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« Je craignais que le ciel par un cruel secours…”

Marco Pantani

Les éditions La contre-allée consacre un ouvrage au coureur italien Marco Pantani, victorieux du tour de France 1998, et tragiquement décédé à Rimini en 2004. L’occasion pour l’écrivain Jean-Claude Le Chevère de revenir, pour Zone Critique, sur le destin éminemment tragique de l’Oreste du cyclisme des années 90.   

Août 2015

Août 2015

« Surtout je redoutais cette mélancolie / Où j’ai vu si longtemps votre âme ensevelie… »

En lisant le dernier ouvrage de Jacques Josse consacré à Marco Pantani me sont revenus en mémoire ces vers de Racine quand Pylade s’adresse au malheureux Oreste dans la première scène d’Andromaque.

Le jeune homme frêle au regard perdu de Cesenatico a toujours traîné avec lui cette mélancolie – au sens fort que lui donnaient les classiques. Il n’a jamais manifesté l’exubérance d’un Chiappucci qui pouvait captiver les journalistes accrochés à ses basques en leur racontant sa course ou en leur révélant que c’était grâce à la pasta que lui préparait la mamma qu’il ridiculisait la concurrence à Sestrières ou qu’il triomphait sur la Via Roma à San Remo sous les yeux d’un public conquis, charmé, enthousiaste, aveugle.

Je me souviens du jeune Marco rencontré après son premier Tour de France, timide et silencieux, se tenant obstinément dans l’ombre de Claudio, tout sourire, qui amusait la galerie de ses bons mots, affichant une bonne humeur qu’il communiquait à tous, sauf au petit jeune homme triste qui allait bientôt le dépasser.

Destin tragique

Marco Pantani est un personnage tragique. Son sort est scellé dès ses premières années de compétition : chutes et fractures se multiplient, l’immobilisent, semblent briser définitivement ses espoirs de gloire. Mais il se relève toujours et repart, plus fort encore. Il n’a pas le choix. L’Italie entière l’attend et le pousse vers son destin. A n’importe quel prix.

Le livre de Jacques Josse ne nous lâche pas un instant tout au long de ses 98 chapitres – nombre magique de l’histoire pantanienne -, écrits dans un style nerveux et délié, comme la pédalée de son héros

Le livre de Jacques Josse ne nous lâche pas un instant tout au long de ses 98 chapitres – nombre magique de l’histoire pantanienne -, écrits dans un style nerveux et délié, comme la pédalée de son héros. Jacques Josse a en effet trouvé, ce qui est de plus en plus rare, une écriture qui correspond exactement à son sujet. La phrase épouse le coup de pédale si particulier de Pantani : pas question de souffler comme cent diables en ahanant dans l’escalade des cols ; avec Marco tout doit paraître facile, même si la sueur lui embue les yeux, ses développements impressionnants semblent se jouer des pourcentages, effrayants pour les autres, mais qu’il dompte irrésistiblement. Et le texte, tout en propositions brèves et nerveuses, nous tient magiquement en haleine alors que, pourtant, nous connaissons le dénouement.

Parce que Marco Pantani est un héros tragique. Comme pour Oreste l’issue ne peut être que fatale, même si, toute sa vie,  il luttera contre le sort. Et le livre de Jacques Josse, par touches rapides, sans être jamais démonstratif, nous fait saisir ce que son personnage a d’unique, comment il subit une destinée qu’il n’a pas choisie. En cela il se distingue des mafieux, comme des consommateurs besogneux, tous amateurs de pharmacopées stupéfiantes. Marco n’a pas choisi, il doit aller au terme de son destin. Les Italiens l’ont bien compris qui lui vouent un culte jamais démenti depuis sa disparition.

Marco Pantani a débranché la prise est donc une réussite et ce texte composé de chapitres brefs comme autant de démarrages nerveux, d’ascensions rapides, nous embarque dans le sillage de ce personnage étrange qui dépasse le cadre du sport. Mais revenons à Racine avec deux autres vers qui suivent immédiatement ceux cités en exergue. C’est toujours Pylade qui s’adresse à son ami Oreste : « Je craignais que le ciel par un cruel secours / Ne vous offrît la mort que vous cherchiez toujours. » Pour Marco Pantani la descente aux enfers sera inexorable. Pour lui aussi le ciel se montrera impitoyable. Mais n’est-ce pas là le sort du héros tragique ?

  • Marco Pantani a débranché la prise , Jacques JOSSE, Editions La Contre Allée, août 2015

Jean-Claude Le Chevère

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