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Retour à la terre

Le coeur de l’homme bat au rythme de la terre. Jour après jour, mois après mois, les saisons défilent et certains villages, en accord avec le monde, accueillent ce que la nature a de plus beau mais aussi de plus vital à leur offrir. Ainsi, dans le petit hameau portugais d’Uz, les agriculteurs plongent dans le flot infini du soleil, du vent, et du froid pour s’occuper des bêtes et des champs de manière tendre et passionnelle. Avec Volta a Terra, Joao Pedro Placido signe un film lumineux qui immerge le spectateur dans le quotidien d’une communauté rurale où les paysans, blottis entre deux montagnes, mènent une existence modeste mais paisible.

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Mars 2016

Installé sur un siège de cinéma où il s’est réfugié le temps de quelques heures, le spectateur délaisse progressivement le tumulte de la ville pour entrer dans un univers champêtre. Aux sons des klaxons se substituent peu à peu ceux des oiseaux, des vaches et des cigales, à la vue des voitures, celle de vastes étendues campagnardes et à l’odeur des pots d’échappement, celle de l’herbe fraîchement coupée. Voilà notre spectateur happé. Dans ces paysages bucoliques  se détache un visage chaleureux, puis deux, puis trois, ceux des personnages qui vivent ici depuis plusieurs générations. Sans trêve, ils poursuivent le travail accompli par leurs pères, le cœur léger, l’esprit employé à des tâches saines. De même qu’Albert Camus exaltait la sacralité du peuple d’Alger à travers leurs gestes simples liés à la terre, de même, Joao Pedro Placido ennoblit ce lien glorieux qui unit l’homme à la nature. C’est l’heure de souper. Les personnages, rassemblés autour d’une table, débattent sur le temps, la pluie, le soleil, desquels ils dépendent tant. Les questions fusent, alimentant ainsi la conversation centrée sur les cultures : « Quand est-ce qu’on sème le maïs ? », demande Daniel. Rythmée par les climats, leur existence éclot au sein d’une relation consubstantielle à la terre où l’homme cultive le sol avec amour et dévotion, ainsi qu’il le faisait dans des temps anciens. Dans ce quotidien, l’homme empreinte à la terre et la soigne en retour.

Peindre l’amour

Rondelette ! Cerise ! Galante ! Par-delà le vallon résonne la voix de Daniel interpellant ses vaches pour les faire avancer contre le vent. Le respect et l’estime de ces agriculteurs pour les bêtes se lit à travers ces noms affectueusement attribués. Loin du massacre des abattoirs modernes où l’animal est tué sans considération tel un objet fabriqué et consommé à la chaîne, la nature est ici entendue dans toute sa dignité. Ainsi, ce n’est pas par goût du sang que Joao Pedro Placido nous fait assister à l’égorgement du cochon, étape par étape, en ajoutant des plans fixes sur les parties démembrées. C’est bien au contraire parce que la mort de la bête est vécue à Uz comme un événement et qu’elle mérite qu’on s’y attarde pour rendre honneur à l’animal sacrifié. A l’inverse de la production de masse où tout se déroule dans l’indifférence la plus totale pour l’être vivant, la mort de la bête implique ici tout un rituel et la mobilisation de plusieurs personnes qui œuvrent dans une pleine conscience de leur geste. Le rite funéraire prend place au sein d’une symbiose entre l’homme et la nature. Ce que l’un prend à l’autre, l’autre lui redonne ensuite. Cet amour sans fin, sans faille, dont l’homme témoigne dans Volta a Terra c’est aussi celui de la passion naissante entre deux êtres, comme le vit Daniel, jeune homme écartelé entre son désir de trouver une petite amie et celui de rester vivre au village. Un regard échangé, une main tenue, un sourire intimidé, c’est l’amour qui frappe à la porte.

Peindre la vie

Le regard que porte le réalisateur sur ces agriculteurs est celui d’un anthropologue, un anthropologue souhaitant dévoiler au monde que derrière le rideau du capitalisme demeurent encore des communautés qui ont su conserver leur authenticité. La frontière entre la fiction et le documentaire est ténue, d’autant plus que les acteurs jouent leur propre rôle. Les yeux mais surtout le cœur de Joao Pedro Placido rapportent avec éclat et pureté ce qu’ils ont vu à Uz, où ses propres grands-parents ont d’ailleurs vécu. Dans ce travail de retransmission, les plans rappellent bien souvent les toiles réalistes de Gustave Courbet dont les parents étaient propriétaires terriens ou celles de Jean-François Millet, peintre mais aussi berger et laboureur qui s’attachait à reproduire les gestes délicats des cultivateurs.

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Les Planteurs de pommes de terre, Jean-François Millet (1862)

De l’un aux autres

« Battre le seigle, c’est un travail d’équipe qui demande beaucoup de savoir-faire. », s’exclame l’un des personnages. Ce « travail d’équipe » s’exprime à travers une solidarité profonde qui se dessine dès les premières images du film. Les paysans joignent leurs forces communes pour faire avancer une machine agricole embourbée, de la même manière qu’ils redressent une remorque affaissée. Œuvrer pour la terre n’est certes pas une tâche aisée et demande plus d’un effort physique. Mais les liens entre les habitants sont là, et à plusieurs tout est possible. Coupés du monde, refusant tout consumérisme contemporain considéré par eux comme superficiel, les habitants d’Uz recréent une communauté cimentée par des esprits solidaires. Tout le monde se connaît et dans ce joli monde tournoie une grâce attendrissante qui émane de la simplicité d’être des villageois et de l’intensité de leurs rapports.

C’est la fête au village. Les habitants sont dans les rues, célèbrent leur amour pour la vie sur quelques pas de danse et leurs rires glorieux s’élèvent par-delà les chants traditionnels portugais.  Le spectateur sort de la salle de cinéma, une larme à l’œil, un doux sourire aux lèvres. Il sait, tandis que ses chaussures battent de pavé, que quelque part, à Uz, les cultivateurs poursuivent leur travail, mois après mois, jour après jour, au rythme des saisons.