Anne Sylvestre : Chanter pour ne plus se taire

Avec le décès d’Anne Sylvestre, c’est l’une des plus grandes chanteuses françaises qui disparaît. Jamais reconnue à sa juste valeur, son œuvre reste encore aujourd’hui largement dans l’ombre. Mais il n’est pas trop tard pour la redécouvrir, car elle a, vraiment, « tant de choses à [nous] dire».

Ses compositions ayant été comparées à celles de Brassens, Brel, ou Barbara, il peut paraître étonnant qu’après plus de soixante ans de carrière et une quarantaine d’albums, Anne Sylvestre ne soit toujours connue que par un public d’initiés. Ses Fabulettes, devenues des classiques de la musique pour enfant, ont de surcroît presque totalement éclipsé son répertoire adulte, qui compte pourtant plusieurs centaines de titres. L’explication est simple ; la plupart de ceux-ci n’ont jamais été diffusés à la radio, à une époque où c’était l’un des seuls moyens accéder à une véritable notoriété. Toute sa vie, Anne Sylvestre a été, pour reprendre son expression, « le petit caillou dans les lentilles[2] ». En d’autres termes, elle dérangeait. Elle dérangeait avec lucidité, avec pugnacité, avec jubilation aussi, et surtout avec son exceptionnelle liberté de parole.

À l’instar de Georges Moustaki, Jean Ferrat, Hélène Martin, Guy Béart, et bien d’autres, elle a débuté dans les cabarets de la rive gauche parisienne, à la fin des années 1950. C’est alors l’une des seules femmes à chanter ses propres textes – Barbara elle-même n’est encore qu’interprète, et se mettra à écrire peu de temps après. Anne Sylvestre réussit à se faire une place dans ce milieu très masculin, et connait un début de succès en 1961 avec Mon mari est parti, mélancolique hommage à une génération brisée par la guerre d’Algérie. Déjà, avec ce titre, elle choisit de chanter les femmes qui restent, plutôt que les hommes qui partent.

Une totale liberté de ton

Ses chansons de jeunesse évoquent un monde rural et médiéval, en s’inspirant du conte et du répertoire traditionnel. Elle célèbre le vin, les marins, les châteaux et les fontaines. « La terre colle à mes sabots, ne saurais m’en défaire[2] », écrit-elle. Elle se démarque déjà par son insolence et sa malice. « Aussi docile qu’un chardon[3] », comme elle le dira plus tard, elle chante les aventures de séductrices moqueuses qui s’attirent les foudres des bigotes du village en s’affichant avec une ribambelle de « beaux gars sans cervelle[4] », sans se soucier des conventions. Ses textes trouvent leur audience, on la surnomme bientôt la Brassens en jupon. Celui-ci préface d’ailleurs son deuxième disque et déclare « parmi les nouveaux venus dans la chanson, c’est celle qui se distingue par les qualités les plus éminentes[5]. » Mais la vague yéyé prend bientôt le pas sur tout le reste, et Anne Sylvestre, avec bien d’autres, est reléguée à l’arrière-plan. Elle n’est pas dans l’air du temps, elle qui a l’air plutôt renfrogné, « le sourire difficile[6] », et par-dessus le marché, un grand nez[7]. Avec sa guitare, ses longues robes et ses paroles aux parfums de terroir, elle paraît déjà appartenir au passé. Et pourtant, c’est une pionnière.

Elle abandonne alors petit à petit son personnage de duchesse en sabots pour s’imposer comme une figure majeure de la lutte pour les droits des femmes

