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Lamia Berrada-Berca : À l’ombre des cerisiers en fleurs

Dans Ombres japonaises (1988), Abdelkébir Khatibi écrivait ceci à propos de L’Éloge de l’ombre de Jun’ichirō Tanizaki : « Voiler l’opposition entre la lumière et l’ombre en suivant les nuances de la pénombre, tel est, en effet, le principe d’écriture et de lecture qui nous y est proposé ». Cette pénombre toute en nuances, propre à l’esthétique japonaise suivant Tanizaki, se trouve au cœur du dernier roman de l’écrivaine franco-marocaine Lamia Berrada-Berca. Il s’agit là d’un texte où le jeu du clair-obscur sert d’arrière-plan à une subtile réflexion sur les relations humaines. Entre Paris et Tokyo, le roman s’appuie sur le phénomène des reclus volontaires pour interroger le rapport à l’altérité et la fragilité du lien social. Dans une écriture délicate et sensible, Berrada-Berca sonde l’intériorité de personnages aux prises avec leur part d’ombre, faite de blessures lancinantes et de non-dits longtemps refoulés. Le résultat est une quête intime à plusieurs facettes où l’élément naturel s’impose comme un trait d’union entre des vies ballottées qui tâtonnent dans la pénombre.

Lignes de rupture

Dans Chasser les ombres, il y a des vies qui se retirent et d’autres qui se renouvellent, des lignes de rupture ou de fuite qui façonnent le destin des personnages et les poussent à repenser leurs expériences. À Tokyo, Lucas, jeune mathématicien français, et son épouse Mikki, traductrice japonaise passionnée de littérature française, sont confrontés à la réclusion volontaire de leur fils Akito, un phénomène connu au Japon sous le terme « hikikomori ». Au même moment, à des milliers de kilomètres, le vieux Louis, père de Lucas, se prépare à accueillir la mort dans un hôpital parisien. Depuis des années, les liens sont rompus avec son fils expatrié mais son esprit est désormais hanté par l’idée d’une reprise de contact et la perspective d’une rencontre tant rêvée avec son petit-fils. À la lecture des premières pages du roman, on en vient à se demander : quel lien entre le corps du grand-père « qu’on passe de mains en mains », comme pour initier son départ, et celui du petit-fils, enfermé dans sa chambre, déjà coupé du monde extérieur ? Que nous dit cette double rupture inscrite dans la distance géographique et culturelle sur la fragilité des relations humaines ?

À partir de ce parallèle inattendu entre un fils devenu “hikikomori” et un grand-père au seuil de la mort, Berrada-Berca tisse la trame d’un récit qui investit le silence

À partir de ce parallèle inattendu, Berrada-Berca tisse la trame d’un récit qui investit le silence. Au fil des pages, on découvre d’autres non-dits. Manaka, la mère de Mikki, garde un secret dont le dévoilement vient résonner avec la douleur de sa fille. De son côté, Lucas lutte contre les ombres persistantes d’une enfance déchirée entre les clans paternel et maternel. Avec une profonde sensibilité, le roman explore la frontière ténue entre le dicible et le visible, entre ces vérités qu’on croit deviner et ces douleurs qu’on pense étouffer, entre le besoin viscéral de s’attacher aux autres et « le désir, étrange, de se déprendre peu à peu des choses », de se réinventer une existence après des années de souffrance silencieuse.

La part obscure

Dans sa « cabane douillettement confectionnée à base de coussins et de couvertures », Akito bouleverse la vie de ses parents et ranime leurs propres blessures, les obligeant à affronter « toutes ces ombres à l’identité flottante » tapies dans leurs fors intérieurs. Pour Mikki et Lucas, il s’agit alors de se mettre à nu, de renouveler leur désir, de reconsidérer leur vision du couple et leur rapport au réel, de gratter la surface lisse de leurs personnes pour en dévoiler la part obscure, à la fois « insoumise, retorse et fragile ». En sondant le noyau familial, le récit interroge les actes de communication et de transmission. Suffit-il d’écrire des lettres ou d’envoyer des cartes postales pour dompter « des angoisses sourdes et mauvaises » ? Suffit-il de croire que les mots sont des « briseurs de surface » pour traduire l’expérience de l’isolement extrême et la violence de la différenciation concentrée dans le terme « gaijin » (« personne de l’extérieur, étranger ») et déclinée suivant d’autres formes dans le roman ?

Trois générations se trouvent ainsi liées par une chaîne de souvenirs et de blessures, cherchant dans leur dialogue à distance des débuts de réponses à leurs incertitudes partagées

Les pages qui évoquent la réclusion d’Akito s’évertuent à décrire « ce laps de temps, cet intervalle suspendu, cette coupure abrupte, cette inspiration prolongée, cet écart incompressible de soi à soi-même ». L’accumulation des périphrases révèle la difficulté de saisir cette part obscure de tout être, échappant sans cesse à l’emprise du langage. Consciente de cette difficulté, Berrada-Berca tisse un réseau de correspondances souterraines ; la vieillesse de Louis, cet âge « où chaque geste, chaque mot était un appel au recommencement, chaque souvenir un détonateur, chaque parfum la couleur d’une émotion », semble éclairer à la fois la mémoire d’enfance de Lucas et l’adolescence cloîtrée d’Akito. Trois générations se trouvent ainsi liées par une chaîne de souvenirs et de blessures, cherchant dans leur dialogue à distance des débuts de réponses à leurs incertitudes partagées.

