Enquête : Les jeunes compagnies en temps de crise sanitaire – 4

Cie Les Entichés, Echos Ruraux

Zone Critique a enquêté sur la situation de 7 jeunes compagnies en temps de crise du coronavirus. Dans cette quatrième et dernière partie de notre reportage, les jeunes créateurices dénoncent le manque de considération du gouvernement, évoquent leur force de résistance et leur désir de solidarité. Face à la situation critique souffle un vent de révolte.

De l’humiliation à la révolution

Tandis que le monde de la culture entre dans une période de lutte pour rouvrir les lieux au plus vite, nous revenons sur la marginalisation progressive des artistes et la naissance d’un sentiment de colère. Pendant nos entretiens menés entre le 23 novembre et le 1er décembre 2020, 12 artistes de 7 jeunes compagnies nous ont confié leurs doutes face au désengagement de l’État dans les affaires culturelles. Nous échangeons sur le choc politique qu’a provoqué la fermeture des salles, mais aussi sur l’élan de solidarité qui a émergé de cette crise, et le sentiment de révolte quant à sa gestion et au système actuel.

L’hypocrisie d’un gouvernement

Les deux confinements ont considérablement fragilisé le monde de la culture. Bien que la seconde période, du 30 octobre au 15 décembre, était soumise à des règles moins strictes, est apparue une nouvelle notion politique pour gérer l’ouverture des espaces publics : l’essentialité. En choisissant de fermer les lieux culturels, le gouvernement a insinué qu’ils étaient non-essentiels, ce qui a été pris comme une insulte par les travailleureuses. Les annonces du 10 décembre 2020[1] n’ont fait que confirmer cette sensation d’humiliation politique : Pourquoi laisser les lieux de culture fermés mais pas les lieux de culte ?

Les directrices artistiques des Entichés confirment que le deuxième confinement a une amertume particulière, puisque « la question du non-essentiel entre en jeu. » Pourtant, grâce aux équipes techniques et aux équipes d’accueil, les lieux ont été adaptés aux nouvelles normes sanitaires, de sorte que ni les théâtres, ni les cinémas n’ont été identifiés comme des endroits de contamination (voir la première partie de l’enquête par Noé Rozenblat). Les propos de Chiara Boitani, du collectif Secteur in.Verso montrent une incompréhension concernant la fermeture des lieux culturels : « Il n’y a pas de vraie explication en France sur le fait que les artistes ne puissent pas continuer à travailler. » En attendant une régression de l’épidémie, les artistes ont été laisséEs sur le banc de touche.

En France, la Culture est très importante… sur le papier.

Le changement de ministère n’y fait rien, l’inquiétude prédomine. En premier lieu, Eliott Pradot, directeur artistique avec Sarah Baraka du collectif MUES nous dit : « Le fait d’instituer lors des confinements que la culture n’est pas prioritaire et essentielle, de voir ce positionnement-là, de voir les positions des structures culturelles par rapport au live streaming : que devient à l’intérieur de tout ça, le statut de la culture et du spectacle vivant ? » Le milieu culturel est le grand oublié de ces phases de confinement, de reconfinement et de déconfinement. Le fait qu’il soit considéré comme non-essentiel révèle, pour Millie Duyé, de la compagnie Les Entichés, l’hypocrisie du gouvernement : « En France, la Culture est très importante… sur le papier. Mais en temps de crise, on nous dit ‘’Vous n’êtes pas importants’’ ». Malgré une hausse des budgets annoncée par le ministère de la Culture[2] dans le cadre du plan de relance, Ariane Issartel, metteure en scène des Xylophages a l’impression que les aides allouées à la culture, et en particulier aux petites compagnies, sont bien moins conséquentes que celles allouées aux entreprises : « Il y a eu beaucoup d’argent donné aux entreprises, mais très peu pour les structures comme nous. » Plus largement, à travers nos entretiens, les enquêtéEs nous font part de leur crainte d’être oubliéEs de l’économie. Les Entichés déclarent avoir « peur que personne ne désire mettre le budget nécessaire à un tel effondrement du secteur ».

