Soupault : le roman parisien réinventé

De l’aventure Dada à la co-écriture avec Breton des Champs magnétiques, en passant par le journalisme, Philippe Soupault a laissé derrière lui une œuvre riche, variée et qui s’est essayée à tous les genres. Pourtant force est de constater que d’autres écrivains ayant partagé les mêmes mouvements littéraires que lui ont trouvé une place plus favorable dans l’histoire littéraire, à juste titre ou non. L’hybridité parfois détonante de ses écrits peut rebuter, mais il est selon moi un roman qui mérite une curiosité toute particulière en raison des thèmes qu’il aborde et des questions qu’il pose au genre, antithétique et honni, du roman surréaliste. Il s’agit des Dernières nuits de Paris, paru en 1928.

Le titre ne fait pas illusion, la capitale sera bien placée au centre du roman, comme cela a été le cas ou cela sera le cas dans les oeuvres d’un certain nombre de ses anciens camarades surréalistes. La ville est réinvestie par les écrivains du XXème siècle, les « espaces littéraires » se déplacent tandis que l’attachement à la ville en tant que matériel littéraire et intime s’affirme dans la subjectivité des visions artistiques. Le rapport à la ville change et, tout surréaliste qui se respecte le sait, la manière d’envisager son écriture devra changer aussi ; bien que les références aux traditions de l’écriture parisienne alimentent encore en filigrane nombre de leurs œuvres. Le discours sur Paris est alors marqué par de nombreux processus d’hybridation amenés par la rupture du groupe surréaliste avec les conventions d’écriture, le Paris photographique de Nadja et le Paris-collage du Paysan de Paris ne s’inscrivent plus dans la tradition littéraire.

L’écriture de Soupault ne fait pas montre d’une réelle originalité quant au moyen d’expression, l’auteur préfère la poésie et le roman aux nouvelles expressions surréalistes pour évoquer Paris et ne cède pas à la tentative d’hybridation formelle, mais témoigne d’une sensibilité particulière pour sa ville bien différente du discours sur Paris, aussi novateur soit-il, des autres surréalistes.

Les Dernières nuits de Paris paru en 1928, deux ans donc après son exclusion du groupe surréaliste à cause de son goût trop prononcé pour le roman (goût qui ne sera par ailleurs jamais reproché à Aragon étrangement), témoigne à bien des égards de l’attachement de Soupault pour le motif parisien. Si par le choix du roman Soupault se distingue de ses camarades surréalistes, Les Dernières nuits de Paris  rend compte de la particularité de la relation que Soupault entretient avec cette ville, l’auteur n’hésitant pas à épuiser les codes de l’écriture parisienne comme en témoigne ce premier panorama très convenu :

«Je lui tournai le dos et entrouvris la fenêtre et les volets pour jeter un coup d’œil sur le paysage environnant. C’était la banale forêt de cheminées et les moutonnements des toits de zinc au-dessus desquels apparaissaient des clochers, des dômes et une cheminée plus haute, plus arrogante que les autres. »[1]

Dans ce roman, Paris se trouve humanisée et devient un personnage essentiel qui ira jusqu’à guider le narrateur dans sa déambulation

Le paysage obtenu est « banal » et ne possède plus la force d’enchantement qu’il pouvait exprimer par le passé. L’écriture de la ville se trouve être un enjeu autre pour l’écrivain, l’environnement dans lequel le narrateur évolue n’est plus seulement un décor, aussi imagé soit-il, mais deviendra presque un personnage à part-entière, aussi bien adjuvant qu’opposant. L’anthropomorphisation parisienne est effective dès les premières pages du roman où Paris se trouve insufflée d’une énergie vitale :

« Le café faisait un petit somme. […] Les garçons attendaient la tête basse, les bras ballants. Quelques-uns s’étaient assis et ressemblaient aux statues, médaille d’or du salon et ornement des squares, inutiles, immobiles et démodées. »[2]

Dans les premières pages, l’élément humain est très vite relégué au rang de décor, déshumanisé et vide. Paris se trouve quant à elle humanisée et devient un personnage essentiel qui ira jusqu’à guider le narrateur dans sa déambulation, c’est à elle que le narrateur pose ses questions et elle lui répond par un jeu de signes qui le conduit vers de nouveaux mystères et chemins. « Je comptais sur Paris »[3] : le rôle primordial que fait jouer Soupault à la capitale n’est pas nouveau et témoigne encore une fois de la profondeur de la relation qui unit le poète à sa ville, et ce avec toute l’ambivalence que cela suppose.

