Essais

Collin : Un héritage sans testament

François Collin

“Anniversaire de madame Julia” ut.talpa

Aujourd’hui, Zone Critique revient sur un beau recueil de textes de la féministe, romancière et philosophe belge Françoise Collin ; recueil dans lequel, à partir d’Hannah Arendt, elle définit des voies pour la transmission d’une culture symbolique des femmes et pour l’éducation des fils.

« Nous avons pourtant à comprendre que des différences ou des oppositions de conception peuvent se développer sans qu’elles impliquent pour autant une mise à mort de la personne. Nous devons apprendre qu’une critique de notre texte n’est pas une menace pour notre existence. Nous devons apprendre à nous détacher de ce que nous produisons et offrons à l’appréhension de l’autre. Nous devons apprendre à critiquer, c’est-à-dire à juger sans que cette critique avoisine le meurtre. Nous devons nous livrer à des joutes symboliques qui ne blessent pas nos existences vulnérables, et les mener de telle sorte. » 

« Que seront les femmes en l’an 2000 ? » C’est ainsi que Françoise Collin, en 1986, s’amarre au mystérieux « héritage sans testament » des femmes. Cette expression, elle la doit à Hannah Arendt (Préface à La Crise de la Culture), qui, elle-même, l’empruntait à René Char (Feuillets d’Hypnos). Avec Char et Arendt, elle désignait la manière ouverte et paradoxale par laquelle le « trésor des révolutions » se transmettait de mains en mains, génération après génération. « Sans testament », cela voulait dire : ce trésor nous est légué sans manuel, sans mode d’emploi. Ce trésor nous est transmis sans que nous en soit dévoilé l’usage. Qu’était-ce donc que ce « trésor » peu maniable ? Pour Arendt, c’était… « l’espace public ». L’espace public ? Décevant pour un trésor. Non ? Non. Car celles et ceux qui sauront écouter ce qui s’y manifeste sauront, en même temps, y déceler l’éclat d’un diamant rare.

 

Génératrices

Les femmes doivent être pensées non comme reproductrices, mais comme génératrices.

Que seront les femmes en l’an 2000 ? Elles seront et ce qu’elles auront reçu de là où Françoise Collin parle (1986) et ce qu’elles en auront fait, de là où elles se donneront à elle-même leur propre sens. Mais cette question est redoutable. Car qu’ont-elles, les femmes, à transmettre ? Quel sera leur legs ? D’aucuns disent que l’histoire les a éludées, raturées, refoulées ; d’autres, plus perçants encore, affirment que si l’historiographie ne se souvient pas d’elles, c’est qu’il n’y a jamais rien eu à en dire : enveloppées qu’elles furent « toujours » dans le cercle répétitif de la nature et de la reproduction permanente du même. Or, justement, selon Françoise Collin, les féminismes actifs des années soixante-dix ont cherché, cherchent, à arracher « les femmes » du cercle de la reproduction. Contre la notion de reproduction, qui, en réalité, confisque aux femmes la vérité de leur pouvoir de gestation, Françoise Collin propose la notion de génération. Car la vérité éludée dans le terme de re-production consiste à faire comme si les femmes ne faisaient que maintenir « la » vie en ses circularités vaines ; tandis qu’elles maintiennent moins « la » vie, qu’elles ne génèrent la nouveauté d’une vie jamais dite. « En effet, aussi paradoxale que puisse paraître cette affirmation, les femmes ont été jusqu’à ce jour, même et surtout comme mères, exclues de la génération. » (17) Car les femmes ne reproduisent pas ; elles génèrent et, en cela, elles ont un rapport à la transmission et son paradoxe : le fait qu’il y a quelque chose comme une tradition du passé à fournir et que cette tradition servira, dialectiquement, pour un avenir qu’on n’aura jamais pu anticiper. « L’histoire ne procède pas par additions mais par restructuration » (12) : l’histoire n’est pas un chapelet où s’énumèrent les événements ; c’est un ensemble instable de constellations prêtes à imploser sous le coup d’heureuses novations. « Ainsi de nouveaux hommes, de nouvelles femmes, de « nouvelles nées » reçoivent et rompent à la fois : la filiation est un art de tenir le fil et de casser le fil. Les données, la donne, se redistribuent et se rejouent. » (12) C’est en quoi, les femmes doivent être pensées non comme reproductrices, mais comme génératrices. Mais cette génération n’est pas, philosophiquement, limitée au biologique.

