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Alex Beaupain : après la chanson, le déluge

Alex Beaupain © AFP / XAVIER LEOTY

« La littérature ne m’a jamais m’inspiré. J’ai toujours considéré la chanson comme un art à part, et qu’en ce sens écrire des chansons, ce n’est pas faire de la littérature, ni même faire de la poésie. Je crois que ce sont deux arts très différents. » Interviewé pour « Les nuits de France Culture », Alex Beaupain donnait le ton : fallait-il alors vraiment se pencher sur la question des liens entre sa musique et la littérature ? Peut-être, car chacun d’entre nous porte son lot de contradictions, et si l’auteur-compositeur-interprète, aujourd’hui considéré comme « l’un des meilleurs auteurs de la chanson française », se défend d’écrire de la littérature, il la côtoie pourtant intimement. 

D’abord peut-être parce que celui qui s’est fait connaître en composant les bandes originales des films de Christophe Honoré adore « mettre des chansons partout », et ce jusque dans les livres : en 2015, il signe un livre musical conçu avec Isabelle Monnin, Les gens dans l’enveloppe, immense succès de librairie. Plus récemment, son amie l’écrivaine Kéthévane Davrichewy lui a consacré un récit (Un chanteur, Fayard) qui explore la chanson française et les coulisses de sa création, « jamais très éloignées de celles d’autres formes d’expression artistique – comme la littérature ». 

Ensuite parce que le destin de ce jeune provincial monté à Paris pour y faire carrière a des allures de roman de formation. Âgé de 18 ans, il fuit le domicile familial à Besançon et monte à Paris, son rêve de toujours, au prétexte de vouloir faire Sciences Po. Il emménage avec Aude, son amoureuse, entame un mémoire sur « la circulaire administrative » (Perec n’aurait pas fait mieux), décroche son diplôme puis un petit boulot qui lui permet de se consacrer à la chanson – depuis ses 8 ans et les refrains de Barbara fredonnés par sa mère, il sait qu’être chanteur sera sa vocation.

C’est aussi le temps des rencontres où se jouent les amitiés décisives : Diasthème, Kéthévane Davrichewy, Christophe Honoré. Une famille choisie avec qui il partage ses idoles de jeunesse, l’amour de la pop-culture et une soif de vivre, de créer, de s’accomplir qui rend l’ivresse nécessaire – même si à cette époque il compose timidement des textes qu’il ose encore à peine chanter à ses amis. Puis, il y a la mort soudaine d’Aude, un drame qui les terrasse et les oblige : Christophe Honoré réalise alors les Chansons d’Amour (un film inspiré de leur histoire) et propose à Alex Beaupain d’en composer la bande originale, qui sera couronnée six mois plus tard du César de la meilleure musique originale. 

Sa carrière est lancée : il rejoint les rangs de la « Nouvelle scène » française aux côtés de Benjamin Biolay, Jeanne Cherhal, Vincent Delerm et d’autres, une génération qui renoue avec une certaine tradition de la chanson à texte. Parmi cette foule sentimentale, Beaupain devient alors singulièrement le chanteur de « nos mélancolies, nos peines et nos deuils » – tout un programme, qu’il assume sans ciller, puisque ce qu’il aime par-dessus tout dans l’art de la chanson, éminemment populaire, c’est « l’immédiateté, la sincérité, l’absence de fausse pudeur » avec laquelle s’y transmettent les émotions – au fond, à ses yeux, la force de la chanson française est d’assumer son lyrisme.

