- ZONE CRITIQUE - https://zone-critique.com -

Tony Duvert : Quand mourut Tony

 

Retour à Tony Duvert pour Zone Critique qui poursuit son exploration des écritures de l’homosexualité masculine [1] avec un article de Benoit Arnould qui évoque ce qui reste de Tony Duvert, ce que son œuvre garde de fulgurant. 

« Mais comme ce livre semble parler, et crûment, de sexe, d’homosexualité, certains oublieront peut-être la littérature. »

Triste constat que celui de Roland Barthes dans sa préface à Tricks de Renaud Camus. Triste réalité devrions-nous dire aussi. Pourtant le lecteur courageux qui prend en mains ce livre est averti dès la quatrième de couverture : « Ceci n’est pas un livre pornographique […]. Ceci n’est pas un livre érotique […]. Ce livre essaie de dire la sexualité. » Écrit à la fin des années 1980 – après donc la « révolution sexuelle » si « révolution sexuelle », il y a eu –, le projet de Camus – du temps où il était encore fréquentable – reste un tabou. Le sexe, en se racontant dans sa quotidienneté, dans sa marginalité, se confronte au risque de choquer, de déranger et d’entraîner la condamnation des œuvres.

 

Le sexe, en se racontant dans sa quotidienneté, dans sa marginalité, se confronte au risque de choquer, de déranger et d’entraîner la condamnation des œuvres.

Penser

Que penser alors des romans, essais et articles de Tony Duvert ? Car Duvert est de ces auteurs qui ont décidé de consacrer presque l’intégralité de leur travail au sexe, à ses représentations dans ce qu’elles ont de plus marginales, l’homosexualité, la sexualité des enfants, la pédérastie, le sadomasochisme… Comment considérer la dimension littéraire de ce que la morale met au ban ? C’est en 1967 qu’il publie son premier roman, Récidive : pas de quatrième de couverture, pas de blister, pas de gyrophare alertant le lecteur. Car si Barthes appréhendait la réception des chroniques sexuelles de Camus, l’inquiétude devait être grande chez Minuit quand Duvert a débarqué en librairie avec ses histoires de garçons – il faut préciser qu’il s’agit bien d’enfants ici. Puisque dire la sexualité dérange, puisque écrire le sexe entre hommes choque, raconter des coucheries entre enfants et entre enfants et adultes aurait dû faire l’effet d’une bombe. Certes Duvert a dérangé, mais la critique littéraire de l’époque fut unanime : dès Récidive, un prodige était né. Cela peut étonner d’autant plus qu’un de ses contemporains, Nicolas Genka, fut mis à l’index. Avec la parution de L’Épi monstre, la jeunesse est menacée mais l’État est là pour intervenir. Livre interdit donc. Sa maison saccagée par les voisins, accusé par son beau-frère d’attouchement sur ses nièces, Nicolas Genka est tout simplement lapidé en place publique, autodafé d’une œuvre pourtant magnifique, puis autodafé de Jeanne la pudeur, interdit également – peut-être l’assise de la maison Minuit a permis à Duvert de ne pas connaître de telles mésaventures, peut-être l’hermétisme de ses premiers romans camouflait leur dimension politique ; Duvert décidera d’ailleurs de faire évoluer son écriture pour la rendre plus abordable avec L’Île atlantique – rupture avec le Nouveau Roman, narration très classique.

Devant un tel acharnement à détruire ce qui peut, à juste titre, heurter, l’inceste père-fille, la surprise est grande face aux critiques dithyrambiques des romans et essais de Tony Duvert. En effet, celui-ci s’attache à l’un des tabous majeurs : la sexualité infantile. Si certaines portes se sont ouvertes à l’époque sur la sexualité et ses représentations, l’Enfant reste l’oublié de la révolution sexuelle.