« La nuit de Paris devenait un domaine inconnu, un immense pays merveilleux plein de fleurs, d’oiseaux, de regards et d’étoiles, un espoir jeté dans l’espace. » [4]

La capitale diurne n’arrive plus à secréter sa sève linguistique, au contraire du Paysan de Paris d’Aragon par exemple, c’est donc dans la nuit parisienne que Soupault va pouvoir saisir l’essence même de la capitale. C’est dans cette force de traitement de l’image parisienne que se déploie l’inventivité de l’auteur : la ville n’est plus seulement un terreau fertile, propice à l’apparition des images surréalistes, mais elle est personnage à part entière, présentée à la fois dans ses instants épiphaniques que dans le désenchantement qui la guette parfois. Elle se renouvelle alors au fil des pages, au fur et à mesure des intrigues, et si elle semble parfois condamnée à une dévitalisation inéluctable, les pérégrinations du héros distillent l’espoir d’un renouveau, d’une résurrection.

Le surréalisme mis à l’épreuve

L’exclusion de Soupault du groupe surréaliste était amorcée bien avant son exclusion effective lors de l’assemblée du 23 novembre 1926, très tôt apparaît chez lui un dégoût pour les réunions imposées par un Breton qu’il a vu changer, devenant un chef agressif et à l’autorité exacerbée alors qu’il était avant un homme inquiet et effacé. Mais l’opposition de Soupault n’est pas vindicative, il ne collaborera pas d’ailleurs au tract « Un Cadavre », ses reproches sont plus diffus et adressés implicitement dans son autobiographie et son œuvre littéraire. Et cette dénonciation voilée est aussi à l’œuvre dans Les Dernières nuits de Paris en particulier à travers ses personnages.

Nous avions évoqué plus haut le souci d’incommunicabilité de la ville auquel était confronté le narrateur dans le roman, mais derrière cette problématique se cache aussi le constat d’un échec surréaliste, la fabrique des images déraille, le promeneur erre pour la plupart du temps sans but, sans apparition salvatrice. Face à cette ville muette, un personnage se détache : Georgette, femme-ville et fille de la nuit qui possède l’étrange pouvoir « de transfigurer la nuit. »[5] Impossible de ne pas penser à la Nadja de Breton. Si elle n’est pas un idéal virginal et lumineux, prostituée de profession, Georgette est plus proche de l’anima du narrateur mais possède tout de même ce sentiment prophétique et l’attirance pour l’irrationnel et le mystère cher à la femme surréaliste. Georgette devient le media requis pour sonder le mystérieux de la nuit parisienne. Georgette est en effet et malgré le grotesque de sa caractérisation, une femme surréaliste, sensible au hasard et se confondant avec le mystère nocturne, mais détournée des codes que l’écriture surréaliste fait peser sur la passante sublime. Tout jusqu’à son nom l’éloigne d’une Nadja :

« -Je m’appelle Georgette. Voilà un nom qui étonne et qui fait penser à une aiguille, à un ourlet, à une tache de graisse. Ce prénom qui n’a ni queue ni tête évoque nécessairement la barrière du Trône ou la lune sous les nuages. »[6]

Suivre cette femme devient alors un impératif pour le narrateur,  c’est par elle que le voyage surréaliste pourra s’effectuer mais il n’est pas le seul à l’avoir remarquée car autour de la prostituée gravite un petit groupe d’enquêteurs, la bande de Volpe, qui rassemble petits escrocs, bookmakers crapuleux et hommes de main. Une bande qui s’amuse aussi à jouer les apprentis surréalistes mais qui finit par se perdre dans un idéal grotesque et des clichés convenus. La critique fine du groupe surréaliste sous le canevas narratif et par le biais du traitement presque parodique de la bande de Volpe nous présente le double de papier d’un groupe à bout de souffle, perclus de contradictions et bridé par une pensée systématique étouffante qui mène sans cesse vers de nouveaux échecs . Le seul personnage qui réussira d’ailleurs à toucher du doigt le mystère, le geste surréaliste est un paria ignoré par ce même groupe.

Une hybridation surprenante : du roman surréaliste au roman policier.

Il y a une prédominance du genre policier dans les œuvres de Soupault à travers les nombreuses morts violentes qui s’y déploient.

