Les souvenirs se fanent aussi

© Christophe Raynaud de Lage

Zone Critique a pu assister à la dernière collaboration entre le dramaturge Gilles Granouillet et le metteur en scène François Rancillac (leur sixième) avec la création de Hermann au Théâtre des Deux Rives de Charenton. Hermann est un conte d’amour « par-delà l’espace et le temps » qui nous fait préférer à l’inanité du quotidien la poésie et le rêve.

Film policier & Road-movie

Hermann c’est le nom d’un homme que l’on ne connaît pas et qui ne se connaît pas lui-même. C’est le nom de la pièce et de son personnage, personnage principal autour duquel tous les autres personnages se lient et pourtant personnage que l’on voit le moins. C’est surtout le nom de l’absent, de l’absence. Hermann est un personnage qui échappe. Il a oublié, il s’est oublié et jamais, malgré toutes les interrogations soulevées, nous ne saurons d’où il vient, qui il est et quelle est son histoire. Léa Paule (Claudine Charreyre et sa divine voix), médecin neurologue d’un CHU du Sud de la France, aura beau lui faire passer tous les tests, lui poser toutes les questions, le cajoler, le brusquer parfois, rien n’y fera : Hermann était perdu sur le bord de la route, il a été retrouvé par la police, il a un accent russe, et… c’est tout. Il ne se souvient de rien. Le diagnostic est formel : il est atteint d’Alzheimer.

Ce sont des interrogatoires que l’on fait passer à Hermann, et ces questions qu’on lui pose sont autant d’hameçons perdus dans l’eau : rien n’accroche et l’esprit du jeune homme est rebelle. Il ne peut pas – ou peut-être qu’il ne veut pas – retenir les séries de trois mots qu’on veut lui faire répéter pour tester sa mémoire, ni décliner son identité. Il n’a que deux mots à la bouche, des prénoms : Hermann – le sien – et Olia. Branle-bas de combat, et après l’interrogatoire vient la vérification du témoignage (Léa va s’évertuer à trouver cette mystérieuse Olia), le tout pris dans le cadre de la reconstitution initiale : Léa Paule raconte cette histoire treize ans après les faits. Nous avons là un scénario d’un bon film policier : on cherche, avec la psychiatre, à recoller les morceaux d’une histoire parcellaire, à retrouver la trace de personnes disparues, à démêler le faux du vrai.

Hermann est un labyrinthe aux parfums de road-movie crépusculaire.

Mais deux éléments font que Hermann est plus qu’une intrigue policière. D’abord, la mise en scène raffinée de François Rancillac, assisté de Christine Guênon, colle au texte – au risque parfois de passer inaperçue mais qu’il est bon de regarder un plateau dont la scénographie, les costumes et l’univers sonore et graphique rendent service au texte dramatique et non lui volent la vedette. Bref, on entend le texte et on voit les acteurs : le plateau vit. Deuxièmement, l’horizon d’attente que promet l’intrigue policière est vite déjoué par le flou constant présent sur scène : Hermann oublie, Léa Paule se souvient, les rideaux sont tirés et laissent deviner plutôt que montrent les comédiens, Olia se perd, de la fumée enlacent les acteurs devenus danseurs, les panneaux du décor s’ouvrent et se ferment, Daniel (Daniel Kenigsberg, adorable « vieux con ») dit : « Je vacille. Mon corps se fend en deux, il s’ouvre sur le vide. » Le sol se dérobe toujours sous les pieds des personnages, et on n’est jamais sûr de rien, sans cesse baladés que nous sommes entre le Sud de la France, la Pologne, la Russie, et de nouveau la France, au Nord cette fois-ci. La pièce dessine une nouvelle carte, non pas de l’Europe, mais de la mémoire et de ses intrications aux confins de nos esprits. Hermann est un labyrinthe aux parfums de road-movie crépusculaire.