« Voici une bite de gamin qui bande. […] Semblable aux clichés qui nous dévoilent la face cachée de la lune, cette photo représente un ailleurs infiniment éloigné, dissimulé presque toujours. Le paradoxe, c’est qu’il ne s’agit non pas d’un corps céleste […], mais d’un organe qui agrémente la moitié de l’humanité […] ; et d’un état de cet organe qui, à l’inverse des éclipses du soleil, a lieu plusieurs fois chaque jour et chaque nuit. »

Dire

Toute la subversion de l’œuvre duvertien réside dans ce projet : dire la sexualité infantile, dire l’enfant par son sexe, décrire l’enfant et son rapport au corps, à son propre corps, par sa sexualité, sa sexualité foisonnante et riche, piteuse et quotidienne, ludique et inventive. Car l’enfant n’a rien à envier aux adultes. Au contraire. Sa sexualité a ceci de surprenant qu’elle se trouve vierge de toute corruption par la société ; c’est encore, mais pour peu de temps, une sexualité pure, sans construction ni culture, abandonnée au geste viscéral, à l’œil instinctif. Un âge d’or du pénis. Pour l’enfant, la sexualité ne se trouve pas être une activité, une sphère de son intimité, isolée dans son rapport au monde ; un tel cloisonnement relève d’une projection rassurante des adultes, des lecteurs, de l’État qui a pour but de nier ce qui pourrait rendre l’enfant si humain, si semblable à l’adulte. Guy Hocquenghem, dans sa quatrième de couverture à Émile perverti de René Schérer, nous met en garde face à de telles conceptions : « Il n’y a pas d’enfant, car l’enfant procède de l’homme, il est une création systématique de l’homme. » L’enfant a donc un sexe et n’hésite pas à s’en servir. Entre eux, les enfants jouent au sexe, jouent aux adultes baisant, reproduisant inlassablement des séries de coïts ludiques où, par souci de vraisemblance, ils n’hésitent pas à se travestir. De la même manière qu’ils peuvent jouer aux gendarmes et aux voleurs, aux pompiers, ils appréhendent la sexualité dans un jeu de rôle sans être conscients de l’originalité de ce jeu-là. Dans Paysage de fantaisie, le lecteur découvre le quotidien de jeunes garçons dans un orphelinat qui est en fait un bordel : la sexualité devient alors double. D’un côté la prostitution avec des hommes – des chambres sont aménagées pour les recevoir –, et de l’autre l’apprentissage de la sexualité avec des ateliers et des parrainages pour faire des enfants de véritables travailleurs du sexe expérimentés – les chaises à phallus (de différentes tailles) – traduisent bien cette volonté d’objectivation du corps. Dans tous les cas, la sexualité n’est pas un vecteur de mal-être chez les orphelins, au contraire ils n’hésitent pas à faire des extras pour avoir davantage d’argent de poche, coucher revient à tondre la pelouse du voisin. Elle est d’ailleurs souvent appréhendée sous un angle pragmatique et très commercial :

Entre eux, les enfants jouent au sexe, jouent aux adultes baisant, reproduisant inlassablement des séries de coïts ludiques où, par souci de vraisemblance, ils n’hésitent pas à se travestir.

« C’est cinq francs pour me toucher ou me lécher la bite dix francs pour que je touche quinze francs pour que je fais une pipe mais j’avale pas et vingt francs pour qu’on m’encule mais si la bite est grosse c’est trente francs la vaseline c’est moi qui la paie qui la mets qui l’essuie je compte quand une grosse bite m’encule ça rapporte comme six types qui me tripotent c’est plus dur mais c’est moins long2 [2]. »

Ici l’apprentissage sexuel est encadré, institutionnalisé en vue de la prostitution et répond même à une exigence rendement. Découverte du sexe et de la sodomie à la chaîne. Dans les autres romans, c’est au fil des rencontres qu’un apprentissage s’opère : le narrateur apprend du marin et de la prostituée dans Récidive ; Serge, de Jonathan dans Quand mourut Jonathan ; certains enfants, du narrateur dans Journal d’un innocent.

