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Muray, vox clamantis

Philippe-MurrayZone Critique vous propose de revenir sur la publication posthume du deuxième volume du Journal de Philippe Muray, Ultima Necat. A l’heure où certaines tendances intellectuelles et politiques tentent de récupérer et d’enrôler ses œuvres dans des combats idéologiques, il est bon de rappeler que, pour Muray, la littérature se définit avant tout par ceci que, tout à la fois déni et vengeance à l’égard du monde et de la vie, elle est foncièrement « irrécupérable ».             

Ultima Necat La pensée de Philippe Muray est habitée par un individualisme sauvage. Cela ne signifie surtout pas que Muray soit individualiste au sens où il chercherait, par exemple, à ménager sa place à l’individu au sein de la société – j’ai dit qu’il s’agissait d’un individualisme sauvage, en aucune manière d’un individualisme politique ou théorique. L’individualisme sauvage ne consiste pas davantage à se placer au centre du monde – l’individualisme sauvage, c’est le geste suprême par lequel un individu anéantit le monde autour de lui. L’individualiste, c’est avant tout celui qui refuse le monde ; celui qui n’est pas de ce monde. En ce sens, l’affirmation originaire et désespérée de l’individualiste, c’est Rimbaud qui l’a souffert : « La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde ». Muray réécrit sans cesse ce malheur : « Je peux bien le leur dire et leur dire merde par-dessus le marché, je ne les convaincrai pas que je fais autre chose qu’un caprice dérisoire, que je m’extrais arbitrairement de l’espèce, que je m’en fous » ; « Un plaidoyer pour le Mal, c’est-à-dire pour la respiration, le sommeil à contretemps, les opinions discordantes, le non-alignement, la liberté de ne pas approuver la façon dont les choses se déroulent, l’opposition, le droit de ne pas souhaiter l’amélioration du genre humain, de n’aimer aucun sport, de ne pas avoir le culte de la santé, de ne pas se laisser intimider ni résigner » (p. 90). Mais Muray ne revendique pas ; il ne plaide pas pour qu’un droit lui soit reconnu, le droit du débat – car Muray sait bien que « le droit de ne pas souhaiter l’amélioration du genre humain » est un non-droit absolu : car il est déjà crime contre l’humanité. Muray ne revendique pas de pouvoir ne pas être d’accord – mais il plaide pour n’être jamais d’accord. Ce qu’affirme Muray n’est pas une vague opinion politique, c’est une décision existentielle – puisque nous ne sommes pas au monde, ce qui reste à faire : pourrir le monde. Nier le monde. Exercer notre puissance négative, et témoigner, ainsi, de ce qu’il nous reste de dignité.

Muray ne revendique pas de pouvoir ne pas être d’accord – mais il plaide pour n’être jamais d’accord

 Que Muray se foute de la politique – qu’il ne soit, par conséquent, même pas réactionnaire – c’est la forme même du journal qui le prouve : « Un journal a un sens, si on n’arrête pas de penser, comme moi, des choses qu’on ne pourrait pas publier ». Au fond, Muray n’écrit pas, ne pense pas pour être publié. Il écrit parce que la littérature est le seul lieu où il est possible de refuser le monde. La littérature, écrit, Muray, est une « vengeance ». L’écrivain se venge du monde. Mais puisqu’il se venge du monde tout entier et sous toutes ses formes, l’écrivain apparaît nécessairement comme l’ennemi public numéro 1 : « Il faut dire merde à la société – sinon pas de littérature. Tout ce qu’on embaume sous le nom de « livres » ou de « grands écrivains » a dit merde, à un moment, au monde qui était contemporain de ces livres ou des écrivains. Il faut dire merde au temps qui passe [je souligne] ». La littérature est le geste suprême et souverain de celui qui refuse, tout et absolument. Ce dont témoigne l’écrivain, ce n’est pas de lui-même en tant que personne, pas plus qu’il ne témoigne – surtout pas ! – pour autre chose que lui-même (les écrivains politiques), mais, en dernier recours, l’écrivain est celui qui témoigne de la puissance infinie de refuser ce qui l’entoure, de se séparer du monde. D’où le dégoût de Muray pour toutes les cérémonies littéraires – car, par définition, la littérature est ce qui refuse tout cérémonial, c’est-à-dire toute comédie sociale : « Hier soir, un « Apostrophe » tout à fait exemplaire. On l’aurait dit sorti de Postérité [le roman de Muray, nldr.]. Glapissements des ligues de vertu. On n’a pas le droit de ceci, de cela !… Il faut être positif, pas critique, pas négatif ! » ; « Haine de la littérature. Toute l’anti-littérature défile tellement à « Apostrophes » depuis dix ans qu’il suffirait de reprendre les « thèmes » de la plupart des émissions pour faire le panorama de ce qui ne veut pas de littérature aujourd’hui ». Puisque nous ne sommes pas au monde, que nous ne pouvons témoigner de cette non-appartenance que par le refus, la littérature est « ce qui toujours nie » : « Pas de littérature sans méchanceté ».

Finalement, la littérature n’est rien d’autre que l’éloge de la traîtrise : « Quand un écrivain (un vrai) a du succès (ça peut arriver : apparence de consensus), c’est qu’il a réussi à obtenir d’un grand nombre de gens qu’ils trahissent (le temps de la lecture au moins) le reste du monde, leur famille, leurs liens du sang, leurs attachements ». La littérature est refus du monde.

  • Ultima necat II, Philippe Muray, Les Belles Lettres, 582 pages, 33 euros.
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