En plus de fournir pour Soupault un espace lui permettant de réfléchir aux travers de son ancien groupe surréaliste, la bande de Volpe permet aussi de faire basculer le roman dans une dimension proche du roman policier. Il y a une prédominance du genre policier dans les œuvres de Soupault à travers les nombreuses morts violentes qui s’y déploient. On peut évoquer ainsi le massacre gratuit des Inuits dans Le Voyage d’Horace Pirouelle, la noyade du parrain de Julien poussé délibérément à l’eau par ce dernier dans En Joue !, le meurtre par arme blanche de la prostituée par Edgar Manning héros du roman Le Nègre, et cela parmi tant d’autres exemples… L’influence du genre policier dans l’écriture est alors décelable à un niveau explicite dans Les Dernières nuits de Paris, et Paris devient alors un espace très fertile pour l’éclosion d’intrigues policières :

« Je savais bien que Paris est une ville obscure et pleine de mystères, que les hommes qui y évoluent sont souvent des êtres qui se cachent, traqués ou perdus, […] je me souvins tout à coup de longues promenades solitaires, pendant lesquelles il m’eût été loisible de commettre les actes les plus irréguliers sans attirer l’attention. »[7]

En écho aux Mystères de Paris d’Eugène Sue, les personnages de Soupault évoluent dans un Paris marqué par le crime, et l’intrigue du récit démarre d’ailleurs par un fait divers glané au gré des ragots d’un café endormi : un marin fraîchement débarqué a découpé en petits morceaux une ancienne connaissance. Le narrateur fait alors rapidement le constat suivant : «tandis que sous les arbres des Champs-Elysées nous marchions à pas mous, je croyais deviner un but, celui de tous les promeneurs nocturnes de Paris : nous étions partis à la recherche d’un cadavre. »[8]

La teneur policière des Dernières nuits de Paris se trouve aussi dans la galerie de personnages qu’elle offre au lecteur. Les personnages de policiers ne sont pas présents dans le roman, ou alors simplement évoqués dans leur réalité publique, et prédomine surtout la figure du petit malfrat à travers la bande de Volpe. C’est renseigné par les tuyaux d’un voleur un peu trop fier et bavard rencontré dans le café susnommé que le narrateur apprend l’existence de ce petit groupe de détectives amateurs dont il assistera involontairement à une des séances dans l’Aquarium du Trocadéro.

S’il y a roman policier dans Les Dernières nuits de Paris, le véritable héros en est Volpe. Reprenant les codes du roman policier, la figure de Volpe est celle de l’inspecteur solitaire, indépendant, excentrique et éloigné des institutions incapables de résoudre le mystère. Soupault insiste alors sur la virtuosité d’un tel personnage, véritable caméléon qui possède autant de visages et d’occupations que d’alibis :

« J’ai su qu’il s’occupait d’un journal et qu’il était chef d’une bande de bookmakers, qu’il trafiquait à la Bourse et s’occupait de music-hall, qu’il était à la fois l’ami et la terreur des prostituées, qu’il possédait un petit hôtel à Neuilly et une chambre meublée à Charentonneau, qu’il avait une auto et qu’il traînait la nuit en compagnie de souteneurs, ses semblables. »[9]

Les Dernières nuits de Paris est donc un roman virtuose reprenant les thèmes chers à Soupault et qui illustre sa recherche d’un nouveau rapport à l’image

  Les Dernières nuits de Paris est donc un roman virtuose qui reprend les thèmes chers à Soupault et qui illustre sa relation à deux lignes de force essentielles de sa vie : entendons par là une recherche d’un nouveau rapport à l’image, qu’elle soit surréaliste ou non, ainsi que l’ancrage du sujet dans l’écriture. Soupault n’est peut être pas le surréaliste resté le plus célèbre, à juste titre très certainement, tant sa relation avec ce mouvement est compliquée, mais le caractère novateur et la profonde hybridité de ses créations littéraires offrent aux lecteurs de ses romans, de ses recueils poétiques, agréables à lire, surprenants et témoignant d’une remarquable inventivité dans la recherche d’un renouvellement de l’écriture, des lectures singulières. Au lecteur curieux je ne peux alors que conseiller de s’essayer à ses recueils poétiques ou à d’autres romans de Soupault.

[1]-Soupault, Philippe. Les Dernières nuits de Paris, Paris, Gallimard collection L’Imaginaire, 1997, Page 60.

[2]-Ibid. Page 7.

[3]-Ibid. Page 79.

[4]-Ibid. Page 42.

[5]-Ibid. Page 43.

[6]-Ibid, Page 11.

[7]Soupault, Philippe. Les Dernières nuits de Paris, Paris, Gallimard collection L’Imaginaire, 1997, Page 84.

[8]-Ibid. Page 22.

[9]-Ibid. Page 88.

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