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Boussole ; à l’Est toutes voiles dehors

Mathias Enard

C’est un habitué de la maison d’édition arlésienne indépendante Actes Sud : Mathias Enard, né en 1972, écrivain mais aussi traducteur, livre en cette rentrée littéraire un nouveau roman, Boussole, somme imposante d’une érudition grandiose. En lice pour le prix Goncourt 2015 mais aussi pour le prix Femina et le prix Jean-Giono, comparé à Joyce par le New-York Times, son œuvre traduite dans 22 pays, sa carrure d’écrivain faussement débonnaire, marqué dans sa prime jeunesse par La prose du transsibérien de Blaise Cendrars, semble unique sur le territoire français.

Boussole, Actes Sud, 2015.

Août  2015

Boussole, c’est d’abord le roman d’un auteur hors-norme. Mathias Enard est originaire de Niort, en Poitou-Charentes, et son parcours est celui d’un homme sans cesse à la recherche d’expériences diverses mais dont le tropisme principal demeure une passion intarissable concernant l’Orient, son histoire, ses cultures et ses liens avec le continent européen. La passion pour le voyage, la rencontre avec autrui, voici ce qui habite son œuvre, et c’est un souffle précieux et salutaire en ces temps de morosité ambiante -qu’elle soit véritable ou parfois surjouée. Ici, le plaisir d’apprendre et de découvrir grandit au fil des pages, et nous sortons de ce roman comme d’une rêverie nébuleuse, parfois sombre, inquiète mais dense, aux contours immensément vastes et fascinants.

Écrivain, Mathias Enard est avant tout un passionné de la langue : celle que l’on parle et que l’on écrit, dans laquelle on raconte et l’on se raconte. Après des études à l’INALCO (Institut national des langues et civilisations orientales) à Paris, mais aussi un service militaire effectué dans le sud de la Syrie, au cœur du Djebel Druze, c’est le thème de l’identité et de ses frontières qui l’inspire et pétrit son écriture. Vorace, assoiffé de connaissances, il parvient à livrer avec Boussole un roman à la fois pudique, clairvoyant et enchanteur d’un monde perdu puis retrouvé grâce aux nombreuses réminiscences du narrateur qui ne cessent d’allonger et d’étirer le récit.

« Je referme les yeux,
Mon cœur bat toujours ardemment.
Quand reverdiront les feuilles à la fenêtre ?
Quand tiendrai-je mon amour entre mes bras ? »

Whilhelm Müller & Franz Schubert,
Die Winterreise

Après cette épigraphe prometteuse, approchons-nous davantage de la matière même de ce roman, dont la maturité se fait sentir grâce à un style parfaitement maîtrisé ; tout y est en clair-obscur mais les phrases glissent, s’étirent, s’entremêlent comme les fils d’un tapis persan. Qui y rencontrons-nous ? Franz Ritter, narrateur et personnage principal du récit. C’est un musicologue -spécialiste des influences de l’orient sur la musique occidentale européenne-, il est autrichien, vit à Vienne, dans un appartement où foisonnent objets précieux et souvenirs de voyage. Véritable cabinet de curiosités, havre de paix entre deux périples, ce lieu est synonyme d’apaisement mais aussi de profonde mélancolie.

Par ailleurs, Vienne, porte de l’Orient, témoigne également de cet entre-deux paradoxal, parfois déchirant, tout comme l’architecture du récit, dont les multiples enchâssements ne font que souligner les deux pôles qui alimentent le déversoir savant des souvenirs de Franz Ritter qu’il égraine au cours d’une nuit d’insomnie : son amour pour l’Orient fait écho à celui pour Sarah, que le lecteur rencontre dès les premières pages du récit dans l’une de ses premières réminiscences nocturne, alors jeune doctorante fraîchement diplômée -sa thèse porte sur les images et les représentations de l’Orient-, figure charnelle d’un grand amour, aussi insaisissable qu’évanescente.

Le roman, autant qu’une réflexion profonde sur la fascination de l’Occident pour l’Orient, est donc aussi celui d’une histoire inachevée entre deux êtres dont les vies s’accordent au loin et peinent à se retrouver

Le roman, autant qu’une réflexion profonde sur la fascination de l’Occident pour l’Orient, est donc aussi celui d’une histoire inachevée entre deux êtres dont les vies s’accordent au loin et peinent à se retrouver : « la vie fait des nœuds, la vie fait des nœuds et ce sont rarement ceux de la robe de Saint-François ; nous nous croisons, nous nous courrons après, des années, dans le noir et quand nous pensons tenir enfin des mains entre les nôtres, la mort nous reprend tout. ». Sarah est ainsi une figure de proue, bien présente parmi les nombreuses digressions historiques de Franz, qui porte le roman et l’anime d’une flamme singulière.

« La vie est une symphonie de Malher, elle ne revient jamais en arrière, ne retombe jamais sur ses pieds. Dans ce sentiment du temps qui est la définition de la mélancolie, la conscience de la finitude, pas de refuge, à part l’opium et l’oubli »

Ami d’Oliver Rohe, fondateur du collectif inculte (François Bégaudeau, Mathieu Larnaudie, Maylis de Kerangal…), et polyglotte (il parle anglais, persan, allemand, espagnol) Mathias Enard dessine avec Boussole un roman où le plaisir de raconter est vivace, présent à chaque instant. On y trouve des langueurs mais pas de longueurs ; il s’agit d’embarquer son lecteur dans une sorte de joyeux foutoir, où les histoires se mêlent, les réflexions historiques et sociologiques affluent, les souvenirs remontent à la surface de la conscience de Franz, insomniaque et presque somnambule, qui à force de souvenirs d’opium déambule le temps d’une nuit dans les tréfonds de sa conscience.

Roman somme, certes, mais roman vivant, où l’érudition n’est jamais pesante, c’est le flux de pensées du narrateur, toujours tourné vers la mise en pratique d’une certaine sagesse orientale, qui mène la danse. Et le roman n’est jamais exempt d’humour : « Pauvre Stendhal, il ne savait pas ce qu’il faisait en publiant ses mémoires d’un touriste, il inventait bien plus qu’un mot, ”grâce au Ciel, disait-il, le présent voyage n’a aucune prétention à la statistique et à la science”, sans se rendre compte qu’il poussait des générations de voyageurs vers la futilité, avec l’aide du ciel, qui plus est. ». Anecdotes, brèves de vies d’écrivains, de poètes, d’aventuriers et de compositeurs, tout est là pour ravir les sens du lecteur.

Les ruines de Palmyre, Louis-François Cassas, 1821.

Les ruines de Palmyre, Louis-François Cassas, 1821.

Boussole : le titre du roman laisse songeur. L’occident en proie à des crispations identitaires, les populations de plus en plus méfiantes face à des démocraties fuyant leurs responsabilités, un communautarisme grandissant sur fond de violence terroriste, c’est aussi à tout cela que Boussole fait référence ; et faire référence, c’est, pourrait-on dire un peu vite, l’un des objectifs de ce récit.

Mathias Enard a vécu dix ans au Moyen-Orient, au Caire, mais aussi en Iran, au Liban ; désormais installé à Barcelone, il a ouvert un restaurant libanais et continue d’enseigner l’arabe. Écrivain discret, Mathias Enard livre ici un joyau, qui dit le monde dans sa poésie et son tragique intrinsèque ; et à travers l’universalité des sentiments auxquels la musique et la poésie donnent vie, on pourrait penser que ces derniers peuvent bien infléchir le sens du monde, le temps de la lecture.

  • Boussole, Mathias Enard, Actes Sud, 384 p., 21,80 €, août 2015.
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