Expositions

Sebastião Salgado, au diapason du monde

La Philharmonie de Paris met à l’honneur, et jusqu’au 31 octobre, une série de plus de 200 tirages réalisés par le photographe brésilien Sebastião Salgado, vaste projet s’inscrivant dans la cohérence environnementale de son œuvre, entamée depuis des années. Au sein d’une scénographie savamment pensée par sa compagne Lélia Wanick Salgado, la forêt amazonienne se déploie au gré de la visite, dans toutes ses splendeurs et avec les défis écologiques qu’elle présente pour les générations actuelles.

Avec plus de cent vingt pays parcourus, la réputation de voyageur invétéré de Sebastião Salgado n’est plus à démontrer. De la dictature, aux exodes, en passant par les génocides, on ne compte plus les situations politiques et sociales que le photographe a couvertes sur le globe, muni de son fidèle appareil Leica. Héritage laissé aux générations futures, son travail représente à lui seul une véritable mémoire collective. Plus globalement, ce sont également des préoccupations écologiques fortes qui guident les pas de ce célèbre reporter-photographe. Aussi l’exposition Amazônia, actuellement présentée à la Philharmonie de Paris, poursuit-elle la réflexion déjà amorcée au cours du projet Genesis dont les clichés donnaient à voir les espaces immaculés présents sur notre planète.

Ecouter respirer la terre

En prenant ici pour sujet l’Amazonie brésilienne et les tribus indigènes qui y subsistent, Salgado se fait sans conteste le chantre d’un monde pétri d’une richesse incomparable. Dans la salle d’exposition, les tirages en noir et blanc se succèdent, offrant au regard la possibilité de contempler un univers, tout autant préservé que vulnérable. À partir des lignes de force, des cadrages, des contrastes, Salgado écrit et raconte l’histoire de cette forêt dont l’esthétique absorbe le spectateur, qui se plonge tout entier dans ces paysages fracassants. En outre, loin de s’en tenir à cette puissance du langage photographique, l’exposition vient soutenir l’expression picturale par une bande son signée Jean-Michel Jarre. Le compositeur, qui a élaboré une « symphonie-monde » pour l’occasion, nous introduit plus encore dans l’atmosphère de la forêt amazonienne.

Un véritable voyage musical se dessine alors. Des arbres craquent dans le lointain ; de temps à autres, des cris d’animaux surgissent ; à l’horizon, une pluie soudaine s’abat sur la montagne. Ainsi, le murmure de la forêt emplit la pièce et fusionne avec une musique tantôt calme, tantôt dissonante, créant un dialogue permanent avec les photographies exposées.

© Sebastião Salgado, par Renato Amoroso

Pour alimenter la trame sonore et en renforcer la consistance, le compositeur est notamment allé fouiller dans les archives du Musée d’ethnographie de Genève afin d’y puiser directement des sons d’Amazonie, enregistrés entre 1960 et 2019. De fait, l’ouïe, aussi bien que la vue, est convoquée, réveillée, bousculée, pour mieux faire ressentir la densité de cette forêt d’envergure. Dans De ma terre à la terre, Sebastião Salgado remarque que « nous avons érigé des barrières entre la nature et nous. Du coup, nous ne sommes plus capables de voir, de sentir… ». L’échange constant et si bien dosé entre musique et photographie est ainsi pensé pour réveiller l’imagination des visiteurs et les plonger dans une expérience méditative pleine de poésie, où les sensations sont à nouveau convoquées.

La photographie comme vecteur environnemental

Se faisant, l’esthétique de la forêt amazonienne, en étant ainsi mise en valeur, soutient un autre objectif, plus instructif cette fois : celui de proposer à travers les différents clichés une pédagogie environnementale. C’est pourquoi, l’exposition est accompagnée d’informations portant sur la géologie de ce vaste espace qui regroupe en son sein pas loin de 16 000 essences d’arbres. Considérer l’Amazonie comme le poumon de la planète n’est pas une simple métaphore mais une réalité, qui se confirme à travers la multiplicité et la force des tirages photographiques. En donnant à contempler toutes ses ressources, Salgado accroît notre connaissance du lieu et augmente notre désir de le préserver.

