Pastiches

San-Antonio – Du Rififi chez les Russkoffs

Dans la tranquille quiétude du Paradis chrétien, Frédéric Dard s’ennuie… Ses bouteilles de château d’Yquem, ses bassets bleus de Gascogne, ses amis (dans l’ordre) lui manquent, et les corps dodus des angelots rassemblés en leur glorieux cortège commencent à lui taper gentiment sur les nerfs. Afin de nous divertir un peu depuis son nuage, le romancier nous a fait parvenir un nouvel épisode inédit de sa série policière désormais culte. Nous avons donc l’honneur d’accueillir cette semaine dans nos colonnes le cent-soixante-seizième numéro de San-Antonio : Du Rififi chez les Russkoffs.

Aux petits pisse-vinaigre académiques, aux cuistres corsetés et peine-à-jouir, et aux connards nombreux :
si vous recherchez la langue française pure et parfaite relisez vos feuilles d’impôts,
et si vous n’aimez pas S.A., n’en dégoutez pas les autres !

            Amiteusement,
San-Antonio

CHAPITRE I

Moi, vous me connaissez ? Je suis pas le genre de mecton à suçoter du Kusmi Tea en glaçons… La night commençait à pointer le bout de son blair et je me tortorais bien paisiblement la titine dans un rade de la rue Saint-Jacques en compagnie de votre bien-aimé Bérurier et du commissaire divisionnaire de la brigade criminelle de Pantruche, surblazé Octogone rapport à sa carrure d’armoire calorifugée et à son goût prononcé pour la lutte libre. Tout baignait dans l’huile. Nous clôturions une bectance maousse à nous en faire péter la sous-ventrière, et Octogone tétait un généreux casse-patte à se mettre les artères en manches de ministre. Par-devers moi, l’Héneaurme attaquait avec entrain son second baquet de mouclade charentaise tout en quémandant du rabiot de blanquette de veau. La vision de ce goinfre infernal m’étant désormais habituelle, je sifflotais pour ma part la Marseillaise et une fine à l’eau lorsqu’un traîne-patins aux allures de serveur[1] vint troubler ma digestion et notre brin de causette.

– S’cusez-moi de vous incommoder, M’sieur le commissaire, mais y’a du monde pour vous au bigophone…
– Qui qu’est l’enviandé qui ôse venir troubler la nuiteuse quiétude des z’onnêtes gens ?,  beugla Béru, les babines dégoulinantes de jus.
– C’est la PJ, M’sieur Antoine, je crois que c’est urgent…
– Merci gamin ! Quelle cabine ?
– La trois, M’sieur le commissaire, à l’étage.
Je décolle subito mon derche du siège, monte l’escalier quatre à quatre, et décroche le bignou.
– À l’huile ?
– Commissaire San-Antonio ?
Himself !
– Nous avons une urgence… Rendez-vous à Orsay dans un quart d’heure. Dépêchez-vous.

V’la que les affaires reprennent… J’descends attraper mon veston et mon adjoint.
– En avant, Béru, on plie les gaules !

 

CHAPITRE II

L’Abondant, qui a pris la tangente avec la corbeille de bread et sa gamelle, finit d’ingurgiter sa collation au pas de charge. Il me file le train en rouspétant. Nous voilà devant le Quai. Je prie le Gros de bien vouloir s’essuyer les bajoues, de barricader sa margoulette et de nous laisser causer entre hommes. Nous pénétrons dans le burlingue de Jean-Yves le Riant, qui n’a pas l’air joice du tout. Comme un bonnet de nuit, même, il est triste, le gazier. Il est accompagné de Monseigneur Dominique Godelureau Haute-Cime de Vilepinte, qui n’est pas tout à fait de basse extraction, comme vous pouvez vous le figurer.

– Commissaire San-Antonio, la France a besoin de vous.
– Chanson nouvelle sur un air connu… Mettez-moi au parfum !
– Comme vous le savez, il y a de l’eau dans le gaz entre nos amis Ukrainiens et les forces armées de Wladimir Putine déployées dans l’ensemble du pays. En tant que démocratie occidentale exemplaire et que puissance diplomatique majeure, nous avons pris, en conscience, et en accord avec Monsieur le président de la République, la décision courageuse de ne rien faire.
– J’entends tout à fait, mais je goberge que c’est pas pour m’annoncer mon départ à la retraite anticipé que vous m’avez fait rappliquer dare-dare à l’heure où les bonnes gens roulent des patins à leur polochon ?
– Comme toujours vous voyez juste, Antoine. Monsieur de Vilepinte va vous donner les instructions qui s’imposent.

Dominique Godelureau Haute-Cime de Vilepinte s’approche d’un pas décidé. C’est un homme de haute taille, qui arbore une crinière onctueuse et un air constipé. On sent derrière son regard et son considérable tarin, un homme de flair et de compétence.

