Dans la peau de Brandon, enfant de son temps

© Lionel Devuyst

Nous avons pu assister à la dernière création de la compagnie bruxelloise MAPS, présentée au Centquatre dans le cadre du festival Impatience, dédié au théâtre émergent. Pourquoi Jessica a-t-elle quitté Brandon ? est une enquête en quatre chapitres au titre litanique et trompeur, un « deux en scène » amusant et émouvant, un peu long au décollage, mais qui vous laissera la gorge serrée et l’envie de foncer sur Google (ou Ecosia). Contre toute attente, apportez vos mouchoirs.

Une esthétique rétro universalisante

Vous voilà plongéE dans une enfance des années 1980.

Vous entrez dans la salle. Sur scène, deux hommes, dont un tenant un pistolet en plastique orange et visant un écran de vieille télé, vous disent bonjour. Le décor pourrait être celui d’une chambre d’un personnage de la série Stranger Things. Sur la télé cathodique on peut reconnaître Duck Hunt, ce jeu pixelisé de 1984 dans lequel vous devez tirer sur des canards en vol tandis qu’un chien de chasse se moque de vos échecs. Au centre de la pièce, une table basse, sur laquelle sont posés deux mugs Starbucks, des livres, un Rubik’s Cube. Un peu plus loin, une deuxième table est consacrée à un champ de bataille de figurines Warhammer. Vers le fond de la scène se trouve un synthé sur lequel résonnera bientôt la musique bien connue de Tetris. Une horloge numérique vintage à LED rouges s’apprête à enclencher le compte à rebours qui va lancer la réponse à la question « Pourquoi Jessica a-t-elle quitté Brandon ? » Et vous voilà plongéE dans une enfance des années 1980.

Même pour moi, qui n’étais pas née alors, le sentiment de nostalgie est omniprésent. On parcourt, dans le désordre, les jeux-vidéos d’époque, les livres d’heroic-fantasy d’époque, les films d’époque. On retrace le paysage mental d’un jeune homme de son temps. On s’interroge sur l’influence de cette culture, pourtant mainstream, sur ce personnage qu’on ne rencontre pas, qui ne parle pas, mais qu’on imagine. Et qu’on imagine… très commun, en conséquence. Ce jeune homme, c’est le jeune homme, on ne le connaît pas, et on l’universalise. Et vous voilà, garçon, à la fin des années 1980. Et vous voulez savoir pourquoi Jessica va vous quitter.

Aux frontières des genres

Entre deux blagues, on pourrait croire à un cours magistral porté sur la question « Pourquoi Jessica a-t-elle quitté Brandon ?

Pour décortiquer cette question, Pierre Solot et Emmanuel De Candido vont adopter plusieurs postures successives. La pièce commence comme une conférence universitaire : après avoir fait le CV de leur partenaire, les deux hommes introduisent leur sujet comme on présente ses recherches. Bien que leurs mimiques et leurs répliques tiennent parfois plus de la « stand up comedy » américaine, le propos reste toutefois généralement sérieux, et, entre deux blagues, on pourrait croire à un cours magistral porté sur la question « Pourquoi Jessica a-t-elle quitté Brandon ? ». Le comique et le pédagogique continuent leur danse tout en changeant de forme : s’entrecroisent une présentation PowerPoint, une pantomime, une émission littéraire, une réminiscence entre amis, un cours d’introduction à la musicologie… sur fond d’emprunts au spectacle d’improvisation.

© Lionel Devuyst

A ces genres variés se superpose la diversité des médias employés : vidéos, caméra diffusant les images filmées en temps réel, enregistrements audios réalisés sur scène, modélisation 3D, musique jouée et commentée, chant… Ces segments ne sont pas que de simples ajouts ornementaux ; ils constituent un morceau important de l’histoire, en plus de la manière dont elle est racontée. Les accessoires technologiques, omniprésents sur scène, créent une part du décor tant théâtral que de la vie de Brandon. Ils nous accompagnent ainsi tout au long du récit, révélant des secrets détenus par eux seuls.

 

Des blagues faciles aux sanglots étouffés

Entre les deux acteurs, qui se sont d’entrée de jeu présentés comme amis de longue date, on sent une complicité réelle. Ce qui aurait pu être un seul en scène gagne ainsi indiscutablement à leur dynamique et au mélange de leurs talents, malgré des passages un peu longs où l’on semble assister à des joutes de blagues entre copains ou à des scènes très « Dupond et Dupont ». La transition progressive vers un propos plus mature, plus sombre, n’en est que plus surprenante, et l’émotion plus réussie que l’humour. Soyez psychologiquement préparéEs à une montée en puissance qui aboutit en explosion magistrale où toutes les pièces se mettent en place, excusant du même coup un début un peu traînant et éparpillé.

Vous découvrirez alors les questionnements profonds qui ont été « inceptés » en vous tout du long. Et vous ne songerez plus, en partant, à pourquoi Jessica a quitté Brandon.

 

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