S’élever à la Paideia 

Françoise Collin fait attention à ne pas retomber dans le côté inertiel de la métaphore matriarcale.

En réalité, Françoise Collin pense la génération comme un travail sur la transmission. Et cette transmission, en tant que tradition, est évidemment de l’ordre symbolique, social, linguistique. Rien à voir avec une affaire de corps ou de gènes. « Il s’agit de constituer dans le présent les conditions de possibilité d’une filiation symbolique des femmes, à laquelle tout le système socioculturel fait résistance. C’est un travail prospectif, travail d’insurrection et d’élaboration de ce qui n’est pas encore. » (15). Pourquoi insister sur cette nécessité insurrectionnelle, cette élaboration d’une filiation symbolique des femmes ? Parce que, selon Collin, le féminisme actif des années 1960 a plutôt évacué, à raison, dans son offensive, ce problème des filiations et des générations dans un mouvement d’égalisation sororale de toutes les femmes entre elles. « Toutes naissaient ensemble, dans le même moment. Le choix de la notion de sororité qui a prévalu alors indique bien la nature de ce phénomène d’égalisation qui niait l’âge réel des femmes pour leur donner à toutes l’âge du féminisme. » (16) Dans cette sororité affirmée, c’est la transmission entre femmes d’âges et de générations différentes qui est peut-être mise de côté. Pour relancer ce travail, Françoise Collin fait attention à ne pas retomber dans le côté inertiel de la métaphore matriarcale. Cette métaphore commandant une forme de transmission statique et sans devenir :

« C’est que la transmission entre femmes a longtemps été assimilée à la maternité biologique d’une part, et réduite à la transmission de l’ancestral, du même, de l’immuable – celle des « recettes » – d’autre part. Car les femmes formaient au sein de la société des hommes une sorte de société immobile, vouée à la répétition des mêmes gestes, à peine infléchis par l’évolution : aimer, mettre au monde, nourrir, vêtir, soigner. » (16) 

Contre cette conception, de même qu’elle proposait la notion de génération plutôt que de reproduction ; Françoise Collin propose alors la reprise du concept grec de paideia. La paideia est une forme d’apprentissage non-conservateur : le contenu transmis n’est pas donné ; il se constitue dans l’effort même du dialogue menant vers une vie accomplie. La paideia n’est pas conformation ou conformité à un modèle : « c’est un entraînement à être, à commencer, à partir de quelque chose ou de quelqu’un et non le dos au vide. » (18) Dans la paideia, il y a aussi un rapport sain d’identification entre l’ancienne (femme) et la nouvelle (femme). L’identification, en effet, peut souvent être « sauvage » et destructrice : prendre la place de l’ancienne, abattre l’ancienne, s’y substituer. Les hommes appellent cela « tuer le père ». Françoise Collin voit dans « l’identification sauvage » une forme de « matricide ou de féminicide » entre femmes. Cette identification mortifère, Collin la nomme identification « de substitution ». L’identification « positive », et non pas sauvage, est justement celle qui permet cet « entraînement à être », l’identification non à la personne de l’ancienne, mais à l’élan et la force d’initiative qu’elle porte en elle. 

La parole, essence et non symptôme

La parole d’une femme ne doit pas être réduite à l’expression de son substrat physiologique

Mais on voit apparaître alors que la paideia dépend d’une condition plus fondamentale encore : la parole. Il faut une reconnaissance de la parole de l’autre ; ici : d’une autre femme. La parole d’une femme ne doit pas être réduite à l’expression de son substrat physiologique ; à l’émanation symptomatique d’une dimension corporelle. La parole d’une femme n’est pas symptôme ; elle est sa présence même, sa mise en présence. Et cela, cette reconnaissance, n’est possible que là où l’on a déjà reconnu que l’on a affaire à une pluralité d’être indépendants, autonomes, dont on ne saurait rien assujettir. Cette reconnaissance supplémentaire est ce que l’on appelle l’espace public. Voilà le « trésor des révolutions » dont parlent Arendt et Char : l’espace dans lequel chacun est tel qu’il se présente par le geste et la parole. « Reconnaître une femme, en effet, c’est reconnaître qu’elle parle et se fier à sa parole, savoir que son être est aussi l’être de sa parole et non substrat derrière sa parole. C’est assumer sa présence comme présence dédiée, toujours différente et différent d’un quelconque socle identitaire. » (19) Françoise Collin poursuit en nommant ce rapport avec les femmes : il faudrait le comprendre moins comme sororité, nom qui égalise les nuances de femmes, ni comme maternité, qui renvoie à la famille ; mais comme affiliation et amitié. Cette affiliation devant conduire à la constitution de corpus féministes déployant le réseau infini des références qui portent une « culture féministe » nouvelle. Cette culture autorisant alors une « parenté de la langue au lieu de celle du sang et de la loi. » (23)

Les fils

L’accomplissement du féminisme résiderait alors dans cette découverte que feraient les hommes : ils doivent bien plus aux femmes que la vie et le plaisir.