– Cher commissaire, l’heure est grave. Mes informateurs moscovites m’ont fait savoir, il y a quelques minutes, qu’un désastreux projet se tramait au Kremlin… Monsieur Putine, qui a perdu tout sens des convenances, projette d’envoyer, dans trois jours, un missile intercontinental sur Paris. Ce missile détruirait l’ensemble du continent européen, ce que nous ne souhaitons évidemment pas.
– Je sens que ce départ à la retraite se précise…
– « La tentation du désespoir, dans les heures sombres, est le fait des lâches », écrivait Thucydide…
– Simple trait d’humour, M’sieur le Ministre, déroulez la partoche, je sens que vous commencez à me captiver…
– Très bien, je n’irai donc pas par quatre chemins : vous partez demain pour Moscou afin de subtiliser les codes nucléaires et de sauver le monde libre. Votre adjoint Bérurier sera également de l’opération.
– Afin que vous puissiez commencer au plus vite cette mission, Antoine, j’ai quelque chose pour vous, ajoute le Riant.

Le vieux ouvre grand le tiroir de son Louis XV et en extirpe un demi-kilo de bicarbonate de soude, un compa (raison douteuse), une soupière en cuivre rétamée, un veau mieux que deux tue l’aura, une tranche de vie, six épluchures de kiwi, une mésange parfaitement empaillée, un amour impossible, cinq bourriches d’huîtres, une très mauvaise note, un rabbin islandais, deux banderilles dédicacées par Niño de la Capea, un costard en lin, un saucisson au marc de raisin, une vive altercation, une photographie de Xi Jinping en maillot de bain, un conseil d’ami qui te dit ça pour ton bien, trois pièges à loup, un bouquet de violette et deux billets d’avion.
– Tenez, commissaire ! Voici vos cartes d’embarquement pour Moscou.
– Nous partons donc pour l’Afrique de l’Ouest !, s’exclame Béru, toujours pointu question géographie.
– C’est à peu près ça… Un chauffeur vous attend en bas pour vous emmener à l’aéroport, ajoute sobrement Vilepinte.
– Formidable ! Moi qui ai toujours rêvé de prendre un coléoptère !, s’enthousiasme Bouboule.
Nous voilà dans de beaux draps…

 

CHAPITRE III

Le digérant Diplodocus et moi-même prenons place à bord du vol 835 pour la fédération de Russie. Afin de ne pas attirer l’attention et de ne pas creuser le trou des dépenses publiques, nous voyageons en classe pécore. Béru ronfle déjà comme un stentor. De mon côté, j’gamberge à la suite des opérations… Ça s’annonce plutôt coton. D’autant que trois michtons enfouraillés nous attendent à l’arrivée et qu’ils ne seront certainement pas là pour nous offrir un bain de pieds… J’ai les idées cirageuses…
Les diapos du patron ne laissent pas de place au doutes ce sont de vrais killers. Le tiercé est le suivant : d’abord, Boris Boldurine. Avec sa barbe de vieux croyant et son physique de jeune premier, ce grand malossol de deux mètres, ancien du KGB, a poulopé vingt piges entre la Sud de la Pleurésie et le Nord du Khudsatan avant de devenir l’éminence grise de Putine. Il a toute la confiance du maître du Kremlin. Vient ensuite Sergei Kranhdoff, un petit bouriate, sans un poil sur le caillou. Originaire de Paruchéhstock-Oushégrasseh[2], ce vétéran des forces spéciales a éclusé les steppes au moment des conflits tchétchènes en massacrant tout sur son passage, et fait fortune dans l’exploitation du gaz. Le bonheur des Huns faisant, comme chacun sait, le malheur des autres… La malsaine trinité se clôt avec Youri Mauffesselev : une montagne de muscle du Ghranbindsan, quasi-analphabète et quintuple champion national de roulette russe. Né à Khesquesséquecebinsk, les essais nucléaires bolchéviques ont modifié son code génétique et en ont fait un colosse. Cet ancien dompteur d’ours et lutteur olympique du temps des soviets suprêmes est connu des services de renseignement internationaux pour son incommensurable cruauté. Il fait l’objet de 376 mandats d’arrêt à travers le World.

Je me tourne, un tantinet anxieux, vers le féal compagnon de mes folles entreprises. Le Kolossal, tout en détente, se dandine sur son siège, se racle la guargante et lâche un considérable caisson. Chose dont le bruit des réacteurs atténue la gravité. Pas d’inquiétude outre mesure de son côté, donc. La partie va néanmoins s’avérer délicate, d’autant qu’avec la nature généreuse de ce cystiphore je peux m’attendre à de redoutables bifurcations… Bref, je ne donne pas chérot de nos osselets et on est bien partis pour l’avoir dans le pétrousquin. Sans même causer de la sacrée responsabilité qu’on a sur les endosses… Nous nous orientons, de façon inéluctable, vers une merde noire et quelques nuits blanches. Sorti de toutes ces horreurs boréales, la seule chose qui me remette un poil les idées à l’endroit, c’est la présence sur place de notre informatrice, la ravissante Olga Gloubiboulga, dont les diapositives projetées au ministère lors du briefing m’ont mis en appétit.

