Entretiens

Astrid Staes – Photographier l’absence

“Chair” © Astrid Staes

La photographie, de même que la poésie, constitue un arrachement des choses de leur contexte. Toutes les deux jouent avec la discontinuité et la désarticulation des formes, montrant le monde sous un jour nouveau. Déployée dans la Galerie du Forez, la dernière série de photographies réalisées pour l’occasion par Astrid Staes nous montre une réalité conçue comme inaccessible. La poésie résonne dans toutes ses images. La liberté des corps et des formes semblerait nous montrer l’accès au paysage intérieur que toute photographie entraîne. Le travail de Astrid Staes saisit par sa force et sa capacité de mettre à nu l’absence, toujours à travers des jeux de lumières et de textures. Nous avons eu l’opportunité de lui poser quelques questions.

Julie Amo : D’où vient ton intérêt pour la photographie ? Pourquoi as-tu choisi ce moyen d’expression ? 

Astrid Staes : Je me suis intéressée très tôt à la photographie. Pour passer le temps. Ma mère m’avait prêté son reflex pour partir en voyage scolaire et je l’avais cassé. C’était le début. 

Ta dernière exposition, en dialogue avec la plasticienne Elia Valet, s’intitule « Autoportrait ». Pourtant, on ne vous repère dans aucune de vos compositions. En quel sens ce terme s’applique-t-il au travail que vous avez présenté ? 

Je parlerai en mon nom, et éviterai de m’exprimer pour Elia car bien que nos travaux se rejoignent sur beaucoup d’aspects, ils sont en fait très différents. D’abord, je dirais que je vis depuis longtemps une dualité entre le désir d’être vue et celui de voir sans être objet du regard. La première soirée que j’ai passée avec Elia, sans véritablement la connaître, elle prenait des photographies des gens qu’elle avait invité chez elle. Elle a développé sa pellicule et m’a envoyé deux semaines plus tard une photo du groupe. J’avais disparu de la photographie, brûlée sur le négatif. C’était un heureux accident pour la naissance de cette exposition. Il s’agissait peut-être ici de matérialiser cette dualité. Ensuite, l’idée du titre « Autoportrait » m’est venue lorsque je me suis rendu compte avec le temps que ces espaces vides portaient en eux la promesse d’espaces qui peuvent être traversés par tout le monde, personne ou n’importe qui. Je n’y ai imposé ni corps ni forme aucune. Alors peut-être, peut-on y voir son reflet. 

Peux-tu nous parler de ton choix pour l’argentique ? 

L’argentique est intervenu assez tard dans mon expérience avec la photographie. J’ai acheté mon premier boîtier en Hongrie, il y a deux ans. Un petit Yashica qui m’a suivi partout. J’aimais l’objet. J’aimais ce qu’on me racontait sur lui. J’aimais attendre pour voir. 

Dans tes photographies on trouve des paysages désertiques, des bâtiments désaffectés, des formes abstraites qui font penser à des fantômes, la plupart du temps sans aucune présence en dehors de l’objet photographié. C’est comme un dialogue entre le corps et son absence. Qu’est-ce qui t’intéresse dans ce rapport à l’espace ? 

Je parlais de ces espaces vides un peu plus tôt. Je m’intéresse au vide depuis longtemps. Un espace vide peut contenir deux choses en lui extrêmement paradoxales. Le début de tout, ou la fin de tout, le chaos. J’aime le fait qu’on ne voit rien d’autre si ce n’est, ce qui est déjà là. 

Je m’intéresse au vide depuis longtemps. Un espace vide peut contenir deux choses en lui extrêmement paradoxales. Le début de tout, ou la fin de tout, le chaos. J’aime le fait qu’on ne voit rien d’autre si ce n’est, ce qui est déjà là. 

Ton intérêt pour les espaces vides a comme source d’inspiration un phénomène en expansion au Japon : le Kodokushi, qui signifie mort solitaire, des personnes mourant seules et restant longtemps ignorées après leur disparition. Comment as-tu découvert ce terme ? Pourquoi privilégies-tu l’absence ?

Il y a deux ans, j’avais été voir Les évaporés, au Théâtre de la Tempête, spectacle écrit et mis en scène par Delphine Hecquet. C’était d’une grande beauté. La pièce parlait du phénomène en expansion au Japon, ces personnes qui disparaissent. Ils s’évaporent en changeant d’identité et effacent toute trace de leur existence pour ne plus être. Ils existent cependant toujours dans les mémoires, de manière intangible, mais réellement présents. Un jour, un ami m’a parlé du Kodokushi, que j’ai directement rapproché à ce spectacle qui m’avait tant touchée. Or, Kodokushi, la mort solitaire, se caractérise surtout par la trace du corps laissée après sa putréfaction immobile. Avec du recul, mon voyage au Japon a été aussi très important dans la construction de cette exposition. Je privilégie naturellement l’absence, c’est ce que j’ai toujours fait. Les bâtiments, les espaces vides, ont, en eux, quelque chose de triste qui nous ressemble. 

Penses-tu que les mots expliquent les images, ou ce sont les images qui doivent s’expliquer elles-mêmes ? 

