Journal de Cannes #2 : pardon my french

 À l’occasion de la 75e édition du Festival de Cannes, Zone Critique vous propose son journal de bord, modeste recueil d’impressions, de réflexions, de souvenirs et d’oublis autour de films chéris ou, plus rarement, honnis, qui composent les différentes sélections cannoises. 

  • Falcon Lake de Charlotte Le Bon (Quinzaine des réalisateurs)

Au commencement, il y a un lac, un été qu’on sent sur le point de s’achever, mais qui n’est pas pressé, le vrombissement régulier d’insectes désœuvrés, l’odeur âcre mais enivrante de la terre limoneuse. Tout suggère la stagnation et le hiatus : Falcon Lake est donc d’abord le lieu de la vacance, un endroit qui semble libéré du régime despotique du temps sur les existences. Il fallait cette suspension pour permettre la rencontre de Bastien, pré-ado malingre et dégingandé, et de Cloé, de deux ans son aînée, adepte des histoires de fantômes – ces histoires à se raconter couchés et à dormir debouts. L’entrelacement du teen-movie et du fantastique n’est pas chose nouvelle, mais Charlotte Le Bon louvoie avec intelligence, se servant de son motif horrifique pour accéder à une phénoménologie des émotions et des pulsions : c’est à qui fera sursauter, frissonner, trembler de peur, de honte ou d’excitation. Cet état des corps adolescents, d’une tendresse folle, alimente la mécanique comique de Falcon Lake – par exemple, invité à s’allonger à côté de Cloé, Bastien s’enroule tant bien que mal dans un drap pour dissimuler sa nudité, finissant ainsi par ressembler à Belphégor  – en même temps qu’il dévoile le grand sujet du film : vivre avec un corps, c’est déjà vivre avec la mort.

  • Tout le monde aime Jeanne de Céline Delvaux (Semaine de la Critique)

Poursuivons notre journée de la francophonie avec le premier long-métrage de Céline Delvaux, comédie dépressivo-sentimentale dont l’originalité repose sur un double-dispositif : les (més)aventures professionnelles et amoureuses de Jeanne (Blanche Gardin) font ainsi l’objet d’un examen de conscience permanent, mené avec beaucoup d’ironie par une «petite voix dans la tête», que Céline Delvaux matérialise à l’écran par une série d’animations colorées – un procédé que la réalisatrice utilisait déjà dans son court-métrage Gros Chagrin. La stricte séparation de ces deux instances formelles – on regrette que la psyché animée ne déborde jamais, ne vienne jamais contaminer le réel – s’épuise assez rapidement, mais accouche tout de même de jolies idées, comme cette carte mentale de Lisbonne, qui s’illustre et se remplit selon les souvenirs de Jeanne. C’est pas sorcier, mais c’est charmant.

  • Les Amandiers de Valéria Bruni-Tedeschi (Compétition)

Les Amandiers, le Théâtre, l’école (fondée par Patrice Chéreau), un concours d’entrée passé avec beaucoup de convictions et autant de grimaces par de fougueux étudiants : dès ses premières scènes, la reconstitution de Valéria Bruni-Tedeschi fait de la question de la représentation son programme. Ce film de troupe ne sortira jamais du rapport au jeu, clamant à qui voudrait l’entendre que oui, le monde entier est un théâtre, que toute la vie est une tragédie qu’actrices et acteurs se doivent de vivre, puis de redéployer avec si possible une intensité faramineuse. Pour les personnages comme pour ceux qui les incarnent à l’écran, il s’agit d’étendre le domaine de la performance, essentiellement modulés en deux régimes de crise : le rire et les larmes. Entre les deux, pas grand-chose, le théâtre et le cinéma étant conjointement résumés par Bruni-Tedeschi à la mise en scène de soi, débarrassés de tout souci de l’altérité. Tout ce qui est du domaine du sentiment – désir, euphorie, désespoir – est ainsi le fruit d’une préconfiguration, qu’il suffirait d’assimiler théoriquement et de reconstituer méthodiquement pour donner le signe du vivant.

Dis, as-tu du coeur ? Non, mais je fais bien semblant.

 

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