On apprend par exemple, et pour ne citer que lui, qu’un phénomène spectaculaire advient au cœur de cet environnement. Portant le nom de « rivières volantes », des cours d’eau se créent chaque jour au-dessus de la forêt et transportent avec eux une quantité de vapeur allant parfois jusqu’à dépasser la quantité d’eau du fleuve Amazone.

Ainsi, le murmure de la forêt emplit la pièce et fusionne avec une musique tantôt calme, tantôt dissonante, créant un dialogue permanent avec les photographies exposées.

On parle même ici d’ « océan vert » pour désigner la jungle amazonienne, tant cette accumulation d’eau est inouïe. Les chiffres sont saisissants : plus de 400 à 600 milliards d’arbres peuvent dégorger jusqu’à 1000 litres par jour. L’eau, après avoir été rejetée dans l’air, est ensuite recyclée par les arbres eux-mêmes. Un cycle constant et grandiose s’opère, et ce cycle influence le climat terrestre. Le dérégler impacte, en conséquence, l’ensemble des conditions météorologiques du globe. Les nombreux tirages photographiques, autour desquels est construite l’exposition, ne font qu’ennoblir davantage ces immensités forestières, par la profondeur des noirs et blancs notamment, mais aussi par la lumière presque religieuse qui imbibe chaque cliché, renforçant la beauté des cascades, des parois abruptes ou de l’entrelacement des rivières qui traversent l’Amazonie.

© Les Anavilhanas, îles boisées du Rio Negro, Bresil, 2009

De la fragilité de cet écosystème

La sensibilité aigüe à la nature, qui caractérise si bien Sebastião Salgado, s’accompagne de toute évidence d’une forme de militantisme. Au lieu de nous présenter sur ses tirages des hectares de terre brûlée, le photographe préfère bien plutôt mettre en lumière la richesse de cette forêt, que nous risquons de perdre si nous ne réagissons pas. L’ensemble du parcours souligne les multiples défis liés à cette partie de la planète, et c’est d’une façon adroite que la thématique de la déforestation est notamment abordée. Cette question d’un équilibre naturel à conserver est traitée à travers le regard des indigènes, qui s’exprime par différents témoignages tout au long de l’exposition, mais aussi par les panonceaux explicatifs, riches d’informations, qui accompagnent les clichés. Face au réchauffement climatique de plus en plus prégnant, la forêt amazonienne opère, elle, une régulation, en assimilant les gaz à effet de serre et en expulsant de l’oxygène.

© Indienne Ashaninka, Bresil, 2016

Or, progressivement les arbres sont coupés pour construire des routes, satisfaire à l’élevage du bétail ou encore accroître les plantations de soja.

Aussi Sebastião Salgado se fait-il en quelque sorte lanceur d’alerte en souhaitant sensibiliser à cette biodiversité unique et nous invite-t-il à un devoir de sauvegarde.

Et tandis que les exploitations agricoles prolifèrent au détriment de cet espace infini essentiel à la survie des hommes, tandis qu’elles se répandent peu à peu sur les terres indigènes, premiers spectateurs de ce monde en danger de mort, des scénarios catastrophiques sont à envisager, entraînant par exemple une recrudescence des épidémies. Aussi Sebastião Salgado se fait-il en quelque sorte lanceur d’alerte en souhaitant sensibiliser à cette biodiversité unique et nous invite-t-il à un devoir de sauvegarde. Face aux orpailleurs, aux éleveurs de bétail ou aux exploitants illégaux, c’est en outre toute une population qui tente tant bien que mal de survivre.

Pour une photographie humaniste

De 5 millions d’habitants en l’an 1500, lors de l’arrivée des explorateurs, les communautés indigènes se sont réduites comme peau de chagrin. On ne compte désormais plus que quelques 370 000 Indiens d’Amazonie. De nombreuses minorités autochtones ont été anéanties par la civilisation occidentale. Certaines, comme celle des Yawanawa, se sont confrontées à l’intolérance et à la virulence des colons qui ont cherché à museler leurs traditions, en les empêchant de parler leur langue ancestrale. En souhaitant les assujettir au culte chrétien, les missions évangéliques les ont de surcroît forcées à abandonner leurs pratiques religieuses. D’autres ont dû subir la perte de propriété de leurs terres, tels les Macuxi, expropriés de force par les éleveurs de bétail.

