Toussaint : Réinventer le monde

Ostende, côte belge : un homme, victime d’un attentat, regarde par sa fenêtre, et se demande : comment ? Voici en quelques mots l’intrigue d’un seul en scène de Jean-Philippe Toussaint paru aux Editions de Minuit et créé au Théâtre des Bouffes du Nord en janvier 2021. Petit bijou de poésie, on s’installe le temps de la pièce près du fauteuil du convalescent, face à la mer, et on regarde La Disparition du paysage.

Au sixième étage d’un immeuble de la station balnéaire d’Ostende, le personnage, immobilisé par son fauteuil roulant devant la fenêtre, regarde. Jouant avec ses souvenirs, cherchant une réponse à l’impossible des attentats  du 22 mars 2016 du métro de Bruxelles dont il a été victime, il réinvente le monde. Mais des travaux commencent sur le toit du casino, juste devant lui. La vue se bouche, et le tombeau se referme, sur l’homme, sur la pièce.

La fenêtre, tableau du créateur sur le monde

Jean-Philippe Toussaint réussit l’exploit de placer la pièce de théâtre sous le signe du regard, et du regard dit par les mots. Le personnage, handicapé après un attentat, reste prostré de longues heures, face au plan absolument fixe de la fenêtre de cet appartement du sixième étage, « presque dans le ciel, parmi les errements des mouettes et les déplacements des nuages » (p11). Par son œil-caméra, il cherche à capturer un mouvement. Toussaint nous montre en effet un corps qui ne supporte plus l’immobilité imposée, voire même infligée, y compris celle de la parole (p17 : « J’ai du sable dans la bouche »). Le mouvement, celui du spectacle peut-être, devient alors source de vie.

Jean-Philippe Toussaint propose dans sa pièce un long monologue sculpté et travaillé à la manière de l’eau creusant des « rides » sur la plage (p12), qui prend justement vie dans une voix, celle d’un acteur-narrateur :

« Je suis toujours ici, physiquement, à Ostende, immobile dans mon fauteuil roulant au sixième étage, dans cet appartement, mais mon esprit a pris le large et, porté par le vent et les embruns, entraîné par le grand air et le sable qui fuit en rampant sur la plage les jours de tempête, je parviens à m’abstraire de la réalité où je suis encalminé depuis des mois. » (p14)

À travers ses mots, la voix du personnage façonne la vue, « sa » vue depuis la fenêtre du petit appartement d’Ostende, comme un peintre avec ses pastels et ses huiles.

C’est toute la finesse de l’écriture de Jean-Philippe Toussaint, qui réussit une transmédialité, de l’esprit à la voix, et de la voix au réel, du sonore au visuel. À travers ses mots, la voix du personnage façonne la vue, « sa » vue depuis la fenêtre du petit appartement d’Ostende, comme un peintre avec ses pastels et ses huiles. Et la plage des anoraks (p12) devient tour à tour « canevas ostendais », « fondations flamandes », ou « paysages asiatiques », en « superposition » avec le réel (p14). On ne peut que saluer ici le brio de Toussaint, qui par le même coup place le personnage en observateur-spectateur, mais aussi en créateur, dans un double jeu fantasmatique qui nous pose nous-mêmes en créateur de cette observation génératrice d’images et de mots… Obsédante mise en abyme. 

Souvenir & construction du sens

« Ma fenêtre est un tableau, un rectangle parfait encadré par les châssis dormants en bois brun des travées. J’ai parfois l’impression d’être dans un musée à force de fixer ce grand tableau immobile que j’ai devant moi sans pouvoir le quitter des yeux, sans pouvoir me soustraire au spectacle du ciel et de la mer … » (p12)

Plaisir poétique ? Jeu intellectuel ? Bien loin de là, Jean-Philippe Toussaint délivre dans ces quelques lignes l’un des indices de compréhension les plus importants de son texte, par le biais d’une certaine artialisation du paysage. En quelques mots, il fait de la nature un tableau. Mais il s’agit en réalité pour l’auteur de clore une première fois la « pièce » de l’appartement, en faisant de la fenêtre (ouverte), un tableau (clôt), qu’on imagine accroché sur le mur. Cet enfermement, décliné thématiquement dans le corps du personnage, recèle dans La Disparition du paysage une importante réflexion sur la souffrance et la quête de sens après le trauma, ici un attentat. 

L’enfermement décrit et démultiplié par les références du texte prend pourtant un aspect particulièrement ambigu, en cela qu’il représente le refuge nécessaire à l’introspection du narrateur, qui délaisse cette fois la vue et les sens pour se consacrer à l’esprit. C’est cet esprit-là, transposé en voix dans le texte, qui devient alors le moteur de la quête du blessé. 

C’est cet esprit, transposé en voix dans le texte, qui devient alors le moteur de la quête du blessé. 

Comme ce « vélo fantomatique » (p19), en proie aux « apparitions » de Madeleine (p44), son aide-soignante, il cherche à comprendre, à identifier, ce qui a rompu la chaîne de la vie au moment de l’attentat. C’est ce moment de bascule qui est le point central d’une recherche qui va mener le spectateur dans l’intimité des derniers souvenirs. Cette voix, profondément sonore, matérialise alors le passé par ce prisme du souvenir, en le rendant palpable, tel le « baiser » de Madeleine (p17). Étrangement factuel et précis, le souvenir qu’écrit Jean-Philippe Toussaint se fait codifié, spatialement, temporellement (« je longe…je monte…je reste debout… » p34-35), et identifié par des marqueurs constants : le Café Métropole, le Consulat de Chine… Accroché à son fauteuil comme à une bouée à la mer, le personnage cherche, et dessine lui-même son esprit.

