- ZONE CRITIQUE - https://zone-critique.com -

Rire enfin avec René Fallet

René FalletAmi proche de Georges Brassens et auteur de La Soupe aux choux, René Fallet a presque disparu des librairies. La réédition en octobre 2020 de son Braconnier de Dieu par la petite maison d’édition Bleu autour est toutefois pleine de promesses. Profondément réjouissante, l’œuvre de Fallet a tout pour séduire le lecteur moderne… et nourrir sa nostalgie des verres de rouge au comptoir.

René Fallet« Ce n’était pas un théoricien, mais un type simple touché par la grâce de l’écriture. » Michel Lécureur, le biographe de René Fallet, choisit ainsi ses auteurs. Simples et talentueux. Après plus de vingt ans auprès de Marcel Aymé, dont il dirigea l’édition dans la Pléiade, le professeur du Havre a décidé de mettre sa plume au service d’un autre écrivain. Plus jeune de trente ans, il est issu de la même famille littéraire, celle des moralistes jamais moralisateurs. S’amusant des travers de leurs personnages, incapables d’héroïsme, ils acceptent leur faiblesse puisqu’elle est humaine. Pour Michel Lécureur, ces deux écrivains ont la même volonté de « décaper la réalité derrière parfois les plus grandes plaisanteries ». Mais chez Marcel Aymé, davantage éprouvé par l’Histoire, le tragique est souvent présent au détour d’une page, quand son cadet revendique la légèreté. Écrivain des Trente Glorieuses, Fallet inscrit ses romans dans cette parenthèse d’insouciance, où l’amour – éternelle tragédie – est le dernier vestige de négativité.

 

Un oisif toujours à l’oeuvre

René Fallet n’est pas de ces auteurs dont on vous conseille la lecture avec l’air de supériorité des fins lettrés.

René Fallet n’est pas de ces auteurs dont on vous conseille la lecture avec l’air de supériorité des fins lettrés. Avec son style classique, agrémenté d’argot des faubourgs, il fut classé parmi les romanciers « populistes », quand ce terme n’avait rien de déshonorant. Il désignait une école littéraire, attachée à dépeindre la vie quotidienne des milieux populaires. En 1950, Fallet remporte avec son premier roman Banlieue-sud Est le prix Eugène-Dabit du roman populiste. Il y raconte, presque à découvert, sa propre adolescence sous l’occupation. Courses de vélo, flipper, canulars téléphoniques et plans à quatre… tout semblait alors le préoccuper, sauf la guerre. A l’âge de 20 ans, où il connaît son premier succès littéraire, Fallet pense peut-être, comme son personnage Bernard Lubin, trouver le salut dans l’oisiveté et le seul loisir. Mais il confessera plus tard, dans un entretien, s’être rendu compte que seul le travail permet d’accéder au bonheur. « Pour un paresseux, c’est effrayant », ajoute-t-il, jamais avare d’un bon mot. Au cours de sa courte vie de 55 ans, il écrit plus d’une vingtaine de romans, des essais sur Brassens et le vélo, de la poésie, et même un très sensible conte pour enfant, Bulle.

Ses inspirations, l’artiste les puise essentiellement dans sa vie personnelle, animée à la belle saison par les parties de pétanques, la pêche et le vélo. Quand il ne raconte pas sa propre jeunesse à Villeneuve-Saint-Georges, dans le Val-de-Marne (Banlieue Sud-est) ou ses frasques amoureuses (L’Amour baroque, Y a-t-il un docteur dans la salle, l’Angevine), Fallet s’approvisionne dans la culture régionale du Bourbonnais, la terre de ses parents. L’abbaye de Sept-Fons, monastère trappiste, situé dans la bien nommée commune de Diou lui offre le décor du Braconnier de Dieu et Goubi, l’attachant bredin d’Un Idiot à Paris, s’inspire d’un personnage mythique de Jaligny-sur-Besbre, village bourbonnais où l’auteur passait tous ses étés.

René FalletComme son alter ego musicien Georges Brassens, Fallet est un grand amoureux des femmes. Dans ses romans, elles sont partout, de toutes les formes… comme si l’écrivain, sans jamais les comprendre, les avait explorées sous tous les angles, fasciné par cet autre obsédant. René Fallet n’est pas loin de penser comme son héros, son frère de souffrance, Régis Ferrier qui avance que « les femmes sont plus insondables encore que ne le supposent leurs gynécos eux-mêmes ». D’abord, il y a les belles, les magnifiques, celles qui suscitent le fantasme, et torturent d’amour leur prétendant. Dans Paris au mois d’août, Patricia, la vamp Américaine, irrésistible dans sa robe rouge, finit par céder au charme d’Henri Plantin, minable vendeur d’outils de pêche. Marthe, la sublime gauchiste d’ Y a-t-il un docteur dans la salle, renie ses convictions féministes auprès de Régis Ferrier. Dans Banlieue Sud Est, c’est Zézette, l’impudente, en couple avec l’un de ses amis, qui fait perdre tout sens commun à Bernard. Inutile de préciser que toutes ces créatures sont l’aboutissement, traduit en littérature, d’une vie remplie d’aventures amoureuses, toujours guettées par l’échec. Mais, loin de susciter l’admiration béate, la femme chez Fallet agace, irrite, et reçoit en retour son lot de sarcasmes. Le personnage de Paul Debedeux, usé par la gent féminine, en la personne de sa femme et de sa maîtresse ne réprime pas sa rage : « Moi qui n’avais qu’amour et égard pour le beau sexe, le monstre qui porte mon nom m’accule à la misogynie ! J’ai épousé une blatte, un cancrelat, un cloporte… ». Excédé, les femmes sont, dans sa bouche, tantôt « mémères à fourrure » ou « charognes », tantôt « grenouilles suceuses de portefeuille », tandis que Régis Ferrier les tient pour des « crises de nerf vivantes ». 

