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Federico García Lorca : De la prose avant toute chose

Sous le titre Une colombe si cruelle, Carole Filière a rassemblé et (re)traduit des poèmes en prose de Federico García Lorca parmi lesquels de nombreux inédits. La réunion de ces textes donne à entendre un autre Lorca dont la voix toujours souffrante saisit, impose son souffle et sa vision morcelée du monde manifestement nourrie des mouvements artistiques de l’époque, cubisme et surréalisme en tête. 

De Federico García Lorca, on connaît bien souvent la poésie incandescente du Romancero Gitan (1928) et du Poète à New York (1936). On sait aussi l’homme de théâtre qu’il fut, l’animateur de La Barraca, cette troupe itinérante qui jouera dans toute l’Espagne les grandes œuvres du Siècle d’Or, l’auteur de pièces traversées par la fatalité tragique des passions humaines, que l’on songe à Noces de sang (1933) ou Yerma (1934). On ignore néanmoins fréquemment le prosateur qu’il commença par être avec Impressions et Paysages (1918) qui racontait ces différents voyages dans la péninsule ibérique alors qu’il était étudiant à l’Université de Grenade. Telle est la face injustement méconnue que Carole Filière a souhaité mettre en avant comme elle s’en explique dans sa précieuse postface. Rien ne justifiait, il est vrai, que l’on oubliât ces proses poétiques ou ces poèmes en prose dispersés, parfois inachevés, écrits entre la fin des années 1920 et le début des années 1930, tant le talent lorquien s’y affirme de part en part. 

La « rétine spirituelle » lorquienne

La variété de textes d’Une colombe si cruelle ne peut faire oublier le regard à partir duquel toutes les proses se déploient. Un regard vif qui donne à voir le théâtre d’aventures fantasques, sinon fantastiques, qu’il s’agisse de « terres étranges », de villes tumultueuses ou de cours d’eau miroitants. Le moindre élément acquiert de ce fait une présence remarquable et se distingue immédiatement de l’ensemble. L’infime se densifie jusqu’à retenir l’attention et émouvoir comme les fragiles branches de peupliers dans « Méditations et allégories de l’eau » : « Les premiers jours je fus troublé par le splendide spectacle des reflets, les branches de peupliers ployant, salomoniques, au moindre soupir de l’eau, les ronces et les joncs fronçant comme une étoffe de couvent. » Les paysages lorquiens s’animent par l’intermédiaire d’une « rétine spirituelle » qui s’emploie à les peindre et à les restituer par les mots.

La poésie de Lorca voisine avec la peinture dont il tire profit en reprenant, notamment au cubisme et au surréalisme, la fragmentation du regard. 

C’est que Lorca voisine clairement avec la peinture dont il tire profit en reprenant notamment au cubisme et au surréalisme la fragmentation du regard. Ce dernier prend alors des allures de « prisme » qui examine chaque partie d’un objet indépendamment de son tout comme pour mieux nous engager à le recomposer. Et c’est par cette recomposition que les paysages resplendissent, que des strates inédites en émergent, s’offrent à la vue : « Mais j’ai vu, un instant, alors que je contemplais ce paysage abandonné et infini, des plans de vie inédits, multiples et superposés comme les brocs d’une noria sans fin. » La regard une fois diffracté sollicite même les autres sens, provoque des synesthésies et invite à se faire l’auditeur de sa perception autant que le spectateur de son audition. Elle initie, en d’autres termes, au « chemin de l’oreille » où les sons colorent les champs en même temps que la bouche s’emplit de leur saveur : « La musique des terres sèches a un goût prononcé de jaune. » ou encore « […] j’ai bu de froids filaments de silence neuf entre les imperceptibles chocs sonores ». 

Une colombe si cruelle « parle de ce que l’on voit avec ses yeux ». Le principe auquel s’assigne le sujet lorquien dans Poétique, l’ultime texte du recueil, est donc scrupuleusement respecté : « Que je vais dire de ces nuages, de ce ciel ? Regarder, regarder, les regarder, le regarder, et rien d’autre. » Oui, regarder encore et toujours est le geste lorquien par excellence. Mais la picturalité de son écriture ouvre le regard et en cela laisse « passer la lumière ténue de l’infini » qui surgit lorsque s’opère la liaison des sens. Nous voilà presque devenus des êtres de vision telle Sainte-Lucie dont « les yeux humains » savaient voir jusqu’aux souffrances intérieures. Toutefois, si la « rétine spirituelle » à l’œuvre chez Lorca perce les choses et rend gorge de leur énergie, elle ne va jamais jusqu’à dévoiler leur raison d’être. Il y a énigme que la narration ne dissipe pas, mais exalte. 

