Essais

Frédéric Worms : Réfléchir son temps

©Claire Massy-Paoli

Dans cet essai sur le « temps réel », Frédéric Worms s’inscrit in medias res dans une double actualité : temps de la COVID, temps de la publication sur le temps de la COVID… Texte engagé tout autant qu’observation de notre monde malade, Vivre en temps réel s’affirme comme une mise en abyme qui devient alors manifeste ; la théorie de l’action s’inscrit alors dans la durée, ou plutôt avec elle. 

Avec Vivre en temps réel, Frédéric Worms s’est confié la tâche difficile de réfléchir sur le temps de la COVID, dans une publication de mars 2021, à un an du début de l’épidémie mondiale. Refusant à tout prix une perspective qui serait « hors-sol », le philosophe réfléchit à un débat qui l’intéresse depuis longtemps, le temps, sous le prisme de la société, et de son débat. Pour ce spécialiste de philosophie, professeur et directeur des Lettres à l’Ecole normale supérieure, Vivre en temps réel se refuse à n’être qu’un exercice de dissertation à l’infinitif. Frédéric Worms augmente ici son « sujet » d’une valeur de double impératif : il faut comprendre, et il faut agir, dans ce temps qui est intensément le nôtre.

Méthodologie de l’engagement en temps de COVID

Vivre en temps réel se présente presque sous la forme d’un petit manuel adressé à tous ceux qui sont confrontés à cette pandémie mondiale qu’est la COVID, c’est-à-dire, tout le monde. Frédéric Worms cherche à décrypter un phénomène, et son impact sur la société, sous le prisme d’un élément qui a été, et est toujours, essentiel pour chacun depuis plus d’un an maintenant : la question de la temporalité, comme élément temporel et vital.

Le philosophe se refuse cependant à un intellectualisme pédagogico-ronflant, pour préférer l’expérience du sujet. Frédéric Worms prend donc le parti d’une écriture simple et efficace, accompagnée d’anecdotes partagées par notre conscience collective, à l’image de « l’attentat du 11 septembre 2001 comme d’autres parlent de l’assassinat de JFK » (page 27). Ces anecdotes fonctionnent ici comme autant de rappels mémoriels réactualisant le souvenir, et donc la conscience du temps passé, vis-à-vis du temps présent.

Frédéric Worms se saisit de la sphère de l’intime, mais aussi de celle du public, en évoquant l’hôpital, l’administration, mais aussi la prise de décision politique, et ses remous, pour dresser un tableau du « soin psychique de ce rapport au temps »

Par cet effort d’inclusion, Frédéric Worms choisit dans le même temps de dresser un portrait le plus exhaustif possible de la situation. Il se saisit de la sphère de l’intime, mais aussi de celle du public, en évoquant l’hôpital, l’administration, mais aussi la prise de décision politique, et ses remous, pour dresser un tableau du « soin psychique de ce rapport au temps » (page 81).

Dans une langue familière et parfois proche du bavardage, refusant une attitude didactique, Frédéric Worms ne perd cependant jamais son objectif principal, dissimulé derrière un plan déclinant gentiment les aspects temporels de la pandémie. Le philosophe dresse en effet un tableau chronologique du processus mental qui nous a traversé : la prise de conscience du phénomène et sa compréhension en tant qu’événement, appesantissement de celui-ci, et enfin la sortie, victorieuse ou du moins qui essaye de l’être, de cette épreuve du temps long. 

« Ce temps qui se décolle des évènements, de quoi est-il fait ? Pourquoi nous ébranle-t-il ainsi ? Qu’est-ce que cela nous apprend non seulement du cœur de nos vies, qui semble ainsi apparaître au grand jour, mais aussi des enjeux de notre époque, où cette expérience se généralise, pour le meilleur et pour le pire ? » (page 22)

Si la rhétorique de Frédéric Worms est particulièrement efficace, on peut cependant regretter son aspect un peu trop téléologique, qui en oublie complètement les écarts et hésitations que nous avons tous vécus depuis plus d’un an. Il semble passer outre ici sur les espoirs du mois de juin, l’innocence de l’été, la reprise de la rentrée, etc. Un second reproche, qui découle du premier, peut être fait au discours à la limite du performatif que nous tient l’auteur : comment penser l’après ? Le véritable après, celui de la fin de la pandémie, et non pas ce futur immédiat que l’auteur nous invite à saisir à travers l’action ?

Temps grippé ou covidé ?

Frédéric Worms tisse avec beaucoup de finesse les fils d’une conceptualisation du temps de la pandémie, qu’il cherche à approcher selon ses différents moments et incarnations.  Il déroule tout d’abord le temps comme événement, c’est-à-dire comme élément localisé temporellement, individualisé et conceptualisé en tant que tel. Il identifie alors l’urgence, terme qui lui permet en réalité d’interroger la temporalité de l’évènement dans sa définition de brièveté, à laquelle s’oppose celle de logique continue. De cette dernière découle alors la durée, temps non plus comme point, ni comme instant, mais comme période ambigüe parce que l’on n’en connaît pas la fin – l’histoire (page 60).

Il tisse avec beaucoup de finesse les fils d’une conceptualisation du temps de la pandémie, qu’il cherche à approcher selon ses différents moments et incarnations.