Lyrisme autobiographique

Un lyrisme qu’une certaine école du bon goût continue aujourd’hui à traquer chez les auteurs et cinéastes contemporains, et qui remplit pourtant les salles de concert : pourquoi ce que l’on reproche si vigoureusement à l’autofiction (à savoir son nombrilisme, sa propension à l’apitoiement, une certaine obscénité de l’expression de soi) nous émeut, nous console, nous rassemble dans la chanson ? Alex Beaupain assume d’ailleurs volontiers la part autobiographique de ses disques – du premier Garçon d’honneur, dont certains titres figureront parmi la B-O des Chansons d’amour, à Pas plus le jour que la nuit, son dernier album,  paru en 2019. Si ses influences musicales ont évolué pour flirter avec la pop, puis plus récemment avec l’électro, les textes d’Alex Beaupain sont demeurés, au fond, une variation autour du deuil, de la blessure amoureuse et de la fuite du temps. Une œuvre habitée par le souvenir de celle qu’il a aimée et perdue (Je te supplie, Pourquoi battait mon cœur, Pas plus le jour que la nuit), par les amants à venir et les amis de toujours, où se déploie un certain goût pour l’expression exacerbée des sentiments, sans toutefois jamais céder au premier degré du pathos. Un équilibre qu’Alex Beaupain aime résumer ainsi :  « je raconte des choses désespérantes sur des musiques légères ». 

Ainsi se situerait l’ambition de la « chanson d’auteur » qu’il poursuit : abolir la hiérarchie entre mélodie et texte afin de poursuivre, dans la recherche de leur union, le juste ton.

Ainsi se situerait l’ambition de la « chanson d’auteur » qu’il poursuit : abolir la hiérarchie entre mélodie et texte afin de poursuivre, dans la recherche de leur union, le juste ton. La rencontre du ressassement amoureux avec le soubresaut de la mélodie devenant la condition pour que l’un et l’autre soient pris au sérieux. Cela vient parfois in extremis et tient à un léger basculement de rythme, du sens  (« Mon amour, la tristesse durera toujours / Mon amour, la tristesse a passé son tour »). Parfois encore, l’écriture exacerbe ce geste pour se faire pleinement ludique : « J’apprends que tu t’éprends/D’un plus grand, d’un plus beau/Pourquoi?/Je t’écoute, ça me coûte/Me dire combien c’est chaud/Dans ses bras ». Le jeu de mots,  parce qu’il est facile et frôle la paresse, maquille la blessure amoureuse, la récupère grâce à l’autodérision. Mais est-ce vraiment pour se prévaloir du ridicule ? Et quel ridicule, après tout ? L’amour est une affaire grave, la vie est une affaire grave – et les fredonner avec légèreté est peut-être au fond l’apanage du chanteur, qui sait que le temps lui est doublement compté : « À la différence de n’importe quel romancier ou philosophe, qui dispose de plusieurs centaines de pages pour expliquer une histoire amoureuse, les auteurs de chansons n’ont à leur disposition que trois minutes pour taper dans le mille. »  

À cet égard, les chanteurs d’aujourd’hui auraient peut-être davantage d’espace, de liberté, que les écrivains français – à qui l’on pardonne plus difficilement leurs égarements lyriques, quoiqu’on accorde, aux grands maîtres seuls, le droit à la boursouflure au nom du romanesque. Peut-être n’est-ce pas un hasard si Alex Beaupain cite John Irving et Victor Hugo comme ses auteurs préférés, desquels il admire à la fois « l’amplitude, l’humanisme » mais aussi une tendance à l’exagération, un « pompiérisme » flamboyant. Il y voit un « effort d’imagination » sincère qui est au fond la plus grande des professions de foi qu’un écrivain puisse faire à la fiction. Si l’ambition d’un grand romancier justifie son lyrisme (il faut bien un peu d’emphase pour écrire le chef-d’œuvre d’un siècle), l’urgence du chanteur le célèbre. 

Car là où le roman embrasse l’éternité, la chanson s’ancre dans notre histoire intime. Ephémère, elle est toujours déjà un souvenir, qui porte en elle la conscience aiguë que le temps passé ne reviendra pas. Et cela mérite bien une danse…

« Je suis tous ceux que j’aime
Longtemps et plus du tout
Je suis resté le même
Pourquoi pas eux, du coup
Je suis combien de croix
Je suis combien de tombes
Avant que je ne ploie
Je suis la neige qui tombe
Je suis un corps qui tremble
Sous tes caresses je suis
Pas grand-chose, il me semble
Que je suis aujourd’hui
Hier et puis demain
Je suis la vie qui passe
Déjà, je suis un train
Et des photos de classe »

« Je suis un souvenir », Après moi le déluge, 2013.

Discographie

Agathe Mathéus