Comme nous l’a montré Noé Rozenblat dans la première partie de l’enquête, cette catégorisation dans la case « non-essentiel » a un impact psychologique direct sur les artistes et entrave la capacité des compagnies à créer. Nos entretiens montrent des travailleureuses prisEs entre colère et découragement. À l’écoute de Mélanie Charvy, nous comprenons ce que cette politique a d’accablant : « On a le sentiment de faire partie d’une classe de la société considérée comme non-essentielle, c’est particulièrement difficile à avaler.» Les propos de Lisa Guez, de Juste avant la compagnie, insistent sur ce sentiment de violence. La metteure en scène nous explique le choc provoqué par l’annonce du couvre-feu, qui laissait présager une annulation des représentations le soir : « C’est hyper important pour nous tous de vivre avec ça au quotidien, c’est un peu nos endroits de respiration. C’est ultra nécessaire, et nous l’enlever, c’est ultra violent. » Pour Sarah Baraka, du collectif MUES, le manque de valorisation des métiers de la culture a pour conséquence de la questionner sur sa propre pratique, la plongeant dans le doute : « Je me suis beaucoup demandé ce que je faisais, et le métier que je faisais. Comme si d’un coup une porte se fermait, l’issue était bouchée et ça perdait du sens de faire ce travail-là. […] Ça m’a beaucoup découragée. »

Si ça ne va pas fort j’me travelote, j’me fous en drag, je chante et ça passe.

Dans ce contexte, chacunE a sa technique pour garder le moral. En dépit d’une colère croissante, Tanguy Martinière de Les paillettes n’y sont pour rien, nous explique : « Si ça ne va pas fort j’me travelote, j’me fous en drag, je chante des karaokés Youtube et ça passe. On travaille pour soi, on pense à mille spectacles qu’on pourrait écrire, on travaille. Parfois on n’a juste pas envie, on est aussi en colère, trop en colère pour que ce soit constructif. J’essaie en tout cas de ne pas lésiner sur mon plaisir. » Si cette crise du coronavirus sème le doute sur la perpétuité des métiers de la culture, le manque d’engagement politique en faveur du secteur culturel crée chez les artistes un désir de résistance. Le fait de persister à créer les engage de fait dans une forme de militantisme pour leur métier, de sorte qu’il devient difficile de mettre à distance leurs engagements citoyens : de l’humiliation politique pourrait naître une révolution poétique.

Solidaires, malgré tout

Pour résister à cette situation de crise, des formes de solidarité s’affirment. Plusieurs de nos enquêtéEs nous ont fait part de leur reconnaissance envers les partenaires institutionnels. Les directrices artistiques des compagnies les plus établies se réjouissent du soutien que leur ont apporté les lieux. Par exemple, Lisa Guez de Juste avant la compagnie remarque : « Les lieux qui peuvent se le permettre sont hyper solidaires avec les artistes. Ils bossent comme des fous. Ils font tout pour que les choses puissent avoir lieu. » De même, les Entichés remarquent que certains lieux « ont aussi décidé d’être beaucoup plus solidaires », en proposant notamment plus de résidences rémunérées, ou en offrant des représentations réservées aux professionnels (voir l’action du TCI dans l’article « Marthe attaque »). Effectivement, les membres de la compagnie Avant l’Aube soulignent avoir été très soutenues et écoutées par leurs collaborateurices : la région Normandie, l’ODIA (office de diffusion et d’information artistique), la mairie du Havre. Elles se disent « épaulées » par les théâtres qui les suivent et les soutiennent. CertainEs administrateurices leur ont proposé des lieux de résidence ou ont signé leurs contrats à l’avance pour protéger économiquement les compagnies.

Lorsque ce ne sont pas les lieux qui apportent leur soutien aux artistes, les travailleureuses s’entraident. Les membres des compagnies Les Entichés et Avant l’Aube ont observé l’émergence, pendant cette crise, d’un élan de solidarité entre artistes. Cela passe, par exemple, par la mise en commun des savoirs. Les Entichés nous expliquent avoir aidé d’autres compagnies dans leurs démarches administratives pour toucher le chômage partiel. Se relaient aussi, entre artistes, les informations nécessaires à la poursuite des activités. Les Entichés ont vu les appels à projet se transmettre, et les directrices d’Avant l’aube constatent que le partage de fichiers pros et d’appels à projets devient une pratique plus répandue : « je pense que ça, on ne l’aurait pas fait il y a un an », nous disent-elles.

Le corona a accentué l’envie de faire des choses ensemble, de pratiquer plus d’horizontalité.

