John Jefferson Selve : Sortir du monde

© Giasco Bertoli

Premier roman de John Jefferson Selve, fondateur de la riche revue artistique Possession Immédiate, Meta Carpenter s’impose comme un triple récit, lyrique et métaphysique. Récit d’une grande fuite en avant, celle d’un être sans tête, que trois êtres Meta, Corsaire-Satan et Hafsia constituent. 

 

Éros numérique 

Meta Carpenter est camgirl, son portrait ouvre le roman et nous plonge dans l’univers érotique de ces femmes à écran qui ont fait de leur chambre un grand théâtre de l’intime. Entre les murs roses qui l’abritent, Meta se déplace, s’ouvre, s’écarte, s’approfondit sous le regard d’inconnus dont le masque se réduit à un anonymat pseudonymique. D’emblée, on notera la justesse avec laquelle l’auteur s’attache à dépeindre son personnage : toute sa vie s’articule autour d’écrans (« Elle pratique l’écran H24. ») et de projections numériques, comme une pieuvre, elle se nourrit d’images, de morceaux de texte, d’informations, captés ici et là sur le net.

Du monde, Meta côtoie doublement la violence : soit qu’elle s’en nourrisse, visionnant pour s’endormir des vidéos d’exécution : « Ces carnages de synthèse devenaient sa famille. Elle pouvait s’appuyer sur eux dans les moments de fatigue. Chaque scène gore, chaque meurtre, chaque balle dans la tête avait la texture d’un soutien. Chaque image était un appui, une parole au loin enfin rassurante. » ; soit qu’elle s’en revêtisse : « Quand elle se sait en cage elle n’en veut pas aux hommes. Ni à la caméra de son ordinateur portable, ni à l’oeilleton du drone, parce qu’elle aime cette sorte de sexe. » Meta s’en joue, autant qu’elle en pleure. Dans une société numérisée, que la pulsion sexuelle, déçue, arpente, les camgirls forment cet étoilement d’anti-chambres du désir, de bordels du regard. Le face à face tenu à distance, entre le regardant et la regardée profite de cette ambivalence que le virtuel permet : la violence de la relation est limitée, car elle est moins réelle, et parce que la cameuse semble davantage celle qui se montre que celle qui est montrée ; ce que la métaphore transactionnelle révèle : « Elle se livre, fait vivre. L’échange a lieu. Elle prend l’argent des hommes, et leur temps aussi, et parfois leur tête. Elle les domine parce que son corps est sans offense à chaque fois qu’il s’ouvre. »

La technique se trouve convoquée tout au long du récit, étant l’absolu ou le point convergeant du monde contemporain. Opératrice du récit, de ses artifices, elle tournoie autour des personnages pour leur ouvrir une voie.