© Le chaman Yanomami, en rituel avant la montée vers le Pico da Neblina, Bresil, 2014

Là encore, le photographe désire nous alerter, en sensibilisant l’opinion publique sur les menaces qui pèsent sur ces communautés qui vivent depuis des siècles sur des terres dont ils se voient dépossédés. Fort d’engagement et appelant à un sursaut collectif, Salgado note dans son livre De ma terre à la terre que « personne n’a le droit de se protéger des tragédies de son temps, parce que nous sommes tous responsables, d’une certaine manière, de ce qui se passe dans la société dans laquelle nous avons choisi de vivre. » C’est effectivement la survie directe de ces populations qui est en jeu, leur extinction accompagnant doucement celle de la forêt.

L’exposition concentre plusieurs espaces à l’architecture circulaire rappelant les habitations indiennes, nommées « ocas », où sont regroupées diverses informations sur la vie des tribus locales. Au sein de cette si vaste étendue qu’est la forêt amazonienne, surgit tout à coup l’Individu dans ce qu’il a de plus digne.

La noblesse des indigènes s’exprime à travers les nombreux portraits réalisés par Salgado, qui s’est immergé plusieurs mois dans le quotidien de ces peuples afin de les connaître, de les comprendre et d’en rendre compte avec un regard intime.

La noblesse des indigènes s’exprime à travers les nombreux portraits réalisés par Salgado, qui s’est immergé plusieurs mois dans le quotidien de ces peuples afin de les connaître, de les comprendre et d’en rendre compte avec un regard intime. « Ces photographies montrent les Indiens dans leur pleine beauté et leur élégance unique, en les séparant de l’exubérance de la forêt.», décrit ainsi le photographe. On ne peut par exemple rester indifférent au regard si pénétrant de Sina, cet enseignant dont le corps est recouvert de peintures réalisées avec du jus de genipa. Chaque visage capte notre attention, nous donne à voir des hommes et femmes louables et valeureux, photographiés par Salgado dans leur quotidien ou en reproduisant des conditions studio.

Une visée ethnologique

La dimension anthropologique de l’exposition se dévoile par ces images qui ont aussi fonction de découverte. Ici Kwakway termine de construire son oca, là les Suruwaha, postés sur des canoës, s’adonnent à la pêche au timbo,… Témoignant de la fin d’un monde, une forme de résistance s’exprime par ces tâches manuelles, résolument en marge de l’industrialisation et de la mondialisation. Les Marubo, les Karukina, les Ashaninka, les Zo’é…

Avec leurs rites, leur langue et leurs mythologies, les différentes communautés, encore bien trop méconnues, sortent de l’anonymat.

© Le Mont Roraima, Bresil, 2018

Avec leurs rites, leur langue et leurs mythologies, les différentes communautés, encore bien trop méconnues, sortent de l’anonymat. Et immanquablement, Salgado, dans son génie photographique, a su capter la fierté de ces populations qui refusent l’humiliation et continuent de lutter contre un gouvernement immoral, ayant pris l’Amazonie comme monnaie d’échange.

En tout état de cause, la Philharmonie a fait les choses en grand. L’expérience immersive et sensorielle enclenchée par l’exposition est totale. L’ensemble restaure avec élégance le mysticisme de ce lieu unique qu’est la forêt amazonienne. C’est ici un hommage sublime à l’Amazonie que propose Sebastião Salgado, et qui rejoint le projet de l’Instituto Terra, créé avec son épouse Lélia, grâce auquel une forêt de plus de deux millions d’arbres ont déjà été replantés au Brésil. Les tirages, tout aussi saisissants les uns que les autres, nous plongent dans une contemplation profonde et nous alertent, dans le même temps, sur la préservation nécessaire et préoccupante de cet immense écosystème indispensable à notre survie.

  • L’exposition Salgado Amazônia est à découvrir à la Philharmonie de Paris, jusqu’au 31 octobre 2021
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