Bien qu’elle ait toujours refusé de se définir comme une artiste engagée, affirmant qu’elle se contente de porter ses convictions personnelles, elle va en effet être l’une des premières à chanter tout haut ce qu’on commence à peine à penser tout bas. Dans les années 1970, suite à des conflits avec ses maisons de disque successives, elle fonde son propre label et s’autoproduit, afin de s’assurer une totale liberté de ton. Elle abandonne alors petit à petit son personnage de duchesse en sabots pour s’imposer comme une figure majeure de la lutte pour les droits des femmes. Par là même, elle se condamne à être tenue à l’écart de la scène médiatique, laquelle n’est pas prête à donner une place à ses textes par trop révoltés. « Quand elle parlait de la femme, on lui répondait mirliton / Et quand elle jetait ses flammes on n’y voyait que lumignon[8]. » raconte-t-elle. En fait, elle est en avance sur l’époque. Rétrospectivement, sa clairvoyance force l’admiration. En 1973, deux ans avant la promulgation de la loi Veil, elle chante déjà, s’adressant à un enfant qu’elle ne veut pas porter : « Tu ne seras pas mon centre / Que savent-ils de mon ventre / Pensent-ils qu’on en dispose / Quand je suis tant d’autres choses[9] ». En 1975 sort une de ses plus grandes chansons, Une sorcière comme les autres, qui résonne aujourd’hui particulièrement avec le retour en force de la figure de la sorcière. Elle y clame : « J’étais celle qui attend / Mais je peux marcher devant / J’étais la bûche et le feu / L’incendie aussi je peux ». Quelques années plus tard, son titre Frangines est un appel à une sororité de combat, alors que les femmes sont systématiquement mises en rivalité les unes avec les autres. « Pour peu qu’on dépasse la tête / On est toujours une exception / Chacune sur notre planète / Ce qu’on a pu tourner en rond », déplore-t-elle, avant de suggérer « Si on se retrouvait frangines / On n’aurait pas perdu son temps / Unissant nos voix j’imagine / Qu’on en dirait vingt fois autant / Et qu’on ferait changer les choses / Et je suppose aussi les gens[10]… »

Ses prises de position ne se cantonnent pas à la question féministe. Dès 1978, elle s’inquiète, dans une chanson sur le naufrage d’un pétrolier : « Si un bateau a pu faillir, demain ce sera une usine qui sera la mort à venir[11]. » Nous sommes huit ans avant Tchernobyl. Elle ne cessera par la suite de d’exprimer son inquiétude face à la destruction de l’environnement et son impact sur la santé[12]. Cette tendance à devancer  l’actualité continue avec les années. Elle défend le régime intermittent dès 1998[13], et chante Gay, marions-nous dès 2008. Sa chanson Juste une femme dit : « Petit ami, petit patron, petite pointure / Petit pouvoir, p’tit chefaillon petite ordure […] Petite poussée dans les coins, sourire salace / petites ventouses au bout des mains comme des limaces […] Il n’y peut rien si ça l’excite / qu’est-ce qu’elle a cette hypocrite / Elle devrait se sentir flattée / Qu’on s’intéresse à sa beauté » Elle est sortie en 2013, quatre ans avant l’affaire Weinstein. Elle pensait en l’écrivant à Dominique Strauss-Kahn, mais elle pourrait tout aussi bien avoir écrit l’hymne du mouvement MeToo.

« Ecrire pour tenter de dire / Dire tout ce qui m’a blessée / Dire tout ce qui m’a sauvée. »

Cependant, limiter Anne Sylvestre à son image de militante serait très réducteur : « Qu’on [me] recolle une étiquette, moi, ça me fout le cœur en croix[14] » a-t-elle d’ailleurs dit. Ce serait aussi, d’une certaine manière, un contresens. Ce qui rend ses textes si atypiques et intemporels, ce ne sont pas des théories abstraites sur l’égalité ou la justice. C’est avant tout une démarche profondément personnelle qui la pousse à parler de ce que les autres taisent. Ecouter Anne Sylvestre, depuis ses premiers textes jusqu’à aujourd’hui, c’est suivre le parcours intime d’une femme avec ses colères, ses joies, mais aussi ses doutes, ses faiblesses et ses contradictions. C’est ce qu’elle affirme dans l’un de ses titres phare, Ecrire pour ne pas mourir, où elle proclame vouloir « Ecrire pour tenter de dire / Dire tout ce qui m’a blessée / Dire tout ce qui m’a sauvée. » Mais à celles et ceux qui voudraient la voir comme un porte-étendard exemplaire, elle répète « Je ne sais pas, je ne sais rien, je cherche mon chemin[15] ».