En conséquence de cette crise, est apparue dans les rapports entre artistes une forme d’horizontalité, que Mélanie Charvy, des Entichés, évoque en ces termes : « Que tu sois jeune compagnie, émergent, subventionné, ce que tu veux, on est tous à l’arrêt. Y a plus de question de qui est quoi, même si bien sûr les compagnies subventionnées s’en sortent mieux, mais il n’y a plus d’enjeu concernant qui va prendre ma place. » De même, les membres d’Avant l’aube ont noté la dissipation d’une forme de rivalité entre compagnies : « le corona a accentué l’envie de faire des choses ensemble, de pratiquer plus d’horizontalité, de collectif. » Millie Duyé,  des Entichés, apprécie par exemple que des « artistes reconnus parlent pour les artistes qui ne le sont pas » pour la première fois.

Enfin, quand les lieux ne peuvent soutenir les compagnies qu’ils ont programmées, ce sont les artistes eux-mêmes qui se révoltent. Certains théâtres sont plus en difficulté que d’autres, au point de ne pouvoir reporter leurs contrats et d’être obligés de déprogrammer les compagnies. Lisa Guez relate les problèmes survenus au POC d’Alfortville, dans lequel le spectacle Les Femmes de Barbe-bleue est programmé après avoir remporté le prix des lycéens au festival Impatience. Selon la metteure en scène, en raison d’un manque de moyens, le théâtre aurait décidé de déprogrammer 25 artistes : « Les artistes se sont mis ensemble et se sont battus. Ils nous ont finalement reprogrammées et ils ont reprogrammé d’autres gens. » Certains lieux peuvent se permettre d’avoir une politique plus protectrice que d’autres : « ça dépend des moyens, ça dépend de qui ils sont », conclut la metteure en scène. Cette mésaventure au POC d’Alfortville aura obligé les artistes concernés à se rassembler et à lutter pour leurs droits, faisant preuve d’une volonté de résistance.

Entrer en résistance

J’ai jamais eu autant d’envie de faire du théâtre. 

Paradoxalement, cette crise sanitaire aura donné un sens politique encore plus prégnant aux métiers de la culture.  Les confinements ont plongé les enquêtéEs dans l’angoisse de ne pas pouvoir jouer et créer. Mais à chaque fois que le doute point, il est balayé par le désir ardent de continuer à travailler. Les appréhensions de Millie Duyé, des Entichés, et Eliott Pradot, du collectif MUES, résonnent fortement à ce propos. L’une s’est demandé pour la première fois « qu’est-ce qu’on va faire si on arrête de faire du théâtre ? », l’autre s’est dit « pourquoi je fais ce que je fais ? ». La réponse est unanime, Eliott Pradot déclare : « ça m’a donné encore plus envie de chercher ». Tandis que Millie Duyé persiste : « j’ai jamais eu autant d’envie de faire du théâtre. J’ai jamais autant tenu à mon métier. » Selon elle, rien n’est perdu. Même si les conséquences de la crise sanitaire risquent d’être incommensurables, « il y a de la place pour du positif, de la solidarité, de la révolution. »

Cie Les Paillettes n’y sont pour rien, équipe de Oussama ce héros – théâtre des Célestins, septembre 2020. © @lapop_lexomil et @les_paillettes-nysontpourrien

Partageant la même force de résistance, Tanguy Martinière raconte comment la situation sanitaire lui a instigué l’envie pressante de travailler. Quitte à mourir demain, il n’est pas envisageable de faire l’impasse sur le plaisir : « Il est hors de question de faire l’économie de cette joie à rechercher à travailler, sinon c’est la tiédeur, l’embourgeoisement, l’auto-censure, la mort, on ne connaît que ça en ce moment, c’est mortifère. Il faut affirmer, s’affirmer, continuer de créer. »  Au moment où les artistes déplorent le manque de moyens investis pour le secteur culturel, le metteur en scène a conscience que son travail est un lieu de lutte : « Apparemment on n’a pas les mêmes paradigmes que nos dirigeants, donc nos endroits de plaisir deviennent politiques, ce sont presque des actes de résistances. » Le même vocabulaire se retrouve dans la bouche d’Ariane Issartel, des Xylophages, qui évoque l’engouement du public. Elle dit avoir confiance en l’idée que le public sera présent à la réouverture des lieux : « On se disait que les gens n’allaient pas y retourner par peur d’attraper le virus quand les lieux ont rouvert, mais en fait les théâtres étaient blindés en septembre-octobre, au moins à Paris. C’était comme un acte de résistance. »

Motivées par ce désir de continuer, les co-directrices artistiques des Entichés nous font remarquer qu’il est désormais impossible de concevoir leurs œuvres en dehors de tout engagement politique. Lorsqu’on demande à Mélanie Charvy comment elle envisage la suite de cette crise, elle répond avoir de l’espoir pour l’avenir car « on assiste à une repolitisation de la jeunesse qui dit : là, ça passe plus ».  De même, Millie Duyé, déclare vouloir se battre, car elle veut « qu’il y ait à l’échelle politique quelque chose qui bouge. » Elle conclut : « En 2020, il devient très difficile de séparer le militant de l’artiste. »

« Le futur ? »

Le futur ? Angoisse et apocalypse, anxiété et antidépresseur.