« Depuis le drame, l’immobilité à laquelle je suis contraint semble avoir paralysé non seulement mes membres, mais également mon esprit. Ce n’est qu’au terme d’intenses efforts que je parviens enfin à m’échapper vers l’imaginaire. » (p13)

La Disparition du paysage est bien une Odyssée du personnage dans une quête du sens impossible. Tel Ulysse, c’est « Poséidon » (p31), nom d’une piscine de Bruxelles, devant laquelle passe le narrateur le jour fatidique de mars, et bien évidemment dieu de la mer et des éléments, dieu d’Ostende, en quelque sorte, qui fait le lien, et devient l’élément déclencheur d’une possible réponse. 

Dis-continuités du moi

Dans cette pièce-essai étrangement visuelle, Jean-Philippe Toussaint joue aussi et bien sûr avec les regards, y compris celui de son personnage principal. C’est d’ailleurs l’arrivée du « brouillard » (p18) qui a soudain envahi la fenêtre, comme fin du visible, qui permet l’entrée dans l’esprit, comme échappatoire au cadre. La « disparition du paysage » fait alors soudain écho à l’apparition du « toit du casino » (p38), non pas dans le cadre, car il y a toujours été, mais dans la focalisation du narrateur. 

Derrière le discours sur la quête de sens et de soi après le trauma, Jean-Philippe Toussaint donne en effet un autre sens au mot paysage dans les dernières pages du texte. Il oppose en effet nature et artifice de l’homme, éléments contre béton, horizontalité contre verticalité, lointain contre proximité. 

« Je suis interrompu par une lumière blanche aveuglante. Et, dans cet éclair fulgurant, dans cet éblouissement, tandis que je sens mes mâchoires se déformer, je subis une intrusion intolérable du réel dans mon univers personnel. Ma boîte crânienne cède sous l’effet de souffle, et le monde extérieur s’engouffre dans mes pensées par cette brèche ouverte, en balayant l’univers mental que je suis en train de construire, dans une volée d’éclats de verre et de débris de fer. » (p36)

Comme dans toute recherche, ici celle d’une réponse face à l’innommable, c’est l’actualisation de cette réponse qui en signe la fin.

Comme dans toute recherche, ici celle d’une réponse face à l’innommable, c’est l’actualisation de cette réponse qui en signe la fin. On pourrait même dire que dans toute œuvre littéraire, c’est le dénouement qui le fait. Et en effet. Dans La Disparition du paysage, le personnage « construit » constamment, comme les ouvriers construisent le mur qui va l’enfermer. C’est ainsi l’histoire d’une construction, davantage que d’une déconstruction, ressort constant de Jean-Philippe Toussaint par le biais de l’anaphore répétée de la recherche de structuration, dont la « géométrie » (p32) en est le symbole le plus fort.

Jean-Philippe Toussaint joue ici un jeu dangereux, et nous place dans notre position de spectateur, brisant véritablement le quatrième mur, qui n’est pas celui de la mer ou du béton, mais celui de la scène, et de la pièce, c’est-à-dire de la pièce de théâtre. Le « mur infranchissable » (p21) n’était qu’une des limites de l’esprit, et le « Big-Bang » (p21) impossible a été dénoué, le « puzzle » fini, comme autant de stratagèmes rhétoriques qui ne visaient qu’à protéger une intériorité transie face à l’urgence conclusive.

« J’évolue dans cette scène en devenir, encore informulée, immatérielle, que je laisse affleurer doucement à ma conscience. Je suis incapable de dire quel en est le sens ni quels en sont les protagonistes, ni même précisément où elle se passe, mais je suis présent dans cette invocation, je la vis de l’intérieur, je me déplace en apesanteur dans ses méandres, je combine des ombres en évolution, j’agence des formes » (p35-36)

L’auteur tisse parallèlement à son personnage un « tombeau » (p46) de mots, glissant la peur et l’effroi du trauma au cœur du texte, « décors » (p34) factice du jeu d’écriture, pour mieux l’oublier, ou mieux s’en souvenir, mais, surtout, ne pas le faire disparaître.

                  Claire Massy-Paoli

 

  • Site du Théâtre des Bouffes du Nord : https://www.bouffesdunord.com/fr/la-saison/la-disparition-du-paysage
  • BERGSON, Henri, Matière et mémoire. Essai sur la relation du corps à l’esprit, Paris, 1896.
  • BERGSON, Henri, La Pensée et le Mouvant. Essais et conférences, Paris, 1934.
  • GENETTE, Gérard, « Quelles valeurs esthétiques ? », Figures IV, Paris, Seuil, 1999, p. 74-81.
  • HEGEL, Georg Wilhelm Friedrich, Esthétique, 1835-1837.
  • POITEVIN, Ninon, La musicalité de la peinture : de la métaphore au concept, penser une forme silencieuse de musicalité, Thèse de doctorat, Lille 3, 2018.
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