 

CHAPITRE IV

Dès l’atterri (plutôt sage) du coucou sur le tarmac, nous sautons dans un bahut. En quelques coups de volant nous voilà downtown où nous attend Djemal Hocqouille, un franco-bédouin en planque ici sous le sobriquet de Stivéstatoff. Je cloque sa Rondeur dans un troquet à proximité et file au Bar-Bess où le rendez-vous a été fixé. Une fois le bar atteint (promis, j’en viens au fait !), les choses se corsent (in un scornu di lu mondu, ci hè un lucucciu di mierda). Effaré, je galope direction la première cabine.

– Mademoiselle Gloubiboulga ?
– Elle-même… Je ne vous attendais pas si tôt. Stivéstatoff est avec vous ? Comment s’est passée la prise de contact ?
– Froidement.
– Ah, ah. Vous vous y ferez, commissaire, c’est l’âme russe !
– Je crains que vous ne me compreniez mal. Je suis arrivé trop tard…Quelqu’un l’a refroidi.
– Vous plaisantez ?
– Pas du tout, mon petit. Je viens de le trouver… assaisonné en pleine rue.
– Mon Dieu, c’est glaçant…
– En effet, c’est ce qu’on appelle un ice-crime !
– Pauvre Stivéstatoff, lui qui venait seulement de débuter son infiltration…
– Ah, je comprends mieux. Il était en période décès…
– Cessez de plaisanter et retrouvez-moi dans 30 minutes au palais Impérial, rue Großtétine, face à l’entrée de la galerie Lymytroff qui donne sur le boulevard Pompdesky. L’un des gardiens du Kremlin y a ses habitudes.
– Laissez-moi le time de passer un coup de bignou et une liquette, et je suis à vous !

Je retrouve l’Héneaurme à la place exacte où je l’avais posé. Son formidable postérieur avachi sur un tabouret au bord de la crise de nerf, entouré d’une demi-douzaine de pue-la-sueur autochtones, Béru écluse paisiblement quelques gorgeons d’eau-de-vie d’Ararat en dissertant sur les choses de l’existence.

– Ho ! San-A ! Viens donc z’avec nous ! J’ai lié conne essence avec ces bougres, ils sont pur gold !
– Sans façon, mon vieux. Je file dîner au palais Impérial ! J’aurai d’ailleurs besoin de ton aide pour couvrir mes arrières… Je compte sur toi pour y être incognito dans une heure.
Of course, chef ! Dans une heure pétanque ! Je vais me dégauchir un poil les cannes d’ici là en visitant le désolé de les Nines[3].

 

CHAPITRE V

Comme vous vous en gourez sûrement, le palais Impérial n’est pas tout à fait une gargote de Calcutta… Des colonnades en marbre de Carrare, un plafond recouvert de lustres de cristal et une centaine de guéridons impeccables, dressés de broderies blanches et surmontés de candélabres en or m’accueillent sans moufter. Un quartet de musicos joue un morcif en sol mineur pour célébrer la révolution d’octobre. Je zyeute un coup la salle quand j’aperçois Olga. Me v’la comme commotionné. Olga… Quel sonnet ! C’est une fine nymphe blonde, souriante, gracile, racée, aérienne, aux grandes mirettes en amande, nuances saphirs. Le port est altier, l’ovale du visage divinement dessiné et l’enveloppe adorable. C’est plus une gonzesse, c’est la Grâce miniaturisée dans un mètre cinquante-sept… Avec ses sourcils en ailes d’hirondelle, cette féérique fille a du ciel en elle. Qu’elle est aimable de ne pas s’envoler ![4] Jolie comme une nuit de juin, la gosse m’arrime du regard. Je me sens soudain sans sève. La Verdoyante m’a coupé l’herbe sous le pied, je suis comme qui dirait cueilli. Les garçons de table, réunis en un drôle de conclave, la biglent mêmement, en loucedé, bien ébaubis, comme des pots de fleurs, en somme. Faut avouer (à demie pardonnée ?) qu’elle ratisse large. On est jamais tout à fait bien prêt devant la beauté… C’est drôle comme, tout San-A que je suis, je reste souventefois un gonze comme les autres. On est tous, ces moments-là, comme le chiard septembral devant l’attrayante institutrice. Tout tourne trop solennel. On a le cœur gros et plus tellement le sens des proportions[5]. Je m’explique pas bien le pouvoir que les donzelles peuvent prendre sur nozigues, comme ça, sans rien foutre, sans rien démontrer de particulièrement remarquable. Elles ont qu’à paonner, poser, s’exposer, se proposer un chouia et c’est nous qui partons, mors aux dents, dans de drôles de carrousels mentaux. L’Adorable remet le couvert : la v’la qui me lance maintenant un discret signe du bout des arpes. Je l’emmènerai bien faire un tour, rien que tous les dieux, histoire de la glorifier un peu, en chair et en noces. Oh, comme j’adorerais partir en vacances dans son délicat décolleté… Allons bon, trêve de digressions ! Je souffle un big coup, prends la démarche idoine à ce type d’entretiens et me v’la devant sa table où elle m’accueille d’un air affable (comme dirait La Fontaine).
– Ravie de faire votre connaissance, commissaire…
– Tout le plaisir est pour moi.

