PIC : Tempête de joie

(c) Jean-Pierre Estournet

Sous le grand chapiteau de L’Azimut, une des plus grandes fabriques de cirque d’Île-de-France, l’orchestre de jazz Surnatural Orchestra et la compagnie Cirque Inextremiste se réunissent pour nous offrir une expérience totale et exaltante. Cette création collective réunit vingt-quatre musicien·nes et circassien·nes sur la piste, mais l’on ne saurait vraiment dire à la fin du spectacle qui est vraiment l’un ou l’autre, tant ils et elles virevoltent tous·tes magiquement avec leurs corps et leurs instruments. Virtuose et généreux, PIC est un tourbillon, un grand fracas, une envolée enthousiaste vers l’irréel. 

À notre entrée dans le chapiteau, les artistes sont déjà là pour nous accueillir, agglutinés sur une plateforme en hauteur depuis laquelle ils et elles font résonner le son de leurs multiples instruments à vent. Le regard et les oreilles sont cueillis dès la première minute de cette festive installation. Ce n’est qu’après un temps que l’on remarque qu’il en manque quelques-un·es, lorsque l’on suit le regard des enfants vers le ciel : des acrobates en chapeaux hauts-de-forme font des allers-retours irréels d’un bout à l’autre du plafond, suspendu·es à l’envers à des câbles glissants. On remarque alors aussi cet équilibriste solitaire et immobile qui semble attendre l’amour, installé sur un empilement d’échelles au milieu de la piste, tenu par un équilibre que l’on ne croyait pas physiquement possible.

Un contrat de confiance 

Le spectacle commence avant même que nous ayons eu le temps de nous asseoir : la fête est déjà là, c’est elle qui nous accueille en son sein. Pourtant, il manquait encore quelqu’un : une voix puis une main s’échappent du dessous du large trampoline posé à terre, à l’envers. L’une des artistes y était coincée depuis le début, et reproche à ses comparses de ne pas s’en être aperçus. Ces dernier·ères, juché·es sur leur plateforme, ne semblent pas très concerné·es par le sort de la malheureuse : c’est au public qu’elle se voit obligée de demander de l’aide. Des spectateur·rices de tous âges investissent alors la piste pour soulever cet imposant agrès et libérer l’artiste. On est saisi par la force de cette image et de celles qui suivent : une petite communauté de spectateur·rices mettent leurs forces en commun pour déplacer le trampoline d’un bout à l’autre de la piste, guidé·es par cette Madame Loyal directive mais bienveillante.

D’entrée de jeu, le public est partenaire : nous sommes investi·es de la même mission que les artistes en piste.

D’entrée de jeu, le public est partenaire : nous sommes investi·es de la même mission que les artistes en piste, celle de veiller au bon déroulement de ce carnaval enfiévré. Ce ne sont pas tant de nos applaudissements qu’ils et elles ont besoin, mais de nous tout entiers : c’est avec une totale confiance que les artistes déposent leurs trompettes sur nos genoux, envoient des avions en papier dans nos mains, demandent à une rangée entière de tirer une immense corde pour que l’un·e d’entre elleux puisse s’envoler, etc.

Cette grande générosité brise toute hiérarchisation entre scène et public, pour faire du spectacle un véritable partenariat. Une telle confiance, rare et revendiquée, est d’autant plus impressionnante au vu du grand nombre de risques réels que prennent les acrobates. Nous ne sommes pas dupes : si la participation active des spectateur·rices est mobilisée, c’est que les risques ont été évalués pour que cela ne représente aucun danger. Pourtant, l’art du cirque et l’émotion qu’il provoque s’appuient en grande partie sur le risque : comment pouvoir assurer que le trampoliniste se rattrapera bien à la structure métallique au-dessus de nos têtes après son saut ?

Vingt-quatre virtuoses créent le seul sentiment à même de déplacer des montagnes : celui de communauté.

PIC joue sur cette fine frontière : la bienveillance des artistes et la confiance qu’ils et elles nous accordent entraînent notre adhésion à quelque chose qui nous fait peur et nous dépasse. Si l’on se laisse emporter aussi facilement dans cette folle bourrasque, c’est que nous sommes mené·es par vingt-quatre virtuoses, capables de créer entre elleux et nous le seul sentiment à même de déplacer des montagnes : celui de communauté.

(c) Jean-Pierre Estournet

Imaginer d’autres gravités 

La gravité se dérègle sans cesse : le haut devient le bas et les axes se décentrent.

Les tableaux que nous livre ce spectacle nous demandent parfois un temps d’ajustement du regard tant ils jouent avec les limites du réel. La gravité se dérègle sans cesse : des saxophonistes jouent la tête en bas, une acrobate suspendue à une corde marche sur un sol imaginaire, le trampoline se met à léviter… Le haut devient le bas et les axes se décentrent, tout tourne tellement vite que l’on ne sait plus dans quel sens tournent les aiguilles d’une montre. PIC nous invite à entrer dans une danse qui se place au-delà du réel, qui dépasse « nos gravités » avec lesquelles nous nous baladons mollement, comme le rappelle un clown expert en pliage d’avions. Ce dernier nous propose d’ailleurs, sous ses airs cabotins, une scène d’une sublime poésie : alors qu’un escadron d’avions en papier tombe du ciel, le clown en apprivoise un devant nous. Il réussit à orienter sa trajectoire et à le garder longtemps en vol, sans autres trucages que son souffle et de légers mouvements du corps, sans jamais le toucher.

PIC est un rituel, qui célèbre la joie et chante le désespoir.

En effet, au milieu de cette course folle, le rythme ralentit parfois, tant dans les corps que dans la musique. Au son des trompettes s’ajoute celui des harmonies vocales, et l’on se retrouve bercé par un chœur de voix de celles et ceux qui se mettent à porter le trampoline à l’épaule comme si c’était un cercueil, dans une marche funéraire lente et poignante. PIC est un spectacle qui enthousiasme, mais qui console aussi. La beauté et l’émotion s’y diffusent à tous les niveaux : c’est un rituel, qui célèbre la joie et chante le désespoir. Dans cette saisissante expérience, les vingt-quatre musicien·nes et circassien·nes font office de guides. Ils et elles sont tous·tes un peu des clowns, avec leurs étranges costumes et leurs grands yeux pleins de sérieux, à qui l’on donne volontiers la main pour nous emmener vers leur champ des possibles.

Dans un savant mélange entre musique live et acrobaties, les artistes du Surnatural Orchestra et du Cirque Inextremiste créent avec PIC un spectacle qui ne tente pas d’expliquer l’incompréhensible, mais plutôt d’y trouver un refuge. Le doute et la peur y sont permis, tant qu’ils côtoient le courage et l’émerveillement. C’est un « carnaval sous la pluie » où l’on peut s’abriter ensemble, en communauté.

  • PIC, une création collective du Surnatural Orchestra et du Cirque Inextremiste, jusqu’au 11 décembre à l’Espace Cirque de l’Azimut (Antony), du 13 au 18 janvier au Quartz (Brest), du 31 janvier au 2 février au festival Circonova (Quimper), du 25 au 29 avril à La Coursive (La Rochelle), du 1er au 4 juin au Cirque-Théâtre d’Elbeuf et du 13 au 16 juin aux 2 Scènes (Besançon)

L’album PIC du Surnatural Orchestra, qui reprend la bande originale du spectacle, est disponible sur toutes les plateformes.

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