Les amants sacrifiés : des limites de l’influence

Kobe, 1941, Yusaku est un réalisateur émérite qui vit avec sa femme Sotako sous l’influence de la modernité occidentale. Lors du tournage de son dernier film en Mandchourie, il est confronté à un complot d’envergure national qui influera sur son couple et amorcera de tumultueux rapports avec le régime en place.

Réalisation sous influence

Scénarisé par le très réputé metteur en scène Ryusuke Hamaguchi (Asako I & II, Drive My Car), Les Amants Sacrifiés marque la toute première incursion de Kurosawa dans cette période aussi troublée que cinématographiquement féconde qu’est la Seconde Guerre mondiale. En plaçant son histoire au centre des bouleversements du siècle – soit à peine avant l’entrée en guerre du Japon (qui survient à la toute fin du film) – et d’une opposition entre tradition et modernité, le réalisateur tend, par le prisme d’une tragique romance, à dresser le panorama de toute une société et de ses luttes socio-politiques. C’est là sa première faiblesse : à prétendre éclairer tous ces sujets, le film se perd dans ses multiples intrigues. Esquissant des conflits et des relations qui resteront finalement sous-développées, Kurosawa délaisse son motif principal, le dilemme moral de Sotako, déchirée entre l’humanité de son mari et l’autorité du régime. Le spectateur se retrouve égaré face à ce florilège de sujets, un problème évident d’écriture, rendant incohérentes les actions des différents personnages, annihilant toute identification et pire, tout surgissement d’émotions.

Cet hommage à Mizoguchi, aussi plaisant soit-il, ne parvient jamais à s’enraciner et à bourgeonner

Dans une scène de repas anodine et dispensable, Yusaku intervient pour noter avec enthousiasme la sortie du prochain film du grand réalisateur japonais Kenji Mizoguchi, probablement La Vie d’un acteur ou La Vengeance des 47 rōnin. Cette phrase, qui apparait d’abord totalement hors de propos, vient souligner l’influence de Mizoguchi sur le travail de Kurosawa, dont l’ombre plane de toute évidence sur sa filmographie et sur Les Amants sacrifiés, dont le titre renvoi explicitement au métrage de 1954, Les Amants crucifiés. Cet hommage, aussi plaisant soit-il, ne parvient jamais à s’enraciner et à bourgeonner, le film de Kurosawa refusant le chemin de la romance interdite, autre sujet esquissé par le biais du personnage de Yasuharu, militaire complètement soumis à l’autorité politique. Il y est fait mention d’amis d’enfance et d’invitation impromptue, sources possibles d’un conflit amoureux et idéologique semblable au film de Mizoguchi, conflit qui sera également passé à la trappe. De même, le choix de faire de Sotako le personnage principal (alors que le parcours de Yusaku semble bien plus intriguant), de placer la femme au centre de l’action, luttant dans un monde gouverné par les hommes, dénote de la trop grande influence du cinéaste mentor. Reste ce souci du cadrage, fer de lance de la mise en scène du maître, ici maladroitement singé par l’élève dont les plans impersonnels traduisent la fadeur de cette réalisation sous influence.

L’œil perturbé de la caméra

Après un bon tiers désordonné, le retour perturbé de Yusaku, dont le comportement suspicieux interpelle sa femme, s’appréhende comme le véritable moteur de ce récit. Cette brillante idée de machination politique (des humains utilisés pour tester une maladie) offre enfin au film une hypothèse fictionnelle, hors des sentiers battus de la narration. On pense alors aux histoires les plus folles du mangaka Osamu Tezuka dont les œuvres les plus sombres (L’Histoire des 3 Adolf ou MW) usent du complot pour identifier la part obscure de l’homme, mise en scène dans de grands récits épiques. Seulement, rien ne pousse cette intrigue à devenir le cœur du film, à créer le mystère, puisqu’elle disparait au profit de la relation déjà désincarnée entre les protagonistes.

Cependant, dans sa plus belle idée malheureusement sous-développée, le film démontre avec délicatesse la capacité du médium à capter une réalité, à se faire témoin d’une société – le sujet, certes récurrent au cinéma, reste toujours aussi beau et pertinent. Lorsque Yusaku revient de la Mandchourie, c’est avec un document relatant l’infamie commise, mais c’est surtout avec des preuves filmiques, qui témoignent autant de sa sensibilité de réalisateur que de son regard horrifié sur le monde, cette part sombre de l’humanité qui contraste violement avec Tezuka. Ces images animées qui se muent tristement en un McGuffin (caractéristique de la machinerie bien huilée de cette histoire) rendent compte de la capacité du cinéma, dans une approche aussi bien fictionnelle que documentaire, à révéler des états de fait, à restituer au regard du spectateur une part du réel. Il s’avère regrettable que dans un film sur la Seconde Guerre mondiale, à ce point ancré dans la réalité, Kurosawa ne parvienne jamais à étendre l’influence de ces quelques photogrammes sur l’intégralité de son récit, à les transcender en témoignage de notre histoire et de ses traumatismes.

  • Les Amants sacrifiés, un film de Kiyoshi Kurosawa, Avec Yû Aoi, Issey Takahashi, Hyunri, en salles le 8 décembre 2021
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