Elle célèbre dans bien des textes la force de son caractère, qui lui a permis de prendre la parole, de tenir bon dans les moments les plus difficiles. « J’ai la réputation d’irréductible peau de vache[16] » chante-t-elle. Mais elle a conscience que cette audace lui coûte, dans sa vie personnelle comme dans sa carrière. Elle ne cache pas son angoisse d’être incomprise, rejetée, méprisée. « J’étais pas la plus moche, ni la moins futée / Mais j’avais la caboche pas bien rabotée / J’étais pas la moins tendre mais j’avais si peur / Qu’on ne veuille pas m’attendre à l’autre coin d’un cœur[17]. » En même temps, elle est terrifiée à l’idée de devenir Très gentille et désespérée : « Tu seras une bonne mère / Tu laisseras parler les gens / Et tu deviendras ta grand-mère / Sans te débattre, simplement… », se prédit-elle lugubrement (à tort). Elle parle aussi de la tentation de se taire, d’apparaître comme moins intimidante pour plaire davantage : « Je veux être aimée / Prenez-moi, mes petits hommes, je raccourcirai / Je serai comme trois pommes si cela vous plaît[18]. » Elle adresse son rapport difficile à son corps, sa « carcasse », à qui elle dédie une chanson : « J’essaye encore de te changer / J’essaye toujours mais tu renâcles / et tu me bâtis des obstacles / où je ne peux que trébucher[19]. »

Les chansons sérieuses, parfois déchirantes, côtoient toujours dans ses albums les titres plus légers.

Parmi ses textes les plus personnels – et les plus difficiles à comprendre pour l’auditeur non averti – Le Western reprend la figure de Calamity Jane pour évoquer en filigrane l’expérience du cancer et de la chimiothérapie, tandis que Le Pont du nord adresse pudiquement le deuil impossible de ses deux frères, disparus pendant la Seconde Guerre mondiale. Son histoire familiale, particulièrement douloureuse, est le sujet d’autres très belles chansons, comme Roméo et Judith[20], allusion au père d’Anne Sylvestre, un collaborateur notoire, condamné à la Libération. La culpabilité qu’elle en ressentira ne s’effacera jamais tout à fait : « Sur moi la honte s’accumule / Le sang que je porte me brûle / Je ne peux me l’ôter du corps[21] ». Ce lourd héritage explique peut-être en partie la vigilance sans relâche dont fait preuve l’artiste sur les questions de société. En 2013, à près de 80 ans, elle chante encore « Je dois à mon père d’avoir gardé la rage[22] ».

Les chansons sérieuses, parfois déchirantes, côtoient toujours dans ses albums les titres plus légers. Malgré l’adversité, elle ne s’est en effet jamais départie de son humour frondeur. C’est sans doute ce qui me touche particulièrement chez elle. L’indifférence, voire le mépris auxquels elle a été confrontée si souvent n’ont pas abîmé sa fantaisie ou sa capacité d’autodérision. Ainsi, elle se moque de l’air renfrogné qu’on lui a souvent reproché dans Elle f’sait la gueule, des aléas de sa carrière dans Trop tard pour être une star, et de son obstination féministe dans Les hormones Simone « Elle fait tourner le lait des vaches / Tout ce qu’elle touche, elle le gâche / Elle est folle, elle est hystérique / Comprend rien à la mécanique […] / Et pourtant elle se cramponne / Elle manifeste, elle s’époumone / C’est la faute aux hormones, Simone… »

Les Fabulettes 

Enfin, on ne peut pas parler de son œuvre sans évoquer les Fabulettes, dont elle a sorti une vingtaine de disques. Leur popularité – notamment auprès du corps enseignant – est sans doute ce qui lui a permis de continuer à vivre de sa musique, même dans les moments les plus difficiles. Si elle s’adapte à son auditoire, elle ne prend jamais les enfants pour des imbéciles, et on retrouve dans ses textes et ses arrangements la même exigence que dans ses autres chansons. Cela lui a aussi permis de renouveler son public, car certains[23], en grandissant passent tout naturellement à son répertoire pour adulte. Elle les a tendrement surnommé Les rescapés des Fabulettes « Moi j’étais la dame qui chante à l’école et à la maison / Quand je faisais, et ça m’enchante, partie des meubles du salon ».

