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Henry Miller 1891 - 1980 [1]

Henry Miller 1891 – 1980

Si c’est vers une plus grande réalité que nous nous tournons, c’est à une femme de nous montrer le chemin. L’hégémonie du mâle touche à sa fin. Il a perdu Contact avec la terre.” Henry Miller. Belfond vient de rééditer dans sa nouvelle collection Vintage Crazy Cock de Henry Miller. L’occasion parfaite pour (re)découvrir le second roman de cet écrivain qui a fait de son écriture un moyen de lutte contre le puritanisme et la bien-pensance.

2013 [2]

2013

Crazy Cock est un livre d’autofiction, décrivant la cohabitation intenable de Tony Bring (Henry Miller lui-même), Hildred (la seconde épouse de Miller et celle qui fut sa muse) et Vanya, amante de Hildred, qui plongera chacun de ces personnages dans la folie. L’histoire, qui tient davantage du huis clos que de la romance à l’eau de rose, a pour décor le New-York des années 20, où se côtoie une faune mêlant millionnaires, androgynes, artistes à la ramasse et prostituées. C’est dans ce lieu que Tony Bring, cherche désespérément à devenir écrivain, passant son temps dans son appartement à écrire, pendant que sa femme, Hildred, subvient seule à leurs besoins en se livrant à des intrigues compliquées auprès de ses “admirateurs” (ou client c’est selon) dans le seul objectif de leurs extorquer de l’argent. En raison du travail de Hildred, qui s’avoisine à de l’élégante prostitution, ainsi que de son désir de devenir éternel à travers les écrits de son mari, mais également du fait que Tony a tout abandonné pour se consacrer à l’écriture sous l’impulsion de celle-ci, une atmosphère délétère règne dès les premières pages. Ainsi Tony au lieu d’écrire, passe son temps à espionner sa femme, ce qui a le mérite de la pousser de plus en plus près des portes de la folie, celle-ci  n’étant plus libre de mener comme elle l’entend, son jeu de dissimulation et de séduction auprès de tous les êtres humains, sans distinction, qui croisent son chemin.

Triangle amoureux

C’est dans ce contexte qu’apparaît le personnage de Vanya, jeune lesbienne fantasque, d’une beauté de valkyrie, venue à New-York dans l’espoir de commencer une carrière artistique. La rencontre de Vanya et de Hildred ressemble à s’y méprendre à un coup de foudre et rapidement les deux femmes sont inséparables, Hildred en venant à inviter celle-ci à venir s’installer dans l’appartement en sous-sol de Brooklyn Heights, qu’elle partage avec Tony. C’est ainsi que débute le triangle amoureux qui constitue le cœur de Crazy Cock, Tony cherchant désespérément à déterminer la nature de la relation qui lie sa femme à Vanya.

Crazy Cock pose donc le décor rapidement, avec deux héroïnes magnifiques, aimées, adulées, et complètement tarées, et un looser, alter égo de l’auteur, amoureux transi et naïf, dont personne ne s’inquiète du sort et dont le rôle tient plus du punching ball que de quoi que ce soit d’autre.

Ce livre est ainsi le récit d’un huis clos entre trois personnages à l’équilibre mental précaire, broyés par leurs passions et leurs désirs de grandeurs. Tony veut devenir un grand écrivain, tentant de s’inspirer des œuvres de Proust qu’il lit et relit sans arrêt, mais il n’écrit que très peu, passant la majeur partie de son temps hanté par sa muse, Hildred, se demandant où elle est, si elle l’aime, et ne supportant plus de ne put être le centre de l’existence de cette déesse que tout le monde vénère. Dans le même temps, Tony nourrit des sentiments proches de la haine à l’égard de cette femme qu’il considère également comme une manipulatrice et une prostituée. Il la décrit ainsi comme un tissu de dissimulation, noyant et broyant ses prétendants sous un flot de paroles, se nourrissant d’un tourbillon d’intrigues dont elle est la seule à connaître le fin mot. Elle est présentée comme une araignée tissant sa toile et dont les autres ne sont que des pions à ses yeux.

D’ailleurs, ce n’est pas par hasard, que l’une des métaphores qui revient le plus au sujet de Hildred soit celle du squelette, et que Miller insiste fréquemment sur la blancheur d’albâtre, proche du cadavérique, de sa muse. Elle est tour à tour vie et mort. Paradoxe de sa relation, il souffre mais le chaos dans lequel cette femme vie nourrit son écriture. Comme le dira Vanya : « souffres, souffres, ton écriture n’en deviendra que meilleure ».

De sorte que l’histoire que Miller nous raconte est proche du cauchemar, cette relation triangulaire se transformant rapidement en tragédie infernale. Comme l’affirme Miller dans Crazy Cock : « L’air était bleu d’explications », l’appartement devenant le lieu d’une lutte acharnée entre les trois protagonistes, où s’échangent des propos fallacieux, des aveux forcés qui ont peu à peu raison de la santé mentale des personnages.

