Évangile en sous-sol

(c) Vincent Arbelet

Après deux volets de création ambitieux en forme de spectacles-fleuve aux racines de notre histoire commune – Vivipares (posthume) une brève histoire de l’humanité, et la Bible, vaste entreprise de colonisation d’une planète habitable – Céline Champinot revient au Théâtre de la Bastille avec une nouvelle proposition biblico-pop. Zone Critique a tenté d’en démêler les arcanes, avec certaines difficultés.

Pièce-catastrophe

L’hilarité des personnages tente de faire contrepied à une impression de fin du monde.

Influence de l’époque, pourrait-croire, dans la tendance actuelle au spectacle-catastrophe, où l’hilarité des personnages sur scène tente de faire désespérément contrepied à l’impression flottante que nous sommes après la fin du monde. Ici, quatre Beatles de pacotille aux couleurs de bonbon et aux voix de petits enfants surexcités s’applaudissent eux-mêmes devant une salle de plus en plus atterrée, et font vite grandir une forme d’angoisse parmi le public. Leurs pitreries sont trop grossières, leurs rires trop forcés. Vient s’ajouter à cette bande de comédiennes déchaînées une ambiance de bunker souterrain, entre le studio d’enregistrement clandestin et la décharge d’ordinateurs. Difficile d’y voir clair dans le babil fiévreux de ces clowns, mais il semblerait bien qu’une certaine forme de catastrophe ait eu lieu : les quatre faux Beatles pleurent la mort du leader de leur groupe, un certain Jésus (rien que ça). Depuis sa disparition, rien ne va plus, le monde est sens dessus dessous et la bande de faux-vrais chanteurs orphelins se sont réfugiés en compagnie d’une jeune prostituée enceinte dans un sous-sol encombré de matelas et de déchets électroniques, pour émettre d’obscurs communiqués sur une radio amateur, entrecoupés de chansons métaphysiques sur le sens de la vie. Difficile aussi d’en dire plus sur les quelques éléments dramatiques qui surnagent dans les conversations des quatre lascars : il y est question de drogues évidemment, mais pas seulement ; aussi de théorie du complot, d’expériences de mort imminente et d’un chanteur qui serait une taupe pour le compte du gouvernement (ou du Ku Klux Klan, mais ça semble être la même chose). En tout cas, ça ne va pas très fort pour nos scarabées époque Sergent Pepper – le fameux lonely hearts club band.

(c) Vincent Arbelet

Mythologies pop et paroles d’évangile

Aux figures de notre cosmogonie s’ajoute celle du chanteur pop, le nouveau dieu du monde contemporain.

Les conversations tournent sur elles-mêmes, avec des éléments récurrents, comme dans un rêve ou dans le délire issu des substances chimiques ; certes, certes, mais malgré ma grande patience face à la déconstruction et à l’éclatement dramaturgique, il m’a manqué ici d’éléments pour saisir quel propos se dessinait sous l’apparent foutoir des dialogues. Bien sûr, on peut toujours trouver quelques repères : ce « cavern club band » n’est pas encore sorti de la grotte de Platon, il se perd dans un monde d’images vaines issues de la pop culture, il cherche son récit parmi la multiplicité des récits possibles, il rejoue en grotesque l’histoire de l’humanité abandonnée par son sauveur. Mais ça ne suffit pas. Coller des morceaux de référence ensemble ne fera pas magiquement lever le corps d’un Frankenstein qui permettra d’en faire un tout.

On est dans un délire global d’interprétation.

Céline Champinot s’est inspirée de la Bible et des récits apocryphes, et réutilise certains types de formules répétitives, de structures de la narration que l’on peut retrouver dans ces récits fondateurs. Aux grandes figures de notre cosmogonie s’ajoute ici celle du chanteur pop, le nouveau dieu du monde contemporain avec ses adorateurs, ses ennemis prêts à le crucifier, ses paroles divines qui enchantent la foule des fidèles, ses apparitions miraculeuses, son pouvoir de transformer les objets en reliques et les enregistrements en messages sacrés de l’univers. Les Beatles, plus que d’autres groupes sans doute, ont en effet suscité ce genre de fantasmes, qui font vaciller les frontières de la vie et de la mort : pourquoi Paul McCartney est-il le seul à traverser pieds nus le passage clouté sur la célébrissime pochette d’Abbey Road, si ce n’est pour signifier qu’il est mort ? La culture pop regorge de ce genre de théories fumeuses sur le remplacement de certaines stars par des sosies, ou les messages secrets supposément cachés dans les paroles des chansons. « Pourquoi nos cœurs sont-ils brisés ? » demandent inlassablement les clowns de Céline Champinot – pourquoi, si ce n’est parce que la mort plane, qu’une catastrophe a eu lieu, et pourquoi pas la mort de Jésus après tout ? On est dans un délire global d’interprétation, par une bande de fous, au fond d’une cave. Et à force de dire et de redire, tout perd son sens.

Où est la sortie ?

Au fond, les mythologies ne reposent peut-être que sur des formes de canulars.

Je me suis accrochée tout du long pour tenter de comprendre où nous allions, sans réussir à lâcher prise dans le plaisir formel et poétique du mot, ni dans l’humour des situations – les deux me paraissant également trop peu subtils pour me permettre de changer de paradigme et d’accepter mon égarement. N’est pas Lewis Carroll ou Novarina qui veut ; le délire, la déconstruction ou l’absurde ne se manifestent pas uniquement par le fourre-tout de références intéressantes, ou par l’adoption de codes de jeu un tant soit peu cliché sur la folie – yeux qui roulent, rires hystériques, contorsions, figures grimaçantes. N’en reste alors que la forme extérieure et non le fond, une sorte de grand canular théâtral. Etait-ce le but ? Au fond, les mythologies pop et même nos grandes histoires fondatrices ne reposent peut-être que sur des formes de canulars : on nous fait croire que nos vies ont du sens, et nous avons tort ! Mais la proposition devient alors stérile et triste, sans autre constat que la vacuité générale. Seule la fin du spectacle, lâchant un peu la bride sur le sur-jeu et les rires forcés, a touché à quelque chose de plus délicat et de plus fragile, aussi. En fond de scène devant un écran grésillant sur du rien, les clowns se transforment et une autre image de fin du monde se dessine, plus beckettienne, qui fait place au doute, à la douceur, à l’abandon. J’aurais aimé plus de cette simplicité-là, vacillante et petite devant les grandes questions de la vie et de la mort : « où est la porte ? » et plus terrible encore : « alors, il n’y a rien ? »

  • Les apôtres au cœur brisé – Cavern Club Band, mise en scène de Céline Champinot, au Théâtre de la Bastille jusqu’au 28 janvier.

Les 31 mars et 1er avril à la Comédie de Colmar.

Du 5 au 8 avril  à la Comédie de Saint Etienne.

Du 12 au 15 avril au Théâtre des Treize Vents (Montpellier).

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