Se taire

Une telle prédominance de la sexualité a pour conséquence une sursexualisation des enfants. Le magnétisme du corps et du sexe enfantins n’aboutit pas à une simple contemplation, une prude adoration, il appelle à une pratique, à un corps-à-corps. Ce corps et ce sexe exigent d’être connus, touchés, goûtés. Ainsi peut-on lire l’ensemble quasi exhaustif des pratiques sexuelles possibles entre enfants, entre adultes, ou entre enfants et adultes. Les scènes pornographiques s’avèrent récurrentes et se donnent à lire dans une violence et une pauvreté lexicale et scénographique. Elles se caractérisent par leur dimension lapidaire et foudroyante, naïve et crue. L’exacerbation de la sexualité infantile peut aller jusqu’à l’effacement de l’enfant derrière son corps dans Paysage de fantaisie :

« au milieu de la nuit ma respiration s’arrête un ventre maigre se colle à ma figure je le repousse du front j’aspire une grande bouffée d’air lourd obscurité complète où pèse l’odeur fade des garçons plusieurs mains frôlent mon pyjama et cherchent à le défaire […] une vague de bras et de jambes court sur moi […] un menton pique mon épaule un corps dodu tout courbé chevauche mes lombes de travers une main se glisse dans mon col et une autre dans ma braguette je suis moite on souffle on rit à voix basse on me prend légèrement les couilles je bondis en arrière trois ou quatre bras m’enlacent […] une petite pine me frappe l’oreille son sperme coule le long de ma joue […] ma figure se heurte à des genoux et des doigts de pied […] [les garçons] ne me font pas mal ils volent des contacts mélangent aux miennes toutes les parts de leur corps nudités rapides trop soyeuses qui jouent comme des souffles et des rumeurs puis se pétrifient ou s’échappent les genoux les coudes les poitrines aux côtes haletantes me submergent j’ai un vêtement de mains de bouches et de ventres crispés. »

L’indifférence face à sa mort en juillet 2008 traduit la difficulté de notre société à se penser dans sa multiplicité, dans sa marginalité.

Toutefois croire que la transgression duvertienne réside uniquement dans la description d’enfants forniquants, transgression qui pourrait résider également dans le fait seul d’évoquer de tels actes, c’est le prendre par le petit bout de la lorgnette, c’est faire fi de la portée poétique de ses romans – comment ne pas rester sous le choc de la dernière phrase de Récidive, roman qui ne tient que dans cet aboutissement, dans l’apothéose de l’éjaculation, catabase irréversible : « Puis, tourné vers le lit, comme la première poignée de terre qu’on jette sur un cercueil, il se finit à la main. » –, c’est nier la sensualité des corps pour y calquer une violence qui n’est pas systématique, c’est nier les sentiments qui naissent entre Serge et Jonathan, entre Yann et Claude, leur passion, leurs jalousies, leur quotidien de couples inattendus. Cela revient à réduire considérablement le projet de Tony Duvert. Pour lui, écrire le sexe dans sa marginalité, la marginalité de la sexualité, constitue un médium pour transmettre un message bien plus large : repenser la place de l’enfant dans la société, dans la cellule familiale, repenser le rôle de l’État à travers les institutions. C’est sans doute pourquoi la réception de l’œuvre de Tony Duvert a connu un accueil plus que favorable au moment de la parution de chacun de ses livres : quoi qu’on puisse en dire, les années 1970 restent un véritable laboratoire des mœurs, un temps de réflexion sur la société, où Duvert avait sa place, apportait sa contribution au débat et, pensant la complexité du désir qui se noue dans l’enfance, ouvrait la voie à une exploration de la pluralité des désirs humains. L’indifférence face à sa mort en juillet 2008 traduit la difficulté de notre société à se penser dans sa multiplicité, dans sa marginalité.

« Silence

Des écrivains cheminent vers le silence, renoncent à s’exprimer, à communiquer. Jugent-ils trop mensonger de dire, de croire, de faire croire ? Tout progrès intellectuel vous rend plus apte à créer, mais plus réticent à le faire. On rejoint l’abstention des bons esprits qui n’ont rien mis au monde. »

Benoit Arnould