D’une certaine manière, Crazy Cock est le récit de la lente déshumanisation de Tony entre les mains de Hildred et Vanya. La description de sa lente descente aux enfers dont le mot d’ordre est : désespoir. Il fait l’objet de toutes les attaques, ne saisissant pas, ou ne voulant pas voir, que sa femme s’est détournée de lui. Il ne le comprend pas, ne veut pas le comprendre et ce fait malmené pour cela. Hildred commence ainsi à s’interroger sur les penchants sexuels de Tony, dont la virilité a été si chèrement acquise. Il finira par faire une vague tentative de suicide (il restera toute une nuit d’hiver, nu, face à la fenêtre ouverte), laissant une lettre d’adieu à Hildred, dont elle ne prendra pas même la peine de lire et qu’elle jettera finalement aux toilettes.

D’une certaine manière, Crazy Cock est le récit de la lente déshumanisation de Tony entre les mains de Hildred et Vanya

Concernant le style, Henry Miller joue avec son lecteur et cela fait du bien. C’est un de ces écrivains fleuves où le style, tel un torrent, ne laisse aucun répit au lecteur, le malmenant et l’obligeant à rester en alerte, sous peine de se laisser submerger par sa prose et finir à moitié inconscient sur le bord de la route.

Réalisme et envolées lyriques

En effet, par son style, Henry Miller alterne entre moments descriptifs retranscrits avec exactitude et réalisme et envolées lyriques à la limite du mystique, comprenant des métaphores tour à tour absurdes et magnifiques. Il faut le concéder, c’est assez désarmant. On ne sait plus vraiment où donner de la tête, cet enchaînement de mots, de phrases, se succédant sans véritables fil rouge. Cette impression de faire des montagnes russes en lisant un livre pourrait donner la nausée.

Mais toute la force de Miller est d’alterner avec adresse ces deux rythmes a priori contradictoires, mais qui viennent finalement se renforcer et souligner le propos de l’auteur. De plus, ces envolées lyriques ont la particularité d’insister sur l’état mental du personnage principal, Tony, qui se désagrège au fur et à mesure que l’histoire se fait. Ainsi, au début de Crazy Cock, ces envolées sont peu présentes, n’apparaissant qu’avec parcimonie, tels des éclairs dégénérés laissant entrevoir la folie qui guette Tony. Mais, plus on avance dans le récit, plus ces échappées sont fréquentes, témoignage de la déliquescence nerveuse que subit le personne principal, résultant de ce huis clos infernal. Si bien qu’à la fin, il n’y a plus que ça, comme si l’on était dans la tête de Miller et que celui-ci avait fini par succomber à cette folie rampante et présente dès le début de l’ouvrage. J’en veux pour preuve ce passage:

La Grande Vanya s’assit et se boucha les oreilles, dans l’espoir que tout pourrait ainsi recommencer; elle se plia en deux, devint flasque, et son corps s’enroula sur lui-même, bras et jambes noués comme des serpents, telle une pelote d’élastiques. Elle demeurait immobile, respirant à la manière d’un fœtus, et si une quelconque pensée s’éveillait en elle, son nombril l’absorbait; lui aurait-on demandé son nom, elle n’aurait pas pu dire si c’était Myriam, Michaêl, David, Vanya, Esther, Astheroth, Belzébuth ou Romanov. Elle se coulait en elle-même, si profondément, si aveuglément, si éperdument qu’elle était tout à la fois matrice et fœtus; ce qui remuait et palpitait dans l’au-delà était comme des coups sourds contre un ventre gonflé…. Boum, boum… Une jument sauvage piaffait sur son ventre, la courbe de sa croupe imitant l’orbe du ciel“.

Crazy Cock est une oeuvre qui apparaît comme particulièrement cohérente et réfléchie (à noter que Miller a remanié le texte quatre fois, ce qui peut etre une explication ), comportant une véritable réflexion sur les relations hommes-femmes et la lâcheté. La maîtrise de la langue est phénoménale, comme en témoigne ces envolées verbales touchant au surréalisme et que l’on retrouve également dans ses deux romans Tropique.

Ainsi, entre ses scènes de viol évoquées de manière chirurgicales, ses réflexions poussées sur la perversité et ses descriptions minutieuses des hémorroïdes de Tony Bring, Crazy Cock, est un roman déconcertant et bizarre, balançant entre le rire et le dégout, entre la lâcheté et l’insoumission, sans jamais tomber dans la facilité. Cependant, il demeure avant tout le témoignage de la souffrance de Miller, face à une relation qui lui à la fois tout donnée et tout pris, faisant ainsi de Crazy Cock, un livre profondément émouvant.

Victor Mourer