© Christophe Raynaud de Lage

« C’est un conte de fées et je recommence ma vie ! »

La maladie d’Alzheimer est une maladie dégénérative qui rend l’être atteint absent pour soi, pour les autres et au monde. Hermann est là, et pourtant il est de tout temps disparu. Sa nuit est proche. Et ce crépuscule de l’être est d’autant plus cruel qu’il apparaît chez un jeune homme, on parle d’Alzheimer précoce : Hermann n’a pas l’âge d’être malade, de souffrir, de mourir demain. Alors le personnage se transforme et devient plus grand, plus inatteignable : c’est un fantôme, un fantasme. Et comme la mort et la démence guettent sans cesse, il y a toujours la malice de François Rancillac pour venir frotter avec la lourdeur ambiante : Hermann (Clément Proust s’amuse) est taquin et fait des plaisanteries, Olia (la très touchante et très juste Lenka Luptáková) danse et fait vibrer le plateau de ses mouvements aériens, les Charlots chantent Les Nouilles lors d’une scène de rencontre improbable entre deux médecins que seule leur dérive personnelle rapproche. On ne sait jamais trop s’il faut rire ou pleurer. Et c’est dans cette ambivalence qu’on trouve son plaisir de spectateur : rien n’est facile, ni donné dans la pièce, et nous avons le droit de ne pas choisir, de ne pas trouver de réponse.

Une fois la nouvelle pulsation de vie retrouvée, amorcée, il faut continuer à la battre : l’amour, le cœur qui bat, nous font sortir de la morbidité ambiante.

Alors, certes, Olia se perd dans cet amour – elle a perdu son mari, la vue, la parole en français, la faculté d’être avec les autres ; Léa et Daniel ont fui – leur vie passée, le Sud, le souvenir de cette énigme irrésolue ; et Hermann a de nouveau disparu. Mais il y a dans cette pièce et dans sa mise en scène un élan vital qui traverse et transcende ce qui pourrait être de prime abord mortifère et austère. Hermann dit oui, toujours et continuellement car « Comment dire non à la fenêtre qui s’est ouverte ? », comme le dit Olia. Il nous semble certain ici qu’une fois engagé dans un chemin, une route qui vous prend aux tripes, il ne faut pas dévier, jamais. Une fois la nouvelle pulsation de vie retrouvée, amorcée, il faut continuer à la battre : l’amour, le cœur qui bat, nous font sortir de la morbidité ambiante. On peut s’être trompé, s’être enfermé dans un quotidien qui nous échappe et nous déplaît et que nous acceptons par habitude, routine ou encore par amour du confort, mais Hermann nous dit que rien, jamais, n’est une fatalité : on peut toujours retrouver cette voie qui est plus forte que tout, universelle et atemporelle.

Se laisser porter par l’émotion – au sens premier du terme, ce qui nous met en mouvement, ce qui nous meut – de l’amour pour retrouver son soi profond : il faut vivre, être, et ne pas en avoir peur. Quand Olia décide de retrouver Hermann alors même que rationnellement elle sait que ce n’est pas lui, quand Daniel décide de croire sa femme alors même que rationnellement il sait que son récit ne tient pas debout, quand Léa décide de conduire de nouveau son patient là où ils s’étaient rencontrés alors même que rationnellement elle sait que ce ne peut pas être la même personne, ils font chacun le choix des tripes : l’instinct prévaut sur la raison, et parfois nous fait grandir, aller au-delà de nous-mêmes et embrasser l’aventure qu’est la vie.

  • Hermann écrit par Gilles Granouillet et mis en scène par François Rancillac / Théâtre sur Paroles & Travelling Théâtre, programmé le 7 avril à la Maison des Arts du Léman à Thonon-Évian, le 13 avril à l’Espace Saint Exupéry de Franconville, le 15 avril au Théâtre Victor Hugo de Bagneux et le 6 mai à L’Onde à Vélizy-Villacoublay. Et en tournée 2021/2022 à la Scène Nationale de Dieppe, au Théâtre d’Aurillac, au Théâtre de Roanne…
  • Les Nouilles par Les Charlots : https://www.youtube.com/watch?v=kKt8CNEtf_4
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