Murmures de vie

Ce dialogue intergénérationnel est encadré par la nature, matrice du roman et source d’énergie relationnelle et symbolique tout au long du récit. Le début de la réclusion d’Akito est associé à la catastrophe de Fukushima, comme pour dire l’imbrication incontestable de l’humain et du naturel. « Tout le monde était amené un jour à devoir affronter et survivre son propre Fukushima », constate la mère de Mikki. Dans le jardin de l’hôpital parisien, Louis a pour compagnon un cerisier légué par un Japonais ayant séjourné dans le même établissement. La « ligne gracile » de l’arbre est « comme un murmure de vie », un écho à l’émotion ressentie par son petit-fils Akito devant la floraison d’un autre cerisier dont la silhouette a « la merveilleuse forme d’un nuage ». Le rapport à la nature s’ouvre sur un autre réseau de correspondances, culminant dans la célébration du miracle de la création. Ainsi, pour le père de Mikki, un passionné de jardinage, « tailler, c’était faire vibrer dans l’air une forme qui n’existait pas encore et que l’on était seul à voir ». Tout au long du roman, la nature sert de trait d’union, rapprochant les êtres, nouant les expériences et rappelant la continuité du vivant, comme quand Mikki se demande au sujet de son époux : « De quel arbre était-il né, quelles étaient ses racines, comment décrire son biotope, bref, comment avait-il été élagué, lui ? ».

Tout au long du roman, la nature sert de trait d’union, rapprochant les êtres, nouant les expériences et rappelant la continuité du vivant

D’un chapitre à l’autre, les personnages de Berrada-Berca évoquent des arbres ayant survécu aux catastrophes et en plantent d’autres pour accueillir les cendres de leurs morts ou pour saluer leur mémoire, mesurant à chaque fois le « pouvoir du biotope » sur leur quotidien. À l’image de la tradition japonaise du « hanami », où la floraison des cerisiers donne lieu à un exercice de contemplation des saisons, les représentations de la nature s’accompagnent d’autant de pauses devant la « beauté gratuite et absolue » du vivant.

Loin de toute fascination béate ou naïve, Berrada-Berca fait du Japon le lieu d’une interrogation profonde et actuelle sur le vivre-ensemble. De la logique du vide et du plein à l’art de la conversation et de la politesse, en passant par les registres linguistiques, les rituels du suicide et les phénomènes de la disparition volontaire (« johatsu ») et du refus scolaire (« futoko »), le récit passe en revue divers aspects sociétaux et culturels du pays, souvent en contraste avec les repères occidentaux. Si l’accumulation de ces références peut ponctuellement alourdir la narration voire la faire basculer dans le discours culturaliste, elle permet en même temps un décentrement qui invite à repenser, à partir du Japon, la frontière entre l’ordre social et les formes de déviance ou de marginalité.

Traduire l’intime

Pour Berrada-Berca, écrire cette frontière revient précisément à tester la capacité de la littérature à éclairer la part ensevelie ou étouffée des expériences humaines. Pour Mikki, la littérature est justement « l’espace où le désordre lui-même [est] créateur de beauté ». Amatrice de Flaubert, elle rêve de Mme Bovary et en fait le miroir de sa quête et de ses aspirations. Dans son travail de traductrice, elle ressent ce besoin de « flotter » pour pouvoir saisir et retranscrire la « grammaire de l’intime ». Avec Rimbaud et Murakami, elle explore la possibilité de renouveler la langue, de créer « une distance élastique entre les choses et soi, les mots et les choses, et même entre les gens » pour repenser à la fois le vecteur et le geste de la transmission.

Pour Berrada-Berca, écrire cette frontière revient précisément à tester la capacité de la littérature à éclairer la part ensevelie ou étouffée des expériences humaines

Comme souvent dans l’univers singulier de Berrada-Berca, l’écriture se distingue par une attention toute particulière au souffle des mots, à la mélodie des syllabes. Ici, le roman s’emploie à éclairer les zones d’ombre du langage, à interroger sa capacité à entretenir « vaillamment, jour après jour, l’apparence lisse et acceptable du monde ». Variant la dynamique et le rythme de son écriture, l’autrice prend le temps d’explorer les différences grammaticales, de reconstruire les racines étymologiques ou encore de souligner les écarts sémantiques.

En bref, Chasser les ombres est un roman qui nous rappelle que la langue est autant « la psyché collective d’une culture » que « le paysage intérieur d’un individu ». Pour concilier les deux versants, il faut accepter le va-et-vient et les bifurcations. On pense naturellement à la traduction, à la fois pratique d’écriture et mouvement itératif ne sacrifiant ni l’intériorité des êtres ni la vitalité de leurs ancrages culturels ou intimes. Pour Mikki, traduire c’est « comme arpenter plusieurs fois un pont menant d’un bout à l’autre de la montagne en laissant l’eau couler au-dessous, de la manière la plus fluide possible ».

Avançant par touches successives, l’écriture de Berrada-Berca mime la traduction. Patiente et suggestive, elle enchaîne les allers-retours entre l’intime et le culturel, éclairant autant la force du silence que la fragilité des discours, cherchant dans les recoins de la langue la possibilité d’une ouverture ou le désir d’une métamorphose. Seule cette écriture en nuances semble capable de dire les défis de notre époque, qu’il s’agisse de la régénération du tissu social ou du renouvellement des liens avec la nature. À l’ombre des cerisiers en fleurs, il y a toujours la lumière salutaire, quoique fugitive, des mots.

À propos de : Lamia Berrada-Berca, Chasser les ombres, Editions do, 2021, 168 p., 17€

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