Par touches successives, John Jefferson Selve met au jour l’ambiguïté qui habite cette grande transformation de l’expérience humaine au travers, et à partir, de la machine, laquelle est à la fois source d’un remplacement – donc d’une béance – et d’une amplification du réel, rassurante et excitante. La machine fait disparaître le bleu du ciel, tout en révélant d’autres aspects du monde : « Dehors, elle ne levait jamais les yeux. L’extérieur n’existait pas. Sa connaissance des éléments se traduisait par le souffle du vent qui venait perturber ses communications téléphoniques. Sans savoir pourquoi, elle aimait ça. » Difficile de ne pas entrapercevoir, au milieu du récit, comme flottant, le spectre de celui qui affirmait en 1967 : « Dans un monde réellement renversé, le vrai est un monument du faux. » (Guy Debord, La société du spectacle). Meta Carpenter constitue une exploration ravageuse du spectacle qui, la traversant par l’intermédiaire du regard de ceux qui le vivent, en tire une métaphysique puissante. La technique se trouve convoquée tout au long du récit, étant l’absolu ou le point convergeant du monde contemporain. Opératrice du récit, de ses artifices, elle tournoie autour des personnages pour leur ouvrir une voie. Sans la moindre fascination déplacée, mais toujours avec empathie, l’auteur parvient à (d)écrire cette nouvelle sexualité technologico-numérique, grâce à une langue dont la beauté surprend. Ainsi en va-t-il lorsque Meta et sa partenaire Hafsia officient sous l’oeil d’un drone Hitachi Magic Wand Massager : « L’appareil tourne autour d’elles. Il sait que l’on ne doit voir qu’une partie du visage d’Hafsia alors il s’adapte. Il recule, avance, recalcule les coordonnées à chaque millième de seconde. L’engin volant tournoie dans la pièce, et d’un invisible fil de soie, il les empaquette dans un tissu d’algorithmes plus dense que le titane. (…) Leurs corps s’amalgamaient de façon oblique. » Ensemble, elles imposent l’image et la performance de leur sexualité qui, virales, deviennent un phénomène mondial. Elles se propagent. Quoique prisonnières d’un oeil rouge sans figure, la webcam, au travers de leurs performances, Meta et Hasfia font l’expérience du sublime et imposent cette sexualité comme une transfiguration esthétique faisant d’elles des peintures charnelles et informes, pour reprendre l’expression de Georges Bataille, gueules fascinantes ouvertes sur l’univers.

 

Sécession – libération

Un troisième terme vient compléter ce duo : Corsaire-Satan, pseudonyme d’un homme qui nourrit pour Meta une passion visuelle. S’il la regarde des heures durant s’ouvrir sous ses yeux et jouer de ses instruments translucides, il entretient également avec cette dernière une relation épistolaire.   Ensemble, ils discutent du monde qui brûle. Corsaire se livre à la première personne et fait le récit d’une enfance traumatique, dont le souvenir d’un père violent perdure encore. Homme morcelé, qui a « autant peur d’être lâché qu’attrapé » et qui « dès [sa] plus tendre enfance, [a] craint les disparitions », il entrevoit en Meta « la troisième femme de [son] histoire ». Corsaire est un homme enfoui dans une autre forme d’irréalité, le souvenir, qui l’habite autant qu’il l’asphyxie. Pour demeurer à la surface, hors de ce monde-là, où plus rien ne vit, par amour et par espérance, Meta/Hafsia/Corsaire font ainsi sécession. Fuite de l’irréel.

Car au fil du roman perce l’image d’une double histoire tragique, qui vient lier l’intime aux évènements historiques : d’une part, la violence d’un père, sa mort, l’absence d’une mère biologique après la naissance et l’adoption pour grandir, drame familial ; d’autre part, des femmes, des milliers de femmes, dont on a voulu taire non seulement la voix mais l’existence même. De ces femmes-là, femmes brûlées, femmes lobotomisées, femmes toujours dominées par une pensée pseudo-scientifique, consubstantiellement patriarcale, John Jefferson Selve vient décrire la souffrance pour mettre fin à leur silencieux anéantissement.

Ainsi le trio s’élance, porté par « la puissance de la voiture [qui] les enfonçait dans la nuit ». La passion qui les conduit, subversive, se vit sur le mode de la fuite. Elle vient donner naissance à ce corps, dont ils sont les membres amoureux : Élise, enfant né de leur union. Le roman s’achève comme un poème d’amour, qui est aussi celui d’une transmission – de la vie, de la liberté.

 

Avec Meta Carpenter, John Jefferson Selve livre donc un premier roman lyrique, métaphysique et acide. Explorant la condition de l’être humain immergé dans un monde où le réel s’est aboli et où tout – l’amour, les sensations, le sexe et la mort – n’est plus que mise à distance, l’œuvre affirme la possibilité de faire filiation, de trouver un horizon commun – autrement dit de sortir du monde par l’infinie sécession.

Bibliographie :

Selve, John Jefferson, Meta Carpenter, Grasset, 2022.

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