Damien Murith :« Crois en toi, et tu seras sauvé ! »

Damien Murith, en Suisse, le 7 mars 2021. GUILLAUME MÉGEVAND POUR “LE MONDE”

Dans une suite de fragments aussi poignants que poétiques, parue chez Labor et Fides en 2021 sous le titre Le Deuxième pas, l’auteur suisse Damien Murith décline dans ses moindres recoins cet état d’âme accaparant qu’est la douleur. Oscillant entre le pessimisme d’un Cioran et l’espoir d’une Marguerite Duras, il met en avant l’importance de l’autre pour pouvoir prendre en main son propre destin. 

Qu’est-ce que la douleur? « Impression anormale et pénible reçue par une partie vivante et perçue par le cerveau » dit le Littré, qui ne se trompe jamais. « Souffrance plus ou moins vive, produite par une blessure » précise le Trésor de la langue française. « La douleur est implantée dans l’espoir » dixit Marguerite Duras dans son célèbre texte éponyme. 

Damien Murith, dans Le Deuxième pas, publié en janvier 2021 chez l’éditeur protestant (et l’on verra que cela n’est pas anodin) Labor et Fides à Genève, renoue avec chacune de ces approches en faisant débuter son récit par un ensemble d’énumérations aussi frappantes que les renvois au monde animalier y sont déroutants: « Elle est cris, plaintes, pleurs. Elle rampe, brûlante, entre les chairs, et quand elle s’enrage, elle mord, elle griffe, elle broie, elle poignarde, laissant pour seule œuvre des corps qui se tordent. Sournoise, acharnée, hideuse avec sa tête d’insecte, elle est la douleur. Et la détresse, et le désespoir, comme des chiens fidèles, lui lèchent les doigts ».

Quadrature du cercle

La douleur serait donc un amalgame de sensations multiples où se rejoignent expériences mentales et physiques, où le repli côtoie l’éruption. Dorénavant et tout au long des soixante-six fragments dont est composé ce récit intimiste, elle se décline par au moins quatre biais: 

La douleur serait donc un amalgame de sensations multiples où se rejoignent expériences mentales et physiques, où le repli côtoie l’éruption

1° La douleur est angoisse. Angoisse du temps qui passe à chercher le pourquoi du comment. Angoisse d’un monde intérieur toujours plus régressif où les décisions sont prises à votre place, et lequel peine à tenir en éveil le souvenir d’horizons jadis ouverts à tous les possibles.

2° La douleur est tristesse. La tristesse de ne plus trouver les mots. D’être constamment submergé par les pleurs. D’avoir perdu la légèreté de vivre. De ne plus éprouver de plaisir. 

3° La douleur est honte. Honte de souffrir alors qu’a priori il y aurait des gens moins bien lotis. Honte de ne pas savoir guérir. Honte du mensonge qui refuse d’assumer en public comment on se sent vraiment. Honte de ne pas pouvoir surmonter seul le jour qui se lève après une nuit d’insomnie.

4° Enfin, la douleur est colère. Colère à l’encontre de ceux pour lesquels la vie n’est justement pas un fardeau quotidien et qui vous jugent comme un vaincu.

Nous autres

Malgré l’effort de vouloir mettre des mots sur un état d’âme pour le moins confidentiel, Le Deuxième pas est bien plus qu’une simple introspection nombriliste. Au contraire. L’indéniable force énonciatrice du récit réside justement dans le choix narratif de parler à partir de la première personne du pluriel. Ce nous cher aux modestes, aux majestés et aux collectivités: « Nous sommes l’armée des corps silencieux, mais nos âmes hurlantes claquent sous le vide du ciel, comme autant de drapeaux ». C’est en refusant la tentation alléchante mais prévisible du je – qui emprisonnerait le lecteur dans la conscience du personnage – que s’enrichit le récit. Dans la mesure où le recours au nous met en lumière un revers dont la première personne du singulier fait généralement fi. À savoir ceux et celles qui vivent ou plutôt doivent vivre avec une personne dévorée par la douleur: les conjoints, les enfants, les parents, la famille, les proches. Ne pouvant se cacher derrière la douleur, ils et elles sont contraints d’en subir et – dans le meilleur des cas – d’en atténuer les répercussions souvent dévastatrices. 

