Earwig : Ni rêve ni cauchemar

Troisième long-métrage qui compose l’obscure filmographie de Lucile Hadzihalilovic, Earwig se rêve en œuvre labyrinthique aux enjeux flous, mais traduit surtout un cruel manque d’enjeux artistiques. 

Le film débute par un très beau générique minimaliste et envoûtant qui invite le spectateur à entrer doucement dans un état hypnotique. La musique qui l’accompagne est la plus belle réussite de l’œuvre, motif ensorcelant légèrement électronique qui revient à quelques occasions pour nous délivrer de la torpeur d’Earwig. Car en réalité, à part cette introduction et plus tard quelques images lorgnant vers l’expérimental, le visionnage de cette œuvre est un supplice. C’est probablement un choix, le cinéma n’a pas à être toujours agréable. Mais lorsque cela ne sert aucun propos, aucune émotion, aucun ressenti, le film peine alors à devenir autre chose qu’un moment douloureux. 

Rigide brouillard

Pour en revenir plus concrètement à l’histoire, Earwig nous présente un homme isolé dans une grande bâtisse lugubre qui s’occupe quotidiennement d’une petite fille avec des dents de verre, le tout dans un monde en proie à la guerre. Mais ces informations, c’est le synopsis qui nous les donne. Rien ne vient réellement nous faire part d’un sentiment d’apocalypse, et seuls quelques éléments fugaces décrivent la condition de l’enfant. Proposer une œuvre évanescente aux contours flous n’est pas un problème, mais la question qu’il faut alors se poser est la suivante : dans quel but ? De facto, si l’on ne peut pas réduire un film à la richesse de son scénario, on peut néanmoins attendre, même lorsque la trame narrative est réduite, à ce qu’il pose des enjeux et y réponde. Et Earwig, pétri de tous ses défauts, démontre à quel point il est compliqué de raconter une histoire métaphoriquement et symboliquement. En contre-point, des cinéastes comme David Lynch ou Nicolas Winding Refn font preuve d’un vrai savoir-faire pour réaliser des films aussi nébuleux et grandioses que Inland Empire ou Valhalla Rising.

Les personnages semblent incapables de vivre hors du carcan faussement complexe du film.

Lucile Hadzihalilovic ne se réclame pas de ses inspirations, et penche plutôt du côté d’œuvres littéraires comme celles de Kafka, mais son incapacité à faire naître tout type d’émotions ou de discours dans sa mise en scène, pourtant pas nécessairement inintéressante, traduit un réel manque de contrôle sur son film. Le dernier plan de Earwig, par exemple, est plastiquement somptueux, enfin dépêtré de l’ennui visuel que procure la bâtisse sombre qui compose le cadre principal de l’œuvre, mais alors pourquoi ne produit-il aucun sentiment de grandeur, de désespoir ou même d’admiration ? En réalité, tous les éléments narratifs semblent vouloir converger vers une révélation, un twist final, qui ne nous sera jamais donné. Donc d’une part les personnages semblent incapables de vivre hors du carcan faussement complexe du film, d’autre part le film ne veut rien dévoiler. Après tout, en tant que spectateur l’on se moque de savoir pourquoi la jeune fille a des dents de verre et qui se cache derrière ces étranges appels téléphoniques, Earwig pourrait se contenter de créer un climat anxiogène et nous donner envie de nous perdre dans ses allures de conte. Mais la réalisatrice semble vouloir nous dire quelque chose sans jamais s’en donner la peine. Nous nous retrouvons soit face à un film raté, soit face à une inoffensive prétention, c’est au choix. 

Misophonie

Au moins Earwig aura eu le mérite d’être une séance désagréable, voire horripilante, et c’est déjà pas mal. Faire détester son film n’est pas une mince affaire, et il vaut mieux en conserver un souvenir pénible que l’oublier juste après son visionnage. Tous les outils sont présents pour dérouter le spectateur. Faible luminosité, décors minimalistes et surtout travail du son. Ce dernier est une véritable torture, constamment amplifié lorsqu’il s’agit d’entendre les personnages manger, déglutir et baver – mention spécial à cet étrange appareil récoltant la salive de la jeune fille et dont le bruit ne cessera de hanter vos cauchemars. La réalisatrice ne cesse de vouloir plonger son audience dans cette atmosphère brumeuse, proche du rêve, sans vouloir elle-même s’immerger dans cette ambiance, à l’instar de la scène du bar où le protagoniste rencontre un mystérieux et inquiétant inconnu : poncif du genre qui, à cause de la rigidité de la mise en scène, vire à la parodie. 

Pas vraiment de conclusion à faire de ce film qui n’en a pas vraiment, si ce n’est clamer de nouveau le talent des réalisateurs précédemment cités capables de retranscrire l’intangibilité du cauchemar. Lucile Hadzihalilovic porte un discours vide dans une œuvre qui l’est tout autant, mais au milieu de l’ennui et de la détestation, heureusement qu’il y a une scène avec un chat. 

Earwig de Lucile Hadzihalilovic avec Paul Hilton, Romane Hemelaers et Romola Garai, en salles le 18 janvier.

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