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Le temps de l’amour, le temps des vacances

(c) Pierre Grobois

Zone Critique a assisté au diptyque rohmérien, mis en scène par Thomas Quillardet, au Théâtre de la Tempête : Où les cœurs s’éprennent, adapté des films Les Nuits de la pleine lune et Le Rayon vert, en intérieur salle Serreau, et L’Arbre, le maire et la médiathèque, adapté du film éponyme, en extérieur au Parc Floral. Portraits croisés, rafraîchissants et puissants d’amoureuses de l’amour et d’amoureux de la vie.

La possibilité des nuits blanches

Les théâtres ont rouvert et avec eux toutes les possibilités de vivre après le coucher du soleil (jusqu’à 23 heures seulement, au moment où nous écrivons cet article) : c’est une invitation à l’existence nocturne, et diurne, un appel à la vie pleine et entière. Que reprend avec brio le metteur en scène Thomas Quillardet dans son adaptation des deux films du cycle Comédies & Proverbes d’Éric Rohmer. Anne-Laure Tondu et Clémentine Baert, en lieu et place de Pascale Ogier et Marie Rivière, s’emparent de Paris la nuit et de la France l’été : les personnages de Louise et Delphine ouvrent des espaces et des temps de liberté. Ce sont les vacances, qu’on s’offre parce que personne ne nous les donne. Dans Les Nuits de la pleine lune, Louise veut garder son indépendance émotionnelle en vivant seule, dans sa chambre parisienne, alors même qu’elle est en couple avec Rémi, son compagnon urbaniste installé à Marne-la-Vallée. Dans Le Rayon vert, Delphine, plantée au dernier moment par sa compagne de voyage, se laisse porter par le temps des vacances et, ballotée aux quatre coins de l’hexagone, part à la rencontre de sa solitude.

(c) Pierre Grobois

Les actrices sont des équilibristes sur un fil, car la partition de leur personnage est si ténue, si fragile, qu’à tout moment Louise et Delphine peuvent devenir agaçantes ou pleurnichardes. Or, si certains moments sont longs ou un peu flottants (notamment la fin du Rayon vert), nous sommes toujours touché.e.s par la justesse des comédiennes au plateau : nous recevons de plein fouet les déceptions, les enthousiasmes, les joies tristes et les désespoirs brûlants. Tout est facile et fluide, on a envie de se joindre à la foule dansante sur scène, et de jouer avec les acteurs, les actrices qui, comme des enfants, s’amusent à dérouler le fil de leur existence.

Cinéma et théâtre se rencontrent et tout est poésie.

Les décors se créent et se défont à l’infini à vue, les fonds de scène se percent, se peignent, se déchirent pour se transformer en porte d’entrée, en lit, en mouchoir ou encore en nuit étoilée, les petits trains électriques de banlieue cheminent et miment le mouvement, les téléphones sonnent au milieu du silence et soulignent l’absence : Quillardet fait théâtre du cinéma de Rohmer, il rend dramaturgique l’image sensuelle et lumineuse du cinéaste. Cinéma et théâtre se rencontrent et tout est poésie. Il est délicieux de voir la troupe s’amuser, et de se rendre compte que nous nous amusons avec eux. Nous avons retrouvé la joie enfantine de faire jeu de tout.

La plus belle vue est celle d’un arbre

Et quand le décor n’est ni pensé ni construit par James Brandilly (assisté de Long Ha et Fanny Benguigui) et Pierre-Guilhem Coste, mais qu’il est pensé et construit par Dame Nature, le résultat est tout aussi saisissant. La troupe joue L’Arbre, le maire et la médiathèque dans le Parc Floral, à quelques pas de La Cartoucherie, avec tout ce qu’une représentation en extérieur peut avoir de dangereux mais aussi de merveilleux. Le spectacle commence normalement et on nous distribue des tracts en faveur de Julien Dechaumes, candidat aux élections cantonales de Vendée, avant de nous inviter à nous asseoir sur des ballots de foin à l’ombre d’arbres majestueux. Le slogan de la tête de liste socialiste « L’Avenir ensemble » n’a pas payé, et le maire malheureux de Saint-Juire apprend sa défaite en direct, face public. Résonne alors le tonitruant vacarme d’un meeting politique organisé par la majorité présidentielle (LREM, au moment où nous écrivons cet article) en vue des prochaines élections départementales, à deux pas de notre lieu de spectacle. Et les organisateurs du rassemblement d’annoncer comme des rock stars les membres du gouvernement : Marlène Schiappa, Jean-Michel Blanquer et consorts. Salves d’applaudissements, musique boum-boum qui fait vibrer le sol. Et nos acteur.rice.s de théâtre de jouer avec ce que leur propose la réalité et d’instaurer un dialogue entre la pièce et le meeting. Ils et elles rendent alors le propos on ne peut plus actuel ; Rohmer n’est pas moderne, il est atemporel.

Comment a-t-on pu oublier les gens, et leur ancrage à la terre ? Comment a-t-on pu s’oublier soi ?

(c) Pierre Grobois

Les problématiques posées par le film de 1993 sont les mêmes aujourd’hui. Comment un candidat prétendument de gauche peut-il oublier les réalités locales au profit d’une politique parisiano-centrée ? Comment les débats politiques peuvent-ils être aussi ambitieux mais déconnectés, aussi visionnaires mais oublieux d’un présent riche d’expériences passées ? En bref, comment a-t-on pu oublier les gens, et leur ancrage à la terre ? Comment a-t-on pu s’oublier soi ? Le maire veut construire une médiathèque, dans ce qui est considéré comme un désert culturel. C’est une riche idée : des livres, une piscine, des télévisions, de la musique. Mais l’instituteur du village, Marc Rossignol, oppose à ces espaces culturo-sportifs – considérés par les pouvoirs politiques comme nécessaires au développement de la région – parkings, bretelles d’accès, lignes électriques. A quoi bon ce genre de projet destructeur, alors qu’on pourrait jouir de Saint-Juire en toute quiétude, de ses maisons déjà construites, de ses arbres centenaires, de ses personnalités locales, de ses espaces infinis de jeu ?

Vivre le jour, vivre la nuit, vivre en silence, vivre en criant, en contact, toujours, avec ce qui nous a précédé, ce qui nous ancre et ce qui nous suit.

Alors que le public voisin s’époumone « Macron président », il n’y a dans L’Arbre, le maire et la médiathèque aucun propos réactionnaire : il s’agit de trouver un équilibre, un savant mélange entre faune et flore, entre culture et nature, entre profit et jouissance gratuite, entre développement, croissance et évolution naturelle. De la même manière que Louise et Delphine nous avaient invité.e.s, dans Où les cœurs s’éprennent, à questionner sans cesse les limites et les définitions du couple, de la femme amoureuse, de la femme amante, de la femme seule, et à reconquérir une indépendance sentimentale et sensuelle, Marc Rossignol nous incite à nous réapproprier des espaces et des temps de liberté à plein : vivre le jour, vivre la nuit, vivre en silence, vivre en criant, en contact, toujours, avec ce qui nous a précédé, ce qui nous ancre et ce qui nous suit. Nous aimerions conclure avec la troupe en chantant : « Nous serons toujours en vacances, tout en produisant d’abondance, quelle chance d’avoir trouvé la solution pour les nouvelles générations ! »