puce litteratureLivres

Inio Asano, porte-parole d’une génération désillusionnée

AsanoTout comme l’écrivain ou le réalisateur, le mangaka est témoin de son époque. Inio Asano, publié dès ses 18 ans chez Shōgakukan au Japon, transmet à travers ses œuvres sa vision de la société, ses angoisses et expose une certaine noirceur inhérente à l’homme tout en proposant des personnages sensibles. Ses mangas suscitent l’engouement du public français avec des titres tels que Solanin, Le Quartier de la lumière ou encore sa première série longue éditée chez Kana de 2012 à 2014 : Bonne nuit Punpun.

 

31g7WmRDzJL._SX352_BO1,204,203,200_Souvent introuvables dans les librairies généralistes, ce sont dans les boutiques spécialisées en bandes dessinées que les mangas d’Inio Asano sont accessibles. De son trait réaliste naissent des enfants écrasés par le poids de la solitude, des adultes aux espoirs brisés, mais aussi des artistes et d’éternels rêveurs. Bonne nuit Punpun entraîne le lecteur dans le quotidien de Punpun, un élève de primaire excessivement timide et terrifié à l’idée que personne ne puisse jamais le comprendre. Dès les premières pages, l’ironie et le pessimisme cinglants d’Inio Asano dressent le portrait d’une société sans pitié, où les inadaptés ne peuvent trouver leur place, et cela dès l’enfance. Le maître d’école lunatique de Punpun ne manquera pas de pointer du doigt ces inégalités : « Il faut que vous ayez de grands rêves dans la vie ! Rêvez, ça ne coûte rien ! Bien sûr, il est important de tenir compte de votre personnalité et de la situation financière de votre famille ! Sinon, l’avenir risque d’être assombri par de grandes déceptions ! »

De son trait réaliste naissent des enfants écrasés par le poids de la solitude, des adultes aux espoirs brisés, mais aussi des artistes et d’éternels rêveurs

Punpun nous apparaît au départ sous les traits d’un petit oiseau étrange et particulièrement innocent, à travers lequel le lecteur peut aisément s’identifier et ainsi partager ses moments de pure joie, comme ses déceptions les plus amères. Il semble ainsi être constamment à l’écart du monde dans lequel il évolue et des personnes qu’il côtoie, et se métamorphosera au fur et à mesure pour refléter son état d’esprit, sa chute vers le fond.

Le combat ordinaire

Les œuvres d’Inio Asano illustrent la complexité et la diversité de l’expérience humaine. Certains personnages sont considérablement résignés et persuadés que le bonheur n’est qu’un bref instant qui ne peut exister qu’au détriment du bonheur des autres. Le mangaka banalise la misère sociale, la violence verbale et physique dont chacun peut être victime. Au fil des chapitres, des personnages troublés font régulièrement irruption, comme la collégienne blessée que Punpun et ses amis trouvent lors d’une excursion dans une usine abandonnée. « Ah, ça ? C’est mon père, il a la main lourde parfois. Faites pas attention, j’ai l’habitude. » À l’inverse, le jeune Seki, dont le père s’est réfugié dans l’alcool après avoir perdu son emploi, se bat pour devenir quelqu’un de bien, appréhender la société dans laquelle il vit et protéger son ami ingénu à l’imagination débordante. Vivre normalement dans un monde où chacun est en compétition pour être le meilleur est un véritable combat pour les personnages d’Asano, qui se réfugient souvent dans la solitude.

La-fin-du-monde-avant-le-lever-du-jourSi Bonne nuit Punpun est classé en « seinen » (mangas destinés à un public adulte), c’est aussi en raison de ses quelques scènes de sexe explicites, exprimées comme un acte égoïste, un moyen pour l’homme d’extérioriser ses pulsions et échapper momentanément à la solitude. L’oncle de Punpun, prisonnier de son passé, décide de vivre seul et est convaincu d’être un homme répugnant qui ne mérite pas de connaître l’amour. En refusant de créer des liens avec qui que ce soit, il cherche à se protéger du propre de l’être humain : aimer et détruire. Néanmoins, ces discours pessimistes et hypocrites s’estomperont grâce à de belles rencontres où certains auront le courage de s’ouvrir et de parler de leurs blessures. En effet, dans des mangas comme La Fin du monde, avant le lever du jour, l’auteur nous laisse entrevoir une lueur d’espoir. Si notre monde est rempli de mauvaises intentions, la gentillesse d’une personne peut nous toucher à tout instant, nous aider à nous construire et à nous pardonner de nos erreurs.

Les dessins d’Inio Asano sont d’une précision à couper le souffle, le découpage de ses cases parfaitement travaillé, et offrent des doubles pages magnifiques. Mais son style est aussi marqué par des situations extravagantes, des personnages décalés et humoristiques, avec notamment l’homme souriant à la coupe afro qui incarne Dieu aux yeux du jeune Punpun . Lorsqu’il se questionne sur la vie, il se réfugie dans son propre univers farfelu, complètement coupé de la réalité. C’est lors de ces visions fantasmagoriques que Punpun émet ses rares bulles de dialogue.

Bonne nuit Punpun, Inio Asano

Bonne nuit Punpun, Inio Asano

«  Punpun, moi, Dieu, voilà ce à quoi je pense. Quand un homme décide de vivre comme un homme, il reste toujours une part de solitude impossible à combler. Puisque, malgré toutes leurs attentes respectives, toutes les souffrances qu’elles s’infligent, deux personnes ne pourront jamais se comprendre totalement, en quoi peut-on encore croire ? Hé ! Hé ! »Ces rudes répliques lancées avec beaucoup d’ironie côtoient la candeur de Punpun, qui s’interroge sans cesse sur son existence, sur sa capacité à rendre la fille dont il est amoureux heureuse alors que son propre foyer a volé en éclats.Alors qu’il n’est qu’en primaire, l’oiseau Punpun n’a pas la force de vivre et n’aspire qu’à rejoindre la « planète Punpun », à s’envoler loin de la Terre. Son amour pour Aiko le poussera à grandir, découvrir le monde du travail, rêver et chercher la raison de son existence. Mais dans la vie, rien ne se passe comme prévu…

Inio Asano nous précipite dans la vie intense d’une jeunesse ordinaire et perdue au sein d’une société exigeante, parfois cruelle. Présent dans la sélection officielle du Festival de la Bande Dessinée d’Angoulême en 2016, le jeune auteur se réinvente actuellement avec son manga de science-fiction délirant Dead Dead Demon’s Dededededestruction, où de jeunes adolescentes désabusées se questionnent sur l’avenir du Japon après une invasion extraterrestre.

Léa Bouzit

Imprimer cet article Imprimer cet article

Commentaires

Copyright © 2013 Zone Critique. Tous droits réservés. ISSN 2430-3097
Lire les articles précédents :
Sabine Weiss, "Bords de Seine", Paris, France, 1952 - Collection Centre Pompidou, Paris © Centre Pompidou, MNAM-CCI/Philippe Migeat/ Dist. RMN-GP © Sabine Weiss
Sabine Weiss, «Les villes, la rue, l’autre »

«Je suis sensible aux gens qui m'environnent. Une image toute simple, dépouillée, mais qui montre la joie, le malheur ou...

Fermer