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Le mariage des langues

2014 ou le centenaire de la naissance de Pierre-Jakez Hélias, auteur du Cheval d'Orgueil. [1]

2014 ou le centenaire de la naissance de Pierre-Jakez Hélias, auteur du Cheval d’orgueil. (© Andersen/Sipa)

A l’occasion du centenaire de la naissance du grand écrivain breton Pierre-Jakez Hélias, Zone Critique revient sur l’un de ses chefs-d’oeuvre, Le cheval d’orgueil, paru chez Plon en 1975.

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1975

Avec simplicité, Pierre-Jakez Hélias, instituteur breton, raconte son histoire et celle d’une contrée qui paraît si lointaine pour le germano-pratin du coin: le pays bigouden. Situé sur les côtes du Finistère, ce pays n’est pas seulement celui des coiffes en dentelles dont la hauteur n’a d’égal que la blancheur.

Mais aussi une terre de paysans, survivant lentement au rythme des saisons, des marées et du souffle de leurs animaux.

L’auteur du Cheval d’Orgueil peint sa vie dans une fresque paysanne et historique. Le lecteur peut y sentir les odeurs des chemises de chanvre, « les cottes de maille des misérables chevaliers de la terre ».

Le pays bigouden, comme d’autres régions retirées à cette époque, parle deux langues: le breton et le français.

Avec la valeur d’un document historique, ce livre fait goûter au lecteur le fruit du mariage forcé de ces deux langues.

Le breton est oral. Il sonne à l’oreille de tous les habitants. Ces derniers le lisent rarement, sauf dans des ouvrages d’exception comme “La Vie des Saints”. Dans ce pays très pieux, le breton rime aussi avec religion. Si bien que les chants chrétiens se mélangent avec les chants régionaux. On clame les cantiques sur l’air de chansons bretonnes. Les livres du clocher de Notre-Dame de Penhors reprennent les textes du Barzaz Breiz, recueil de poèmes bretons publié au XIXe siècle.

Le breton, c’est aussi la langue des contes narrés aux enfants par leurs grands-parents. Le conte s’inscrit dans la culture orale des paysans de l’époque. A l’heure du conte, le travail agricole s’arrête. Les meilleurs conteurs, de notoriété publique, ne font pas chanter le breton mais l’utilisent pour donner existence à leurs mythes.

A l’inverse, l’auteur décrit la méfiance qui demeure face au français, « la langue des bourgeois qui gagnent la campagne ». Durant quatre longues années, elle retentira aux oreilles des Bigoudens comme la langue de la Grande Guerre. De nouveaux mots surgissent dans la conversation: tranchées, obus, front et enfin armistice.

Les phrases bretonnes intègrent quelques mots français. Dans le bourg de Pouldreuzic, où a grandi l’auteur, certains « émaillent leur propos de chic alors et d’épatant. »

Des paysans prennent goût à cette langue venue de Paris. Les mots parisiens donnent du poids et de la distinction au discours. On aime imiter la gouaille du Parisien.

Des paysans prennent goût à cette langue venue de Paris. Les mots parisiens donnent du poids et de la distinction au discours

Sur les bancs des écoles laïques, les élèves apprennent des chants patriotiques, dans la langue de Molière: « Où t’en vas-tu soldat de France / Tout équipé, prêt au combat ». 

Sous les toits de l’école, les deux langues se rencontrent mais se parlent dans des espaces séparés. Le breton clandestin dans la cour de récréation et le français imposé dans la salle de classe. Les enfants découvrent que de faux mots bretons se glissent dans la langue de la République. Le menhir, n’a rien d’ancestral car il a été inventé au 19e siècle, et se dit « peulvan » en breton.

Le livre de Pierre-Jakez Hélias suggère que le mariage forcé entre ses deux langues (son roman est traduit du breton) constitue la richesse d’un peuple plutôt que l’appauvrissement d’une culture.

 Alexandre Poussart.