Au-delà des Fabulettes, son combat féministe ne l’a pas empêché de parler de la maternité[24], cet amour si impérieux pour ses « petits vampires[25] » qui la submerge de par son caractère absolu : « il est de ces soleils, qui s’ils vous éclaboussent vous retirent la vie[26] ». Dans une chanson malicieuse[27], elle revient sur cette période, en réconciliant les différentes parts de son identité. « Quand j’étais mère de famille / J’en ai fait des choses, vous le croiriez pas / J’ai fait du ménage et du repassage / Même quelquefois des lits au carré […] Puis j’ai découvert des livres de femme / Je savais même pas qu’elles écrivaient / Quoi c’était pour moi tout ce beau programme / J’avais une tête et je m’en servais / […] J’ai pas pour autant quitté ma cuisine / Je philosophais parmi mes bassines… »

Le monde change, mais les mots d’Anne Sylvestre restent, se réinventent sans vieillir.

L’œuvre d’Anne Sylvestre est de mille manières, l’une des plus riches et des plus originales de la chanson française. Sous leurs dehors de ritournelles champêtres, même ses chansons les plus anciennes gardent aujourd’hui toute leur force subversive lorsque l’on prend la peine de les écouter vraiment. En 1965, la menace nucléaire est présente dans tous les esprits. Elle y consacre une chanson, Le jour où ça craquera, qui commence par ces mots : « Quand à force de n’y pas croire notre monde explosera… », se projetant dans la disparition possible de toute nature, de toute vie. Et pourtant, Le jour où ça craquera est un hymne à la beauté de ce monde au bord du gouffre, une chanson d’amour et un aveu d’impuissance tout à la fois. « Alors plus jamais la neige, et plus jamais le soleil / Oh comment supporterai-je qu’on fasse un gâchis pareil / Non, puisqu’on sera ensemble, tu me tiendras fort, fort / Et juste avant que ça tremble, juste avant, nous serons morts. » Aujourd’hui, le dérèglement climatique et l’effondrement de la biodiversité nous mettent face au même sentiment d’urgence, au même constat d’une catastrophe qui nous dépasse. Le monde change, mais les mots d’Anne Sylvestre restent, se réinventent sans vieillir. Et ce n’est pas fini. Et si elle est partie, ses textes continueront à nous aider à vivre. Elle affirmait, dans son dernier album : « Je n’ai pas dit mon dernier mot d’amour[1] ». À nous, désormais, de savoir entendre tous ceux qu’elle nous a laissés en héritage.

[1] Je n’ai pas dit

[1] Les chemins du vent

[2] Porteuse d’eau

[3] Vous m’avez tant aimée

[4] Maryvonne. Mais aussi Philomène, Grégoire ou Sébastien, Un cœur sur les bras, Les Punaises, La Quarantaine…

[5] https://www.youtube.com/watch?v=cA3bmzf4jVI : Vidéo INA, Brassens parle d’Anne Sylvestre

[6] Trop tard pour être une star

[7] Ce nez, qui, affirme-t-elle, dans Merci, oh merci, ne « lui a jamais fait de vacheries » apparaîtra dans plusieurs de ses chansons.

[8] Les pierres dans mon jardin

[9] Non, tu n’as pas de nom

[10] Parmi ses grands textes féministes : Clémence en vacances, La faute à Eve, Douce maison, La vaisselle, Petit bonhomme… et tant d’autres !

[11] Un bateau, mais demain

[12] Voir par exemple Coïncidences, Le lac Saint-Sébastien

[13] La java des assédiques

[14] Il me manquait une chanson

[15] Je cherche mon chemin

[16] Agressivement vôtre

[17] Pour qu’on m’apprivoise

[18] Gulliverte

[19] Carcasse

[20] Mais aussi Le petit grenier, et de manière moins évidente La p’tite hirondelle et Bye Mélanco

[21] Roméo et Judith

[22] Pour un portrait de moi                

[23] Par exemple l’autrice de cet article. Quand j’étais petite, ma Fabulette préférée était Il y avait un orme. Mais j’entendais « il y avait un homme », ce qui rendait les paroles mystérieuses, voire surréalistes. Des années plus tard, j’ai appris par hasard que les ormes avaient pratiquement disparu en Europe en raison d’une maladie, ce qui est en fait le sujet de la chanson. Anne Sylvestre est ainsi. Elle sème des graines pour plus tard.

[24] Le bonheur quotidien, Ma chérie …

[25] Berceuse aux petits vampires

[26] Pas encore, pas déjà

[27] Des calamars à l’harmonica

[28] Je n’ai pas dit

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