Nous causons gentiment de la situasse lorsque les plats déboulent. J’me permets ici une incise afin de vous instruire, ô nets lecteurs, de quelques généralités sur cette région du globe. On a beau dire, les popoffs peuvent nous tenir en respect question donzelles. Leurs femelles ont de la tenue. Les regards sont tranchants, les gambettes interminables et les pommettes saillantes (pas que les pommettes d’ailleurs…). En revanche, pour la bectance, c’est pas la même limonade ! Ce que je vois dans mon assiette ne me semble pas franchement comestible… Pour être tout à fait honnête, il me semble même que ça a déjà été digéré. Olga m’informe qu’il s’agit d’une spécialité du coin, qui nourrit la moitié du continent depuis Boris Godounov : le goulasch. J’entrave bien que le coin est plutôt duraille et que les terres gelées ne permettent pas de merveilles gastronomiques, mais rester en panne mille ans sur ce genre de tambouille me paraît pour le moins suspect. La mélasse qui se trouve dans ma gamelle me semble d’ailleurs bien étrange… J’approche mon blair discrètement de cette bouillasse. Elle ne schmecte rien… Vous vous en doutez, la perspective d’un casse-dalle au Polonium ne m’enchante guère. Comment me tirer de ce faux-pas ? Refuser le plat, ce serait froisser mon hôtesse et ce n’est pas ce que je souhaite (du moins pas dans ce sens-là)… Je virgule un coup d’œil navré à la tablée voisine. Un gros bonhomme empingouiné est en pleine bombance avec deux naïades au trois quarts majeures et à demi-nues. Un saladier de caviar est posé sur la table et le roteux Moët-Crystal est de sortie. J’augure que mon bienheureux voisin a également, devant lui, une assiette de ce plat étonnant. Comment échanger nos gamelles ?

Les plombes passent et sa sérénissime altesse Béru Ier, grand sénéchal de la pistache et Roi des glands, ne pointe toujours pas le bout de son blair. Je ne saurais vous dire pourquoi, chères lectrices, ô trésors bleus de mon âme indolente, mais j’ai comme un mauvais pressentiment… Laisser l’Obèse partir en goguette dans un patelin où le moindre tord-boyau à licher ascensionne facile jusqu’à 39,5° me file un chouïa le tracsiff. Je crains que mon australopithèque favori ne me concocte un enfièvrement dont lui seul a le secret et aille s’embarquer dans je ne sais quel ahurissant zapoï… Tout à coup, j’esgourde un formidable fracas, un faramineux raffut, un colossal esclandre[6] !

Un barnum de tous les diables commence du côté du vestiaire quand je vois surgir, tonitruant, un être absolument indescriptible (je vais m’y escrimer tout de même). Accoutré d’une chapka élimée en peau de lapin, d’une salopette rapiécée dont la bretelle droite danse la gigolette derrière son passage, la trogne rubiconde, tonitruant des propos incohérents en franco-ruskoff tarabiscoté, l’Abominable Homme des Tavernes fait une entrée tapageuse dans notre cantine. Le Mastar est rouge comme une écrevisse, essoufflé comme une bœuf et gueulard comme un putois. C’est plus un bonhomme, c’est une animalerie au complet qui se rameute ! Cet éléphanteau, embarqué dans une crise de delirium pas si mince, va tout faire foirer… Moi, vous me connaissez ? Comme vous vous en gourez, je me gondole un poil en voyant débouler l’Héneaurme de cette humeur, mais la situasse n’est pas cirrhose… Sinzano priez pour nous ! On joue malgré tout notre cuir dans cette affaire et je sens qu’on s’embarque gaillardement vers une séance de kir à la carabine pas piquée des vermisseaux.

– Hep, ma bonn’dame ! Esse pas pôssib’ grignotevitch oune pètite kekchoss ? », barrit l’Immense. Soixante tronches ébahies se tournent en un clin d’œil vers l’Ultime Porcelet. Je profite de la confuse pour échanger prestement mon écuelle et celle de l’oligarque. Béru, empoigné de toute part, est poussé vers la sortie. Il tonne de plus en plus fort. À la demande discrète du gérant, les musicastres accélèrent la cadence pour essayer de camoufler le skandal. Sa Lourdeur se débat, hurle à plein poumons, mais on ne l’entend presque plus. « Margoulins ! Infâmes ! Communisses ! ». Il a déjà un pied dehors quand, soudain, à la fin d’une adagio sublime, la dernière note de violon retentit. Le silence est béant lorsque Béru passe à l’attaque. L’Obèse, comprimé par huit serveurs à bout de souffle, dont l’un tire de toute ses forces sa brettelle tel un cheval de halage, lâche subitement une gigantesque perlouze. La déflagration est telle qu’elle fait trembler les lustres[7]. Les bougies, soufflées, s’éteignent. Les vitres ont sauté. Nous voilà plongés dans la pénombre propice aux amours ancillaires… Autour, c’est le branle-bas-de-combat. Les serveurs courent en tous sens pour échapper à cette attaque de gaz moutarde. Ça se tamponne, ça se renverse, ça s’entrechoc, ça se colusionne. On entend des cris stridents, des bruits de torgnoles et de soupières renversées.

