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Le silence de Vermeer

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(Johannes Vermeer, La Lettre, vers 1670. Dublin, National Gallery of Ireland, Sir Alfred et Lady Beit, 1987 (Beit Collection) © Dublin, National Gallery of Ireland)

L’univers de Vermeer, et celui de la peinture de genre hollandaise du 17e siècle, est mis en lumière au musée du Louvre : douze de ses œuvres et nombre de celles de ses contemporains (Ter Borch, Metsu, De Hooch), sont la matière d’une exposition-événement à la fréquentation record qui a cours jusqu’au 22 mai.

738_vermeerBlaise Ducos, commissaire de l’exposition, fait le pari de nous présenter une autre facette de Vermeer, et de la peinture de genre caractéristique de l’âge d’or hollandais. Le Vermeer « sphinx de Delft », solitaire, et tout de mystère que l’Histoire de l’art a permis de dépeindre prend une autre dimension dès l’instant où l’on pénètre dans l’espace de l’exposition. La scénographie est claire : les tableaux sont mis côte à côte par « thèmes », par sujets, telle la version vermeerienne de La Lettre qui est entourée, sur le même mur, de celle de Ter Borch et de Metsu. Ou encore celui de la leçon de musique : la joueuse de luth de Vermeer, côtoie la jeune femme assise au virginal et le concert de Ter Borch.

Cela en devient même troublant lorsqu’on aperçoit ce page, apparaissant clairement dans les trois tableaux de Metsu, Ter Borch et De Hooch, et donne l’impression curieuse que le page de déplace de composition en composition, tantôt portant un plateau, tantôt portant un instrument … Alors, s’insinue dans notre esprit une interrogation : comment les sujets peuvent-ils être si similaires, voire certains éléments repris d’un tableau à l’autre si les peintres ne se connaissaient pas ?

Une carte d’époque présentée dans l’exposition nous apporte un élément de réponse ; en fait, Amsterdam, Leyde, Delft et Utrecht, pays de la Ligue du Nord, n’étaient pas si éloignés, et il arrivait fréquemment que les peintres se déplacent d’une ville à une autre. Ou bien les œuvres voyageaient elles-mêmes, pour être envoyées aux commanditaires probablement. Ainsi Ter Borch était vraisemblablement l’initiateur de sujets tout empreints de préciosité et de sophistication tels que la leçon de musique, la broderie ou l’écriture de missives -dont on peut deviner la nature coquette- …  Ses thèmes étaient repris par ses contemporains qui répondaient aux commandes de riches notables hollandais voulant se faire représenter dans la soi-disant simplicité de leur quotidien : voilà l’émergence de la peinture de genre.

Ainsi Vermeer, qui habitait Delft avec sa femme et sa dizaine de bambins, avait vu ces compositions, s’en était inspiré et les avait reproduites en les sublimant bien souvent. Il peignait assez lentement, et avait relativement peu de clients, qu’il avait la réputation de pouvoir choisir ! Vermeer n’était pas, à son époque, la star qu’il est aujourd’hui, et ses tableaux n’étaient pas les plus côtés comparés à ceux de Ter Borch ou De Hooch !

Vermeer n’était pas, à son époque, la star qu’il est aujourd’hui, et ses tableaux n’étaient pas les plus côtés comparés à ceux de Ter Borch ou De Hooch !

« Silence de l’heure qu’il est »

Vermeer décline des variantes de la scène de genre avec génie ; La Laitière est toute à son pain perdu, La Dentellière à son tissage, Le Géographe à son calcul. Quid de la notion de temps ? « Silence de l’heure qu’il est » disait Paul Claudel à propos de ses œuvres… Le jeu des couleurs, les effets de lumière, le coloris introduisent une part de mystère irréductible dans ses tableaux. Silence se fait face à l’intimité des hollandais, face à la puissance évocatrice des représentations vermeeriennes : « C’est dans cet abandon et ce sans souci que consiste ici le moment idéal » commentait Hegel dans l’Esthétique.

En effet, lorsqu’on voit Vermeer et Ter Borch côte à côte dans cette exposition, ce qui nous frappe d’emblée c’est la différence dans le travail de la lumière : citons, Théophile Thoré, journaliste et critique d’art français qui a redécouvert Vermeer au 19e siècle : « La qualité la plus prodigieuse de Vermeer, avant même son instinct physiognomonique, c’est la qualité de la lumière » : il a tout dit. Il y a également cette technique qu’utilisait Vermeer consistant à apposer des points de peinture blanche pour faire ressortir les objets souhaités ; le peintre travaillait également par sous-couches de brun qu’il ne laissait pas sécher, repeignant d’autres couleurs par-dessus, donnant une certaine impression d’inachevé, de flou, de « mise au point » sur certains éléments du tableau.

La représentation de situations du quotidien ne fait pas partie des « sujets nobles » de la peinture ; la peinture de genre hollandaise, bien que reconnue pour sa remarquable technique, a longtemps été reléguée au second plan compte-tenu de la « trivialité » de ses sujets. Cette exposition est la preuve des mutations de la critique d’art et que la peinture de genre occupe désormais tout l’espace qu’elle mérite dans l’histoire de l’art.

  • Vermeer et les maîtres de la peinture de genre, Louvre, du 22 février au 22 mai 2017.

Camille Franc

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