“Cataracte” © Astrid Staes

D’habitude, je cherche à ne pas donner de réponse trop tranchée mais vraiment, sur ce point, je pense que les images doivent s’expliquer par elles-mêmes. L’élaboration de l’exposition a été parfois compliquée dans le fait d’écrire les notes d’intentions, rédiger les cartels…. Je ne voulais rien de tout cela. Moi-même, j’ai des difficultés à lire ce que l’on veut me montrer. Peut être par peur que l’on m’impose quelque chose, je veux me sentir tout à fait libre dans mon appréhension d’une œuvre. J’ai récemment travaillé avec un photographe qui construit ses propres boîtiers et chambre noire ; on a travaillé avec une chambre photographique sur laquelle le plan est toujours inversé. Je lui ai demandé comment il se projetait alors qu’il ne voyait pas la réalité dans son boîtier. Il m’a dit « Tu sais, Henri Cartier-Bresson regardait toujours ses photos à l’envers. Il n’y avait plus rien à voir, plus de sens à attacher, seulement des formes et de la lumière. » Cependant, dans l’élaboration de cette exposition, j’ai fait entièrement confiance à ma curatrice Elena Korzhenevich qui m’a dit « Le texte est là. Les gens ont le droit de l’ignorer. Mais si quelqu’un veut comprendre ton travail, il pourra. » 

Dans ton travail photographique, l’utilisation du noir et blanc est central. Cette utilisation relève-t-elle d’un intérêt pour donner à voir la solitude ? 

Je pense que le choix du noir et blanc provient de la volonté d’épure. Faire tabula rasa de tout sauf de ce qui est montré. Et très souvent, c’est la lumière qui est souveraine. 

Les textures et les jeux de lumières jalonnent ton œuvre. Est-ce une façon de transmettre des sentiments tels que la solitude, la nostalgie ou l’isolement ? En d’autres termes, un moyen de rendre l’absence sensible ?

Je travaille vraiment avec instinct. C’est la seule chose qui me guide. Au regard de la sélection et avec du recul, je me rends compte que mon travail porte en lui des caractéristiques assez fortes et que l’on retrouve sur chaque photographie de la série “Autoportrait”.

Je travaille vraiment avec instinct. C’est la seule chose qui me guide. Au regard de la sélection et avec du recul, je me rends compte que mon travail porte en lui des caractéristiques assez fortes et que l’on retrouve sur chaque photographie de la série “Autoportrait”.

Par exemple, la source de lumière n’est jamais montrée, elle vient d’un ailleurs qu’on ne connaît pas et je suis toujours dans l’ombre pour photographier. C’est drôle de se rendre compte de ce genre de choses. Et je pense qu’il n’y a pas véritablement d’explications à cela. Pour les textures, j’en suis obsédée et je l’ai toujours été. Je ne sais pas pourquoi, et peut-être, tant mieux. 

Est-ce qu’il y a des photographes qui t’ont donné envie de faire de la photo ? 

Bien sûr. Des dizaines. – Sarah Moon, Paolo Roversi, Cathleen Naundorf, Francesca Woodman, les polaroïds et les films d’Andreï Tarkovski… Mais, je suis aussi très inspirée par d’autres personnes : le scénographe Adolphe Appia, l’architecte Tadao Ando, le peintre William Blake… Et tellement d’autres artistes encore. 

“Diane” © Astrid Staes

Tes démarches artistiques sont très différentes les unes des autres. Tu photographies, tu filmes, tu fais de la performance… Quels sont tes projets ? 

Les moyens d’expression pour dire sont très nombreux. C’est vertigineux et très excitant. J’ai commencé à m’intéresser au théâtre en tout premier lieu et je pense que cette discipline me guide et me guidera toujours dans mes projets. J’ai le sentiment de chercher une totalité, plastique, textuelle, visuelle, c’est cette quête qui m’anime. Tout faire, tout voir, tout vivre. Je monte ma compagnie avec Marin Langlois, elle s’appelle la Compagnie du Désert. Notre premier spectacle sera une adaptation de La Nuit Juste Avant Les Forêts de Bernard-Marie Koltès. Et j’écris un mémoire de recherche sur “Le silence dans les déserts scéniques du théâtre d’après-guerre.” Autour mais toujours, la photographie, l’écriture, la musique et les rencontres continueront d’être des sources de projets futurs. Et, évidemment, une prochaine exposition bientôt, je l’espère.

 

Poème d’Astrid Staes exposé lors de l’exposition Autoportrait 

“Mais tu t’appelles Astrid pourtant ? Pourquoi tu ne scintilles pas comme une étoile ?”
– “Parce que les étoiles sont déjà mortes.”
Je suis
             absente
                                pour laisser l’espace                                             à celui qui est là
Je vois
              depuis l’ombre
                                                car depuis la lumière                           on est toujours ébloui
Je rêve d’une chambre noire
                               qui contiendrait en elle
                                                 tout le poids du monde                       et le miracle de la lumière
Le fantasme du vide
                                                     trop-plein
                                                     pour le rien                                        tout au début
                                                     pour le tout                                        tout à la fin
Il ne faut pas trop rêver
                                                     regarder
                                                                                                    c’est déjà beaucoup
Rester en bas de l’escalier
                               attendre en silence
                                                         la lumière qui vient sur ses longues jambes fuselées
                                                         Elle qui sait déjà tout
                                    échos des ruines et outres-mondes
les tables qu’on déserte
Silence
 
Il me semble bien que
Tout doit disparaître
Photo à la une © Perrine Mechekour
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