Les Monades humaines

(c) Olivier Tresson

Première création de la compagnie Les Souffleurs de braises, Dénis Douillets nous prouve depuis la toute petite salle du Théâtre Pixel qu’on peut faire beaucoup avec bien peu de choses. Des décos découpées et incrustées dans les bureaux à défaut de place pour des étagères aux objets improvisés avec les moyens du bord (en un tour de poignet, un ordi et un mug deviennent un appareil photo), on y retrouve toute l’ingéniosité si stimulante de la jeune création. Dans cette pièce visionnaire, à l’ambiance très « confinée » bien que conçue avant la pandémie de Covid-19, on découvre quatre personnages noyés dans leur quotidien solitaire et se mentant à eux-mêmes pour se croire heureux. Chacun est enfermé dans sa tête et pourtant une histoire les lie : celle d’un drame que tous pressentent, mais sur lequel aucun n’ose agir… Une expérience sensible, amusante et pourtant terrible, qui questionne les liens interpersonnels de la société dans laquelle nous vivons.

Dépasser les archétypes

On a beau faire semblant, on vit toujours au milieu des autres.

Un immeuble, quatre appartements, quatre personnages, quatre stéréotypes : la Voyeuse, le Tchatcheur, Monsieur Tout le monde et Madame Tout va bien n’ont pas d’autre nom que ces étiquettes. Pas d’autre lien que leur condition de voisinEs. Il nous semble pourtant les reconnaître, tant chacunE nous fait dire « j’en connais des comme ça ». Les personnages apparaissent de prime abord comme des caricatures d’eux-mêmes, ce que souligne le jeu un peu farcesque des quatre acteur.ices énergiques. Le rire est de mise, et le plaisir bien particulier de discerner, sous le trait forcé de la portraitiste, des reliefs que nous avons toujours connus sans les voir. Des numéros de chant, de danse, de pantomime entrecoupent des réflexions sociologiques intéressantes et toujours mises en scène de manière divertissante, bien qu’on puisse regretter une vision qui peine parfois à se libérer des stéréotypes sociaux.

(c) Olivier Tresson

Derrière leurs dénis respectifs, ce sont de vrais drames personnels qui se jouent.

Ne vous fiez pourtant pas aux apparences : chacun des personnages est bien plus qu’il n’y paraît, et une écriture pénétrante et perspicace vous fera progressivement explorer des tréfonds inattendus tandis que la monotonie de leur vie craque petit à petit, échappant à leur contrôle, les forçant à faire entrevoir une vérité qu’ils fuient. Derrière leurs dénis respectifs, ce sont de vrais drames personnels qui se jouent, dévoilant une large palette de désirs, de peurs et de sentiments nuancés. Tour de maître, on se retrouve à aimer même (je dirais même surtout) le plus insupportable d’entre eux. On ressort de la salle renforcéE dans son humanisme, dans l’intime conviction que chacunE vaut la peine d’être aiméE, pour peu qu’on prenne la peine d’apprendre à lae connaître.

La tragédie sociale comme drame collectif

Dans l’immeuble de Dénis Douillets, si personne ne parle, tout le monde entend.

(c) Olivier Tresson

Tenant ensemble ces histoires fragmentées par des cloisons invisibles, le fil rouge d’une histoire collective s’articule autour du personnage de Madame Tout va bien. Car le déni dans lequel elle est empêtrée n’est pas qu’un déni individuel, c’est un déni s’élevant à l’échelle de notre société : celui des violences conjugales, qui étouffe les victimes en forçant les témoins au silence. Dans l’immeuble de Dénis Douillets, si personne ne parle, tout le monde entend. Mais se convainc, comme elle, que « tout va bien ». Pour ne pas avoir à agir, à parler, à sortir de son chez soi monadique. En fond de scène, où la vie n’est jamais en pause, la lente transformation s’opère pourtant en silence.

Alors, la tension monte. Jusqu’où peut-on ignorer ce que l’on n’est pas censéE savoir ? Comment aider une personne qui se refuse à tout contact ? Comment sortir de son propre déni, pour pouvoir percer celui des autres ? Le bruit et la lueur bleue des sirènes, qui ponctuent les scènes, ne présagent rien de bon. On n’est pourtant jamais à l’abri d’une surprise…

Dénis Douillets maintient jusqu’au bout un équilibre difficile : les mots, les anecdotes s’entrecroisent, en un rythme soutenu, sans jamais nous perdre, comme une multitude de gouttelettes formant ensemble un torrent se précipitant inéluctablement en cascade vers l’abysse. Car, on a beau faire semblant, on vit toujours au milieu des autres, et il faut accepter d’agir en conséquence ou en payer le prix.

 

  • Dénis Douillets,  texte et mise en scène de Noémie Zard, tous les samedis à 21h30 au Théâtre Pixel jusqu’au 2 juillet.

Reprise au Théo Théâtre du 14 octobre au 18 novembre, tous les vendredis à 19h.

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