Amitiés fidèles et beuveries sensationnelles

L’auteur prend un malin plaisir à voir ses personnages quitter leurs responsabilités pour adopter une vie légère, débarrassée de toutes contraintes familiales, professionnelles et même morales.

Et quand ça se complique avec les dames, chez Fallet, les amis ne sont jamais très loin. C’est le quatuor indivisible de Banlieue Sud Est qui traîne dans les rues, écume les parcs, les cinémas, sans que jamais leur amitié ne soit ébranlée : « Quand l’accord souffrait, point de friction ou désir contrarié, on mettait aux voix et le vaincu battait sa coulpe. » Même franche camaraderie au sein de la bande d’éclopés du Beaujolais nouveau, ou celle de la ferme de Jaligny dans Le Braconnier de Dieu. Infidèle en amour, René Fallet l’est en amitié, et ses personnages aussi. Mais l’harmonie ne saurait tenir sans les beuveries répétées, symbole ultime de fraternité. Elles sont légion chez notre écrivain. L’alcool se boit au bistrot, en bonne compagnie quand l’humeur est à la fête, se terminant souvent par une ultime chute, au pied d’un pommier ou dans un fossé. Ou chez soi, en solitaire, les soirs de rupture amoureuse. Fallet distinguait dans sa littérature la veine beaujolais – celle des amis –  de la veine whisky, où se noient les amants éconduits. Dans ses romans, la boisson, en plus d’égarer les esprits, fait bien souvent vriller les personnages : un lendemain de cuite étant souvent le prélude d’une nouvelle destinée. Ainsi du chef d’entreprise adulé des femmes qui devient un clochard alcoolique, et du moine trappiste embrassant une carrière de paysan lubrique. L’auteur prend un malin plaisir à voir ses personnages quitter leurs responsabilités pour adopter une vie légère, débarrassée de toutes contraintes familiales, professionnelles et même morales. Comme la clique du Beaujolais nouveau, qui hésite à peine, sur les suppliques de la mère, à s’envoyer en l’air à tour de rôle avec une jeune handicapée nymphomane.

René FalletÀ l’époque d’Aragon et de Jean-Paul Sartre, René Fallet se fait l’apôtre du non-engagement et  refuse l’idéologie en bloc, tout au long de sa carrière. « J’ai une tendance essuie-glace, anarchiste de gauche à droite et de droite à gauche », affirme-t-il dans un entretien télévisé. Sa religion ne semble d’ailleurs pas très éloignée de celle de Régis Ferrier : « Elle tenait en ce que les Noirs, par exemple, étaient aussi bêtes et cruels que les Blancs. Et vice-versa. Que les femmes étaient aussi stupides et méchantes que les hommes. Et réciproquement. Il n’octroyait à personne une quelconque supériorité numérique ou morale, accordait en revanche des droits égaux à qui en voulait bien. » Aussi, l’auteur s’amuse-t-il des théoriciens qui n’ont d’ailleurs, en cinquante ans, pas pris une ride : écologistes dogmatiques à vélo dans le Beaujolais nouveau est arrivé, étudiante féministe et décolonialiste dans Y a-t-il un docteur dans la salle. Mais si les idées révolutionnaires n’ont pas l’heur de plaire à Fallet, les partisans du « C’était mieux avant » en prennent aussi pour leur grade. Ces spécimens se reproduisent d’une époque à l’autre, portant la même complainte nostalgique. Un personnage invité à se prononcer sur les gens de l’an 2000 en 1975, produit cette amusante réflexion : « On peut penser, sans trop s’engager, que leur mode sera à 75, comme d’habitude. Qu’on rechantera comme d’habitude les vieilles romances d’autrefois, c’est-à-dire d’aujourd’hui. On sera leur Belle Epoque, à ceux qui ont vingt ans en ce moment. Ils diront de ce temps présent que c’était le bon temps, comme d’habitude. Obligé, puisque ce sera celui de leur jeunesse ! » 

De René Fallet, quasiment disparu des librairies, reste un prix littéraire récompensant un premier roman, « écrit de préférence avec humour, sens critique et poétique ». Un jury de pré-sélection, en accord avec Agathe Fallet, l’épouse de l’auteur, désigne six romans présentés début mars au public, à l’occasion d’une distribution de soupe aux choux. C’est ensuite un jury populaire de 300 personnes qui élit le lauréat, au cours des Journées littéraires de Jaligny-sur-Besbre. Un prix finalement presque populiste, où rien ne sert d’avoir ses entrées au sein du gotha parisien. Proposer une œuvre de qualité est, pour une fois, amplement suffisant.