Arrivée ici, Françoise Collin se tourne vers les hommes et, plus précisément, les fils. Pour elle, la question de l’émancipation des femmes n’est pas nécessairement une question de jouissance : la réforme des rapports affectifs, amoureux ou sexuels est évidemment belle et utile ; mais les hommes ont « tôt fait de l’intégrer à leurs stratégies » (26). L’originalité de Collin est de proposer, d’une manière qui peut paraître idéaliste ou abstraite, un autre niveau de pensée pour la composition d’une « véritable volte » des rapports entre femmes et entre hommes et femmes : l’enjeu « n’est pas une nouvelle manière de jouir mais une nouvelle manière de parler, et de se parler. » (26). Et cela en passe, dans le rapport d’affiliation, par une paideia envers les fils. Les fils, à reconnaître la paideia des mères, à porter parfois aussi le « nom-des-mères » (plutôt que le nom-du-père) rendraient possible une reconnaissance affirmative des femmes. Ainsi « la pensée, la parole des femmes serait méditée, interprétée, citée par les hommes, mériterait leur attention, la consécration de leur temps. » (26). L’accomplissement du féminisme résiderait alors dans cette découverte que feraient les hommes : ils doivent bien plus aux femmes que la vie et le plaisir. Leur « dette » envers elles ne serait pas une dette indicible et mystérieuse (celle de la « vie », de la « jouissance »). Ce serait une « dette limitée », apaisée : celle de la paideia, de « l’entraînement à être ». C’est alors que les femmes échangeraient leur prétendu « mystère » pour une nouvelle écoute.

 

Le deuxième texte du recueil, « Histoire et mémoire ou la marque et la trace », dont je n’ai pas encore parlé, est encore plus fin et beau que celui dont nous venons de tracer le parcours. Mais la recension s’éternise et nous sommes limités. Cédant à l’amour des plus tendres leçons, je n’en cite qu’un beau passage, attentif à ce qui a lieu là où se ne déploie aucun volontarisme[1] et où les mortes ont, néanmoins leur place dans la temporalité des femmes, mais peut-être hors de l’histoire : 

« À ne retenir que ce qui fut embrayeur de changement, on risquerait d’oblitérer gravement une mémoire que l’on prétend précisément raviver : l’histoire des femmes n’est pas l’histoire des féministes – celles qui ont lutté pour la transformation de la condition des femmes – ni même de celles qui, plus généralement, ont oeuvré au changement. Cette histoire-là suppose un tri dont le critère est questionnable, entre les mortes de la fosse commune et les mortes du mausolée. Et en voulant de la sorte nous constituer une généalogie, nous risquerions de négliger toutes les ramures de l’arbre (où chantèrent les oiseaux) pour n’en retenir que les branches porteuses. Nous refoulerions la grande clameur silencieuse en ne voulant faire entendre que des voix. »  (48)

  • Françoise Collin, Un héritage sans testament, Les éditions du remue-ménage, août 2020, 64 pages.

[1]  Le volontarisme désigne l’idée que la volonté humaine agissante est en mesure de changer l’ordre des choses humaines. Collin vient rappeler l’existence de femmes dont l’existence n’appartient pas au destin des “féminismes” actifs, volontaires et agissants ; l’existence de femmes silencieuses et ravalées à la quotidienneté sans politique de leurs arts et de leurs vies. Elle ne dit pas qu’il y aurait à faire jouer les unes contre les autres ; ce n’est pas exactement une histoire de “majorité silencieuse” ; c’est simplement une attention délicate à tout ce qui n’entre pas dans l’histoire par l’action progressiste qui la mène. C’est un regard porté sur les scories adventices du temps, temps qui dépose son reste sans bruissements aucun, à lente allure, sous les volcaniques éruptions du spectacle historique.

 

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