Ainsi l’extension narrative qu’offre le nous donne à la souffrance suscitée par la douleur une dimension universelle dans laquelle de nombreux lectrices et lecteurs se reconnaîtront sans doute et qui leur donnera si ce n’est la certitude, du moins l’impression de ne pas être seul(e)s. De plus, le choix du nous est aussi une façon de dire moi et la douleur donc de souligner à quel point la douleur prend possession de celui qui la subit.

Prélude rigoureux 

En même temps, l’extension opérée dans Le Deuxième pas tisse un lien très fort avec un autre texte de Murith, publié dix mois plus tard seulement, et probablement élaboré en parallèle: le roman Dans l’attente d’un autre ciel. La mise en perspective de ces deux textes leur confère en effet une certaine complémentarité. Parce que l’un et l’autre décrivent une traversée du désert qui, en fin de compte, se termine sur une note lumineuse et encourageante: le ciel nouveau pour l’un, la stabilité retrouvée pour l’autre. Parce que la défaillance, le gouffre de la folie et les moments de répit sont autant d’éléments revenant de façon constante d’un texte à l’autre. Parce que le choix d’un langage qui pèse ses mots, libéré de tout ornement superflu, révèle une même prédilection pour les formules saisissantes à la lisière de la poésie: « Sur le mur gris de nos certitudes, nous dénouons le souvenir d’une couleur, comme le dernier secours, désespéré, contre le doute ».

Le choix d’un langage qui pèse ses mots, libéré de tout ornement superflu, révèle une même prédilection pour les formules saisissantes à la lisière de la poésie

Dès lors, Le Deuxième pas apparaît comme le prélude rigoureux car libéré de toute contrainte à la fictionnalisation d’une interrogation prolongée par la suite à travers l’approche romanesque, davantage propice à la multiplication des points de vue, que propose Dans l’attente d’un autre ciel. Comme si les douleurs, plurielles et divergentes, éprouvées par les protagonistes du roman découleraient directement des descriptions minutieuses, nuancées et sans failles, menées en amont dans le récit.

Remonter la pente

La volonté nécessaire pour faire le deuxième pas, celui qu’évoque le titre du récit et qui permet de dépasser la douleur, c’est en lui-même que l’Homme contemporain doit aller la chercher

Reste la question du remède. Quelles sont les capacités humaines à surmonter douleur et souffrance? Par moments Le Deuxième pas semble adhérer au pessimisme d’un Cioran, dont on connaît les abîmes. Il y a dans les premières pages cette même idée d’une existence humaine profondément douloureuse, d’un inéluctable néant happant les âmes affligées, d’un suicide considéré comme ultime recours, bien que jamais consommé. Tout comme Cioran, pour lequel Dieu (fierté verticale oblige !) représente une option intellectuellement inacceptable pour échapper au labyrinthe de l’existence sur les parois duquel l’Homme, tête baissée, ne cesse de se heurter, Murith (et c’est là que le choix d’un éditeur spécialisé dans le fait religieux est intéressant) ne croit pas à une rédemption divine. Ni à une autre source de salut transcendantal d’ailleurs. Et pourtant son texte ne se laisse pas abattre par le désespoir. La volonté nécessaire pour faire le deuxième pas, celui qu’évoque le titre du récit et qui permet de dépasser la douleur, c’est en lui-même que l’Homme contemporain doit aller la chercher. Ce n’est qu’à la suite d’un tel effort que « [n]ous aurons la grandeur des combattants. Nous ferons de nos blessures nos médailles, et nos corps portés en triomphe sortiront vainqueurs de la dernière des batailles: accepter notre histoire ». 

Sur ce point, Duras n’aurait probablement pas contredit Murith. 

« À défaut d’ancrage, nous fixons le temps dans l’éternité d’un éclat de rire. »

« Que faire de l’amour-propre lorsque la peau qui nous enserre est une étrangère? »

« Les murs se traversent par inadvertance. »

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