La confuse est hyper-totale quand je sens une ferme paluche se poser sur mon épaule. Ni une, ni deux, j’empogne à deux mains le samovar en fonte qui se trouve sur notre table et l’envoi vigoureusement valdinguer, façon Spoutnik, dans la tronche de l’inconnu qui s’endort subito d’un sommeil aussi profond que le gouffre de Padirac. Mon invité mystère s’écroule sur moi de toute sa masse. Propulsé en avant à fond les baloons, je viens heurter de plein fouet la table qui bascule brusquement, à la manière d’un trébuchet. Bang ! Vzoum ! Bwraf ! Voilà nos goulaschs catapultés à pleine turbine sur les deux pouffiasses de la tablée voisine qui se mettent à bramer à l’unisson et à se trémousser frénétiquement. Anarchie, chaos, capharnaüm ! 100% sonné, je parviens à m’extirper de sous mon assaillant et profite de l’obscurité pour le fouiller. Cette inertie de mammifère antédiluvien, ce faciès casaniçois (qui mal y pense ?), ce falzar tendu jusqu’aux limites de la catastrophe, ce quintuple-menton, ces sourcils joints comme les mains d’une première communiante, cette belle odeur de sueur prolétarienne, cette bacchante balzacienne, ces petites orbites porcines… Illico ça ring a bell. Morbleu de Myriamerde ! J’ai occis Béru !

Malgré mes recommandations nombreuses, l’Immense est parti siroter dans le grandiose. Il a le fond de teint beaujolpif et pas plus de contenance que de margarine dans la culotte d’un zouave. L’autre crème de gland a dû sacrément dépasser les bornes et s’arroser comme il faut l’escalier de la cave car je tourne presque de l’œil à son haleine qui me rappelle nos visites estivales à la coopérative viticole de Juliènas. Mais revenons-en à la situasse. J’ai comme de la fuite dans les idées mais Elephant Man est au point mort… Afin de sortir ce trou du schpountz du coma, je décide de lui claquer une salade de phalanges de quatre livres et demie à travers la frimousse. Béru ouvre un vasistas visqueux.

– Mais où qu’on est ? K’est ce qu’on fout dans le noir ? Qu’esse qui s’passe ? beugle le Dévasté.
– Écoute-moi bien, marouflard infernal, il va falloir la jouer dans le feutré si on ne veut pas finir avec toute l’armée rouge sur le paletot !!! Pigé ? C’est à la flûte de pan que ça va se jouer si on ne veut pas l’avoir in the baba, comme on dit à Rome ! C’est donc pas le moment de sortir l’artillerie lourde ni les tambours du Mato Grosso ! Quant à votre attitude hautement déplorable lors de cette mission d’infiltration, inspecteur Alexandre-Benoît Bérurier, elle sera communiquée en haut-lieu !
– Jt’assure que j’y suis pour rien, vieux… Je me suis à peine humecté les amicales…, balbutie Béru.
Le Gros Biquet poursuit ses salades à voix basse pendant l’évacuation. Je me tamponne le coquillard de ses explications comme de ma première chaude-pisse. Nous mettons les adjas et nous trissons rapidos par une rue agaçante[8].

 

CHAPITRE VI

J’ai consigné Béru dans sa piaule. Sa Rondeur dort du sommeil des justes et vrombit comme une double moteur 700 chevaux de Tupolev SB-2. Nous n’avons pas encore croisé la route de nos trois affreux mais on ne peut pas dire que nous ayons progressé d’un iota… Stivéstatoff est à la morgue, Olga disparue, et notre matuche dans la nature… Comment obtenir les foutus clavettes de la salle des coffres et récupérer les codes ? C’est à tout ça que je phosphore au bar de l’hôtel, en compagnie de ma triple vodka glace, lorsque deux mimines de velours se posent sur mes hanches en acier trempé.

– Quel fiasco, Antoine… Je crois que vous me devez un dîner en tête-à-tête…
– Olga ! Comment vous êtes-vous tirée de ce bourbier ? Et… Vous vous êtes changée ?!
– Oui, j’ai préféré passer une nouvelle robe, l’autre était si déchirée…
– Quel dommage…
– Si nous sortions prendre un peu l’air, commissaire ?
– Vous avez raison, je n’y vois plus clair…

Nous marchons côte à côte dans la noye, silencieusement, le long du boulevard Toubèneff when nous entendons des braillements de soiffards. Une altercation ? À quelques mètres devant nous, un homme en uniforme glisse de tout son long sur le trottoir gelé. Un coup de pied pleine pompe au poumpadère l’a projeté manu militari hors de son zinc chéri. La lourde claque derrière lui avec tumulte, et sa casquette de la garde le rejoint sur le macadam quelques secondes (j’ai oublié de les compter mais je sais qu’elles étaient plusieurs !) plus tard en passant par la lucarne. Le valeureux fonctionnaire, rond comme une queue de Peul, rouscaille, se redresse à tâtons, enfonce sa chapka sur son crâne et titube quelques pas avant de s’effondrer sur un banc pour y entreprendre un roupillon aussi profond que la psychologie d’un héros de Dostoïevski. Je me rapproche de cet énergumène à pas de wolf, fouille sa pèlerine et y dégote un jeu de clefs plus imposant que celui de saint Pierre himself. Olga riote.