Goût du récit et sens de l’énigme

L’efficacité narrative de Lorca ne doit rien à Maupassant auquel il rend hommage dans « Amants assassinés par une perdrix », pas davantage que sa maîtrise du fantastique qu’est ce monde de l’incertitude qui irrigue la plupart des textes. Raison pour laquelle le bonheur de lecture que suscitent les intrigues se double rapidement d’un trouble, celui de manquer de prise sur des proses qui nous restent énigmatiques. Difficile de dire en effet si dans « La mort de la mère de Charlot », ce-dernier pleure sa mère disparue ou bien s’il s’est seulement évanoui comme on le dit, et si ces pleurs ne sont pas au fond l’art-même de Charlot, la manifestation de son tourment dans le monde social. Que dire aussi bien de ce couple d’amants qui s’étreint sur la plage d’Alexandrie et se voit enseveli par d’immenses vagues, ou de ce voyageur sur le quai de la gare Saint Lazare dont la « bouche s’emplit de figuier » et à qui l’on crie : « Lazare ! Lazare ! Lazare ! » avant qu’il ne se retrouve chez lui sa valise ne comprenant que « Lunettes et imperméable ». 

Instruit de l’école surréaliste Lorca a effacé « le lien logique » entre les évènements qui entrave « la véritable poésie ». La raison poétique consiste donc à se retirer pour « laisser les objets et les concepts aller librement où ils veulent. »

Instruit de l’école surréaliste tout en traçant son chemin propre, Lorca a en réalité effacé « le lien logique » entre les évènements qui entrave « la véritable poésie » à en croire le dialogue « Corazón bleu et cœur azul » qui ouvre ce volume. La raison poétique consiste donc à présenter les choses, à faire voir seulement et à se retirer pour « laisser les objets et les concepts aller librement où ils veulent. ». C’est cet art de la présentation dépourvue de toute souveraineté qui déconcerte chez Lorca et qui motive la recherche du « fil fragile qui unit toutes les choses à chaque chose et chaque chose à toutes les autres. » La belle traduction de Carole Filière y concourt également. Son parti-pris de préserver, d’une part, « la ponctuation souffrante » du poète jusqu’à malmener la rectitude du français, et d’autre part, certains mots espagnols difficiles à restituer à un public francophone, maintient l’étrangeté de l’écriture lorquienne, son intense pouvoir de suggestion.

Moyennant quoi, ces textes demandent à ce que l’on abandonne la rationalité habituellement mobilisée dans la lecture au profit d’autres manières de créer du sens, moins logiques et plus imaginatives. Il le faut pour suivre la dynamique des récits, les disparitions ou métamorphoses soudaines des personnages devenus papillons, les réseaux obliques qui se construisent d’une prose à l’autre, les échos subtils qui se répondent. L’écriture lorquienne s’apparente ainsi bien des fois au « cri neuf [qui] devait résonner dans les cœurs et les rues » de Grenade que Don Alhambro s’est promis de réveiller dans « Histoire de ce coq ». Elle bouscule et secoue, demande de « sortir de la léthargie » et de lire activement, c’est-à-dire d’écrire sa lecture comme le réclame le narrateur du « Suicide à Alexandrie » : « Par pitié, terminez vous-même ce poème. »

Subvertir les symboles 

La libre appréciation des proses est toutefois contrebalancée par la réinterprétation lorquienne des histoires de saint(e)s et plus généralement des symboles chrétiens. Leur détournement ironique montre que, contrairement à l’idée soutenue par l’Église, la souffrance ne saurait être élévatrice. Les « Amants [sont] assassinés par une perdrix » et « les professeurs de l’Université [qui] leur apportaient le miel et le vinaigre » convoquent l’image du christ souffrant qui est la voix des êtres marginalisés, en l’occurrence des homosexuels persécutés. Mais ici aucune résurrection ne succède à la mort. Les cruelles colombes « rest[ent] silencieuses », l’Église a abandonné ces pauvres et sombré, à l’instar de sainte Lucie, dans l’aveuglement le plus terrible. Jean-Baptiste est quant à lui décapité et ses cris étouffés par les spectateurs bruyants d’un match de football. Le Massacre des Innocents commandé par le roi Hérode est rejoué dans « Décollation des innocents » qui est le simple massacre de jeunes garçons délaissés par le pouvoir en place. Les corps lorquiens ne connaissent donc aucun salut, mais seulement la violence du monde qui les mutile et rejette leurs désirs.

À ce titre, les notes et la postface de Carole Filière étaient nécessaires pour se remettre en mémoire l’histoire des saints ou des symboles évoqués par Lorca. Elles éclairent les décalages opérés par le poète et montrent combien celui-ci se joue de la tradition. Si elles n’évacuent jamais l’obscurité inhérente à l’écriture de Lorca, elles reconstruisent son architecture complexe et proposent de riches pistes interprétatives davantage que des clefs toutes faites. Et il n’en fallait pas moins pour apprécier le charme de ces textes dont la lecture nous a parfois laissé un goût d’inachevé tant bien des éléments nous ont échappé, pour sûr. La splendeur de la prose lorquienne se conquiert. Elle exige d’abord de s’égarer dans ces terribles histoires de saint(e)s et de figures loufoques, avec patience d’y retourner plusieurs fois en vue de circuler plus librement, plus intensément aussi. 

  • Federico García Lorca, Une colombe si cruelle, traduit de l’espagnol et postfacé par Carole Filière, préface de Zoraida Carandell, Paris, Éditions Bruno Doucey, 144 pages, 2020. 

 

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