Quelque part dans les têtes plane un doute sur l’avenir du monde de la culture. Millie Duyé nous confie qu’elle ne sait pas si le secteur se relèvera de cette crise, « donc imaginer comment on va continuer après, c’est extrêmement difficile ». Pourtant, la force des travailleureuses nous laisse l’espoir d’un avenir meilleur, placé sous le signe du militantisme. Coûte que coûte les enquêtéEs ont continué à travailler pendant les confinements, comme nous le montre Yannaï Plettener dans la deuxième partie de l’enquête. Coûte que coûte, iels continueront à s’engager pour leurs métiers, en témoigne l’appel à la désobéissance civile initié par le collectif d’artiste « On ouvre », pour rouvrir le 17 décembre les lieux de culture[3]. La crise du coronavirus a mis en exergue les failles du milieu du théâtre (voir la troisième partie de l’enquête), et le manque d’engagement d’un gouvernement contre lequel émerge une colère militante. Les acteurices du monde de la culture oscillent entre angoisse de l’effondrement du secteur, désir acharné de travailler, et volonté de changement de politique. Alors, quand on questionne Tanguy Martinière sur sa vision de l’avenir, celui-ci nous donne deux réponses, mi-figue mi-raisin : « Le futur ? Angoisse et apocalypse, anxiété et antidépresseur. » Mais après réflexion, il corrige : « De là où je suis, je vais essayer de continuer le temps que je peux à faire fructifier mon plaisir à travailler : le kiff fait appel au kiff, si on kiffe on va faire kiffer les autres. J’ai bon espoir qu’on se rende compte que ça vaut peut-être le coup. Kiff, perruques colorées et tenues extravagantes. »

 

Ont participé à cette enquête :

–         Ariane Issartel, metteure en scène des Xylophages, en cours de création d’A.T.A.X. Site internet : https://lesxylophages.com/

–         Chiara Boitani, Mathilde Chadeau et Climène Perrin, fondatrices du Collectif Secteur in.Verso, actuellement en création de Ça ne résonne pas / Ça résonne trop. Page Facebook : https://www.facebook.com/secteurinverso/

–         Mélanie Charvy et Millie Duyé, compagnie Les Entichés, en tournée avec Échos Ruraux. Site internet : https://www.cielesentiches.com/

–         Agathe Charnet et Lillah Vial, de la compagnie Avant l’aube, en tournée avec Rien ne saurait me manquer, en cours de création de Tout sera différent et Ceci est mon corps. Site internet : https://www.compagnieavantlaube.com/la-compagnie

–         Tanguy Martinière, fondateur de la compagnie Les Paillettes n’y sont pour rien, en cours de création de Minautore Maquillage. Page Facebook : https://www.facebook.com/lespaillettesnysontpourrien/

–         Sarah Baraka et Eliott Pradot, fondateurices du Collectif MUES, en cours de création de S’étreindre, de Nuit et Les noyaux. Page Facebook : https://www.facebook.com/CollectifMUES

–         Lisa Guez, fondatrice avec Baptiste Dezerces de Juste avant la compagnie, en tournée avec Les Femmes de Barbe-bleue, en création de Celui qui s’en alla. Site internet : http://www.justeavantlacompagnie.com/

Entretiens réalisés par Skype entre le 23 novembre et le 1er décembre 2020.

 

[1] Gouvernement.fr, site officiel du gouvernement, « Conférence de presse du premier ministre – Point de situation sur la lutte contre la COVID-19 », publié le 10/12/2020, consulté le 18/12/2020, https://www.gouvernement.fr/partage/11951-conference-de-presse-du-premier-ministre-point-de-situation-sur-la-lutte-contre-la-covid-19

[2] Culture.gouv, site officiel du Ministère de la culture, « présentation du budget 2021 du ministère de la culture », communiqué de presse du 28/09/2020, consulté le 18/12/2020, https://www.culture.gouv.fr/Presse/Communiques-de-presse/Presentation-du-budget-2021-du-ministere-de-la-Culture.

[3] Page facebook du collectif On ouvre, dernière mise à jour le 19/12/2020, consulté le 19/12/2020, https://www.facebook.com/onouvrele17

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