– Quelle chance, Antoine ! Cette clé-ci est celle de l’entrée de la garde, celle-là de la salle des coffres. La vie est parfois incroyable… Quel roman !
Je virgule mon sourire de tombeur n°173 à Olga, et entreprends de me déloquer.
– Commissaire… Vous me plaisez beaucoup et je connais la réputation de vos compatriotes, mais, enfin… Ici, à cette heure, sous la neige et en pleine rue ?, bredouille Olga en détournant le regard.
– Avec vous, ma toute belle, ça pourrait être au sommet du Kikimandjaro ou au tréfonds de la grande palmeraie de Zizi-Ouzou que ça ne ferait aucune différence ! Nonobstant, ne perdez pas votre sang froid, je compte seulement dérober les fringues de notre ami ici présent afin de pénétrer dans le Kremlin sans accrocs.
– Oh, Antoine, comme vous êtes ingénieux !
– Vous pouvez vous retourner. Alors, qu’en pensez-vous ? N’ai-je pas fière allure ?
– N’exagérons rien… Disons que… ça fera l’affaire !, pouffe discrètement la Doucette.

 

CHAPITRE VII

À peine arrivés dans la salle des coffres v’la que j’esgourde des pas dans le couloir. Un troupeau de pachydermes en rut ne serait pas plus tonitruant. Les voilà qui rappliquent dare-dare pour nous zigouiller, nous, nos fils et nos compagnes. La lourde claque un grand coup. Mânes de mes aïeux, quel embarras mortel ! Nous voilà coincaresse en mauvaise compagnie… Boldurine, Kranhdoff et Mauffesselev entrent en roulant des mécaniques. Ma parole, c’est le gala des enviandés ! Charmante villégiature… J’ai comme l’impression que ces Russekis empiètent sur mon espace vital. Puisqu’oncques ne songe à entamer les hostilités, j’ai décidé d’artagner comme il faut !

– Ta dernière heure a sonné, San-Antonio !, s’exclame le plus c… des trois.
– Écoute-moi bien, mon petit bonhomme en mousse… Primo, je te recommande de te munir d’un double décimètre pour bien mesurer tes paroles. Deuxio, faudrait aussi penser à ajuster ta tocante, parce que c’est pas trois gugusses de votre acabit qui vont m’envoyer faire ronron au purgatoire.

Après cette sortie réussie, j’ai juste le time de précipiter mon Olga derrière un fauteuil et me voilà de nouveau face à ce triumvirat de mauvais aloi. La Ravissante a l’air de chairedepouler un poil. Je lui virgule mon plus bath sourire.
Mauffesselev tente une approche timide, j’arrête son crochet du droit et lance toutes mes forces dans la bagarre. En avant la moujik ! Je m’en donne à cœur joie ! Quelle corrida, mes bons amis… J’entame ma leçon inaugurale de satonnage en me jetant au sol subito. Kranhdoff se rue sur moi avec sa tronche de suppositoire, je l’attrape par le colbac et lui administre ma plus belle planchette japonaise. Objectif lune pour le ruskoff qui part s’encastrer joyeusement dans la cloison. Chauve qui peut ! Kranhdoff s’écrase. Brisé, il est. Comme dirait ma bonne Félicie, on ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs…
J’me relève presto. Les deux affreux restants me font face. J’envoie Mauffesselev au coin en lui administrant une talmouse bien méritée façon instituteur de la IIIe République avant de bondir sur Boldurine. Mes deux chassés latéraux comacs lui coupent la chique. Faut dire que j’ai mis le paquet. J’enchaîne en lui cloquant un penalty tout schuss dans les bollocks qui lui arrange les nouilles en collier façon fête des paires ! Le colosse des Carpates, soudain, verdi (sans paraître rigoletto outre-mesure), et chancelle[9]. J’éteins définitivement la lumière en lui envoyant une mornifle d’ours brun dans la gamelle à phosphore qui le laisse entre la vie et la morgue.

De son côté, Mauffesselev veut jouer les prolongations et a eu, de lui-même, l’idée saugrenue de se relever. Fatigué de tout ce remue-méninges, je décide d’abréger notre séance d’échauffement en dégainant mon Magnum et en collant deux pruneaux meûmeû dans les rotules de cette andouille pour lui inculquer les bonnes manières. Afin d’arrêter ses beuglements de mammouth constipé je prends les devants et provoque une rencontre inopinée, mais intense, entre la crosse de mon .44 et sa tempe droite. Bingo ! Le sagouin soviétique tire sa révérence et s’en va roupiller dans les bras de Morphée. Je rengaine mon appareil à distribuer des somnifères définitifs et me désintéresse de son cas.

