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Du sexe

Boris Le Roy

Boris Le Roy

Zone Critique vous propose un nouvel article de son partenaire le magazine La Cause Littéraire. Retour aujourd’hui sur l’ouvrage Du sexe de Boris Le Roy.

Août 2014

Août 2014

Boris Le Roy délivre ici un roman étonnant, voire détonnant.

La distribution des rôles est réduite : quatre personnages, Eliel et Simon (les frères Jacq !), leur mère, malade, qui idolâtre Simon et accorde peu d’importance à Eliel, et Hana Qabil, la fille bâtarde du Président de la République, initialement inconnue du grand public.

L’intrigue est relativement simple : Eliel et Simon rencontrent Hana dans une soirée mondaine, et projettent aussitôt, chacun pour soi, de nouer une relation intime avec la fille quasiment secrète du chef de l’état.

Leurs motivations sont toutefois totalement divergentes.

Simon, homme politique, élu récemment, déchu pour s’être livré à des malversations devenues ordinaires et banales dans un régime en voie accélérée de dégradation et de dépravation, ayant été déclaré par décision de justice inéligible pour cinq ans, cherche avec affairement le moyen de conserver un maximum de notoriété en attendant de pouvoir se représenter devant ses électeurs. Il voit immédiatement en Hana la personnalité à instrumentaliser pour se retrouver à nouveau dans la lumière des projecteurs médiatiques.

Eliel, son cadet, bientôt quadragénaire, sorte d’hypocondriaque moderne obsédé par l’hygiène corporelle et le maintien de sa ligne, pratique un hédonisme effréné (régimes en tous genres, exercices physiques à effets spécifiques sur la silhouette, multiples médications bio du dernier cri…). Il aime les femmes, toutes les femmes. Séducteur, il est facilement séduit. Il aime le sexe, tout le sexe. Il voit donc en Hana l’amante, l’amie, l’amour, peut-être un peu la mère qu’il a le sentiment de ne pas avoir eue.

« […] il ingère tous les soirs : vingt milligrammes d’ézoméprazole qui inhibe la pompe à protons pour que ses refoulements gastriques ne lui fragilisent pas les muqueuses internes […], cinq cents milligrammes de valaciclovir antiherpétique contre son bouton de fièvre (latent), cinq cents milligrammes d’un décongestionnant associé à un antihistaminique pour éviter que son écoulement nasal ne produise des infections curables à coups d’efficaces mais désagréables suppositoires […] A peine couché, il se relève souvent parce qu’il a oublié ses six injections de minoxydil qui ralentissent la chute de cheveux… ».

Simon convainc Hana de fonder un nouveau parti politique en vue de l’élection présidentielle à venir. Leur objectif est de se présenter au premier tour comme parti d’opposition à la réélection du père d’Hana, et de récolter suffisamment de voix pour que le président sortant soit contraint de contracter avec eux une alliance objective pour remporter le second tour.

Trois forces dynamiques se conjuguent donc, le temps d’une campagne électorale : celle qui résulte de la manipulation machiavélique à laquelle se livre Simon sur Hana, celle qui naît du désir inconscient, pour Hana, de tuer le père, et en même temps, paradoxalement, de se faire reconnaître par lui, et celle qui se dégage de l’amour qu’éprouve très vite Eliel pour Hana.

Le trio fonde son programme politique sur le projet de remplacer chaque poste individuel de travail, à tous les échelons du paysage professionnel et à tous les niveaux des corps étatiques jusqu’à la présidence de la République, par un binôme homme-femme constitué d’hétérosexuels, ou par une équipe duelle homme-homme ou femme-femme composée d’homosexuels. Le chômage serait ainsi d’un coup supprimé du paysage social, et, selon leur théorie, la complicité, et/ou la jalousie, et/ou la volonté de plaire à l’autre, et/ou tout autre de ces sentiments naturels qui ne pourraient manquer de s’installer au sein de ces « couples » accroîtraient mathématiquement la productivité nationale sur ce principe suffisant : un plus un ensemble feraient plus et mieux que deux séparément.