Le talent de Frédéric Worms est ici de conceptualiser en termes scientifiques précis un sentiment diffus mais de plus en plus prégnant, qui fait ce qui devait être de l’ordre de l’événement – une épidémie, en Chine, début 2020 -, est devenu un cataclysme mondial, spatialement et temporellement. L’image des « urgences », service médical, est ici particulièrement bien choisie (pages 139 et suivantes). Ce qui au singulier est un évènement, l’urgence/une urgence, devient au pluriel un état, dans le sens chimique du terme, statique mais ayant la possibilité substantielle de changer : les urgences. Il y règne alors un état d’urgence constant, et l’exception devient notre quotidien dans un renversement paradoxal.

Entre les lignes, on peut voir dans le texte de Frédéric Worms une dénonciation du paradoxe de cette inscription de l’instant dans la durée. L’auteur tire ici une ligne qui va bien au-delà de la COVID, et qui pointe du doigt notre temps, c’est-à-dire notre monde au XXIe siècle, autour de l’élément qui est devenu, et de loin, le plus important : le temps. Une accélération a gagné tous les éléments que nous côtoyons, alors que nous n’avons pourtant jamais été en possession d’une aussi grande longévité. On pourrait ici accuser l’économie ou la mondialisation, mais en réalité comme le montre Frédéric Worms il s’agit de bien autre chose.

Nous avons pris goût à un monde de la rapidité, dont témoignent la durée de lecture des posts sur les réseaux sociaux que nous fréquentons, pour la plupart d’entre nous, chaque jour. Cette hyper-rapidité a mené à une forme d’instantialisation de la vie, et de manière d’autant plus visible, de la vie de tous les jours.

« Pour évoquer sa durée, ne disons-nous ou n’entendons-nous pas une phrase de ce genre : « elle est interminable » ? » (page 78)

La COVID a réussi le miracle de nous coincer dans cette vie de l’hyper-instant, en nous faisant vivre dans une urgence continue et sans cesses répétée. Or c’est justement cette répétition incessante de l’hésitation et du mal-être de l’instant qui produit la pesanteur insurmontable de la période.

Envisager l’après

La grande qualité de l’ouvrage de Frédéric Worms est de nous permettre d’avoir de l’espoir face à une situation qui peut parfois en sembler totalement dénuée. 

« Nous n’avons plus le choix : nous devons concilier, et sans attendre, les deux aspects ou les deux facettes de notre vie « en temps réel » » (page 16)

Bergson est souvent cité, et si l’auteur est obligé de reconnaître que notre durée n’est absolument pas créatrice, il nous invite pourtant à l’envisager comme telle.

Bergson est souvent cité, et si l’auteur est obligé de reconnaître que notre durée n’est absolument pas créatrice, il nous invite pourtant à l’envisager comme telle. Il ne s’agit pas de se refuser à la temporalité, mais bien de s’y couler, de s’y conformer, comme l’artiste le fait. On peut reprocher à cette théorie d’être séduisante, mais sans application pratique. Que veut en effet dire s’habituer à la réalité quand il nous semble avoir déjà tout sacrifié pour elle ? Frédéric Worms reste ici flou, mais rien ne nous empêche d’y réfléchir. L’auteur propose une « concordance des temps », du nom de sa conclusion, qui devrait permettre à chacun de s’adapter à ce temps complexe que nous vivons, pour mieux l’appréhender et ainsi mieux y agir. L’idée est belle, mais elle repose en réalité la question centrale du débat : s’agit-il d’une durée fixe ou en mouvement ?

La définition qu’en donne Frédéric Worms penche immanquablement vers l’idée d’une durée, et pourtant, l’ancrage phénoménologique de sa pensée nous invite à penser le contraire. Puisque le temps est perçu par chacun de nous en tant que sujets, et non pas en tant qu’objets, et puisque nous ne l’envisageons pas aujourd’hui comme nous l’envisagions hier, nous pouvons certes dire que le temps comme durée n’a pas bougé dans son essence, les minutes restant égales entre elles, mais cependant, dans sa substance oui, c’est à dire dans sa forme perçue par le sujet. A l’image de l’état d’un élément physique, il est passé de solide à liquide. Or cela montre bien que l’élément peut encore changer, qui sait, devenir gazeux peut-être… 

Le temps-durée de la COVID s’offre sous des apparences protéiformes : temps de l’épidémie, temps des « vagues », temps des soignants, aujourd’hui temps de la vaccination. On pourrait alors interroger ce micro-évènement qu’est l’annonce. La pandémie de COVID a en effet pris la forme d’un exercice de scansion, avec alternance de moments brefs, les annonces par exemple, et de longueurs, comme la répétition des jours lors des confinements… Au centre, l’individu, tiraillé entre les séquences du collectif ; action contre réaction à la COVID.

 

Références (cités par Frédéric Worms) :

BERGSON Henri, Essai sur les données immédiates de la conscience, Paris, 1889

BERGSON Henri, L’Évolution créatrice, 1907

JANKÉLÉVITCH Vladimir, Le Je-ne-sais-quoi et le presque rien, 1980

MINKOWSKI Eugène, Le temps vécu, 1983

RICOEUR Paul, Temps et Récit, 1983-1985

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