Alors, le temps suspend son vol et la Délicieuse sort discrètement de sa planque. Elle lève sa mignonne frimousse et me décroche un smile qui me fait fondre comme les antiques glaces de la Volga aux lueurs douces et suaves du printemps moscovite. J’essaye de ne pas perdre le self control qui me caractérise, mais je me sens soudain d’une humeur bigrement poétique. J’ai dans le palpitant une escarbille de tendresse et une fleur me pousse dans la tirelire. Traduisez : c’est comme qui dirait Sarajevo dans mon slobart, j’ai les baloches à fleur de peau, la frénésie calbardière et je me sens tout prêt à hisser les couleurs. Priorité au direct, me dis-je, c’est pas le moment de se goberger des délices de Capoue en dépiautant cette tigresse sibérienne. Ce n’est que later qu’on ira se faire lustrer la tétoche ! Dans la vie, faut y aller steppes by steppes[10].

Le commissaire San-Antonio a tout de même une conscience professionnelle et un turbin à liquider. J’ai pas fait 2 486 bornes pour me la tailler en biseau. Il est temps de se manier la rondelle et de se farcir ce coffre rapidos ! Le coffiot en question est un Fichet YA-V 124*86-7 bunkerisé de 215 litres avec système de fixation en goupilles du bloc serrure de sécurité patibulaire, trilobites mobiles à butées de verrouillage combinatoire, quintuple tringlerie de manganèse renforcée sur ressorts, coque étanche en simili-kevlar blindé à triple pontage coronarien, combinaison mécano-thermostatique tactile à stabilisateurs tubulaires biométriques inversés, molettes et glissières mobiles pharyngées avec hélices à capuchons communicants, monnayeurs manchonnés tri-convexe à renforcement automatique et alarme ultra-sonique à rayons conducteurs infra-rouges progressifs. En bref, c’est du tout cuit ! Violer verrous, cadenas et serrures est chez moi une seconde nature, c’est mon côté Louis XVI[11].
Les codes dans la pocket, Olga dans la pogne, je prends la tangente direction l’hôtel.

 

CHAPITRE VIII

Ça y est, l’heure a sonné ! Pour une maousse party de bas-ventre, je suis comme qui dirait la personne idoine. C’est le moment de l’empapaouter et je suis bien résolu à lui faire le coup du Grand Vizir because question Kâma-Sûtra, j’en connais un rayon. Ardent tringleur, j’ai décidé de lui sortir toutes mes astuces plumardières et mes connaissances anatomiques (qui sont aussi vastes que la Sibérie). Hardi petit ! M’est avis qu’on est en train de s’engager dans une partie de jambonneaux comac…

La jouvencelle s’approche de votre serviteur, se pavane comme une infante défunte, passe ses mains autour de mon cou, puis me fixe de son petit air mutin. Je lui lâche un bécot baveux de garçon de ferme et dépose mes paluches sur ses hanches marmoréennes. J’ai le zobar suppliciant. Madâme se pâme. Cette gosse met tant de célérité à défaillir ! La v’la qui se marre maintenant, d’un mignon rire perlé. Je crois qu’elle a pas bien pigé dans quel drôle de manège elle était en train de mettre les nougats… Je vais la fignoler, moi ! On est partis pour une séance de radada si formide qu’il va lui falloir une visite chez le toubib pour se reconstituer ! Elle est offerte, ouverte comme les portes de Westminster Abbey un jour de couronnement. J’arrache ma lime, dépose la demoiselle sur le paddock et passe à l’attaque. J’ai décidé de laisser à la môme un bon souvenir du pays des Doigts de l’Homme et de lui révéler toute l’étendue de mon talent.

J’démare molo avec le coup du frisson à moustache puis j’enchaîne avec le babouin glouton, et poursuis sur ma lancée avec la toupie baveuse et l’amortisseur télescopique. Mon Dieu, quelle orgie ! La Sauvageonne est dans tous ses états. Heureusement que la piaule est capitonnée car on atteint des niveaux de ramdam pas racontables. Mézig et la Petite, on est comme en fusion. On est branché sur du 4 000 volts, en circuit fermé. Moi, vous me connaissez ? Je pratique l’amour terroriste et le plastiquage de bonbons, je suis le Grand Khan du feu d’artifesse. Mes nuits bleues ont comme un arrière-goût de courbatures… Quand je me lance dans ce genre de commando, c’est toujours aux côtés du Front de Libération des Noisettes et du C…, tendance Canal Hystérique. J’sais pas si vous mesurez la portée de mon solo de balalaïka, avec vos petites tronches de microcéphales, mais je peux vous dire que mon Olga, elle, l’apprécie. J’ai le missile à tête chercheuse qui a triplé de volume et on est à deux doigts de perdre connaissance tous les deux quand, suddenly, afin d’enfoncer le clou, je décide de finisher en beauté avec ma spéciale des grands soirs : le presse-purée bulgare. C’est plus un coït, c’est de la sauvagerie. Nous roulons fissa sur l’autoroute du plaisir et avons du mal à réfréner nos transports en commun…

