment d’altérité.

***

Les Billes du Pachinko me sont apparues comme un roman grave, tragique, qui ne résout pas le profond désarroi de l’héroïne mais qui au contraire aboutit à une aporie. Je ne peux que trop comprendre l’héroïne dans sa quête d’identités. Le roman, on le sent, est une immense réflexion sur les liens, comme l’était Hiver à Sokcho, mais d’une manière beaucoup plus violente. Les Billes du Pachinko révèlent à nouveau la poésie de l’écriture d’Élisa Shua-Dusapin dont la sensibilité et la sincérité font naître une écriture pleine de tendresse et, ici, de sublime noir. En espérant que le second devienne deuxième… Gamsa hamnida Élisa ! 

Les Billes du Pachinko, Editions Zoé, 144 p, 15,50 €

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