La partie se déroule, jeu complexe où se mêlent argent, machinations, coups médiatiques, réseaux d’influence, quête obsessionnelle du pouvoir socio-politique (mais aussi recherche subtile ou brutale de posséder l’adversaire ou le partenaire, ou de le déposséder de sa part congrue).

Sens du titre « Du sexe » ? Le « du » introductif peut être compris de deux façons : on peut y voir soit l’article partitif, ce qui donne un sens cru à l’expression, soit la préposition héritée du latin (à la manière du de natura rerum) induisant l’ablatif dit « de propos », ce qui est plus en accord avec le contenu du livre, qui, en arrière-plan de la trame romanesque, pose la question philosophique du rôle du sexe dans la vie socio-politique d’aujourd’hui.

« Sujet préféré d’Eliel ! […] Il est question de sexe et de sexualité. L’homme caresse le cerveau de la demoiselle avant de lui caresser les fesses. C’est une tradition respectable. Il n’y voit aucun inconvénient. Elle non plus, d’ailleurs ».

Le sexe, dans cette marche forcée qu’entreprennent Simon et Hana vers la conquête du pouvoir, est tout à la fois moteur et véhicule, fin et moyen, destinateur et adjuvant, l’auteur le pointant d’un index réaliste comme étant la substantifique moelle, le système nerveux, le fondement, oserait-on dire, de notre société.

L’auteur ne se prive pas d’illustrer son « De sexū » de quelques scènes de circonstance, offrant au lecteur qui ne devrait pas s’en plaindre quelques savoureux tableaux dont la crudité verbale et le réalisme juteux valent bien certains de ceux que nous a légués notre divin marquis national.

De cette société l’auteur analyse d’une plume lucide, savante et acerbe les modes visibles et invisibles de fonctionnement, dissèque d’un scalpel minutieux les travers des individus qui la composent et dont ses personnages représentent quelques archétypes, décortique méthodiquement les antivaleurs qui gangrènent notre république.

Car le récit, et c’est là un autre de ses points forts, s’inscrit intégralement et foncièrement dans une contemporanéité française dont Boris Le Roy, de toute évidence, connaît tous les tenants, dans une actualité dont il suit et observe attentivement tous les développements, dans un tissu événementiel dont il saisit avec acuité toutes les causes et tous les effets. On retrouve par exemple en filigrane dans le roman la controverse très actuelle autour de la « théorie du genre »…

Mais la cible principale, permanente, obsédée, obstinée de l’auteur est le capital, la finance, le scandale de l’emprise totale de l’argent sur le monde. La satire est directe, féroce, sans concession, et pourrait passer pour un véritable appel à la révolution.

Humour noir, rire jaune, sexe, rapports de force, violente critique sociale, diatribe incisive contre les mœurs politico-politiciennes du temps, originale beauté de la langue et du style…

« Ça fait partie de l’élite financière, mais ça bâillonne l’intellectuelle, qui pourrait lui faire de l’ombre […]Ça n’est que pulsion de posséder ou de détruire […] Ça se ruine souvent, mais ça n’est jamais pauvre […] Ça crée de l’emploi, mais ça le détruit aussi sec […] Ça aime la géopolitique : la guerre pour les armes, la reconstruction pour l’immobilier, et la paix pour la surconsommation […] Ça spécule sur l’alimentaire en faisant prendre des vessies chevalines pour des lanternes bobines […] Ça s’appelle “grande délinquance”, une jolie litote pour “bouchers de la finance” […] Ça oublie qu’une tête, ça se tranche, et que l’Histoire pourrait se répéter ».

Humour noir, rire jaune, sexe, rapports de force, violente critique sociale, diatribe incisive contre les mœurs politico-politiciennes du temps, originale beauté de la langue et du style… voilà quelques-uns des éléments essentiels de ce roman particulièrement percutant.

 Patryck Froissart

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