Au plus fort de la chasse à courre, la russkoff perd tout sens de la mesure. La gonzesse n’est plus sonorisée, elle est portée sur l’incandescence. C’est le grabuge monstre dans notre isba, le grand circus, la bamboche des big days. Elle interjectionne, s’émotionne, s’exclame, m’acclame. Nous nous sommes, ça, je crois, bien trouvés. C’est ce qu’on appelle, dans le jargon de mézig, une rencontre au sommier ! À pine terminée, on frappe à la porte. À quelques minutes près nous étions pris en flagrant du lit… J’open la lourde en homme comblé, la biroute turgescente et le smile au lèvre, quand je prends subito un grand coup de barre à mine au milieu de la calebasse. Je vacille (de corps), m’acier, puis métal. Que fer ?

 

CHAPITRE IX

Un sodo glacial me sort du coma. En entrouvrant les chasses je distingue confusément trois silhouettes sinistres. Peu à peu mes mirettes font la mise au point. Et le spectacle ne m’enchante guère… Debout, entourée de deux grobras, Olga me zyeute d’un air d’autoroute.

– Commissaire… Comme vous êtes prévisible !
– Chère Olga, ce n’est pas ce que vous racontiez, pas plus tard qu’il y a cinq minutes, quand j’ai subitement…
– Taisez-vous !, m’interrompt la tigresse. Aydêzourç, administrez son somnifère à Monsieur !

L’un des deux gorilles s’approche d’un pas tibulaire. Cet enfifré est balèze comme un Turc. Les coups pleuvent. Je dois dire qu’il Bosphore. Je forget mon blase, la hausse des prix du carbure, les dix commandements, et déguste une tisane de poings qui me renvoie au dodo.
A few moments later, je suis inopinément sorti de mon hibernation par un maxi coup de babouche dans les aumônières, administré, cette fois-ci, par le second gorille. J’ai les litchis en coulis. Ce tueur-là porte le genre Chaybanides. C’est plus une association de malfaiteurs, c’est United Colors of Corruption ! Malgré son faciès difficile, je le trouve quand même gonflé de passer ses nerfs sur mes glaouis… Normal, me direz-vous, c’est un Mongol fier[12].

– Bien concentré, cette fois, Antoine ?, reprend la Toute Belle.
– Traîtresse ! Moi qui nous visualisais félon pour l’autre…, dis-je, afin de gagner du temps en emmenant Madame promener un peu sur la carte des tendres. But in the end, c’est pain perdu.
– Commissaire, j’ai tué Stivéstatoff quelques minutes avant votre arrivée. C’est moi qui ai prévenu Boris, Sergueï et Youri de notre entrée au Kremlin. Je suis le cerveau de cette opération. Alors épargnez-moi vos salamalecs, je vous prie. Ces trois incapables n’ont pas su vous arrêter. Je saurais, moi, m’en charger !

Olga s’approche de mézig avec un pic aussi pointu que celui de la Mirandole. Je sens que je vais finir poinçonné façon ticket de métro, direction le terminus, station boulevard des allongés. C’est la fin des flageolets… Sur cette réflexion pleine d’optimisme, j’entends toquer trois fois à la puerta. Quel coup de théâtre !

– Qu’est-ce que c’est ?, interroge Olga, d’une voix suave, en faisant signe à Jules et Jim de la boucler.
– Это курьер Uber Eat. Я иду за доставкой трех гуляшей!
– Entrez, entrez donc !, s’exclame sa Splendeur en ouvrant la lourde.

Olga tire une drôle de terrine en apercevant son livreur. Too late ! Plus on est de fous, plus on rit. Béru entre en trombe dans la pièce. C’est le festival de la torgnole, la grande polka des mandalettes. Il pleut des calottes comme à Gravelotte ! Igor et Grichka sont mis hors d’état de nuire en quelques secondes. Le Gros leur administre une dégelée de groseille dans la poire. Les arcades et les tarins sautent comme des cabris (c’est fini !) et nos deux compères partent en arrêt de travail longue durée. Olga est médusée comme une plage de La Baule au mois de juillet. Emporté dans son élan dévastateur, Béru profite de sa déconfiture pour lui coller une beigne courtoise, mais zélée, qui l’envoie valdinguer à l’autre bout de la pièce. La gamine a l’air sonné. Elle a comme qui dirait le papillon qui tape dans l’abat-jour.

Béru me déligote pendant qu’Olga entame un petit somme. J’agrippe les codes posés sur la table et me tourne vers mon sauveur.
– Alors, chef ? On s’esbigne ? Qu’esse qu’on fout de la môme ?..
– Laisse-là pioncer, va. Elle est encore plus bath quand elle dort…

 

CHAPITRE X

Me v’la enfin de retour à Paname. À peine arrivés, je dépose Béru et les codes à la maison poulaga et file chez Félicie. Ma dabette m’attend, souriante, avec a lot of tendresse et un poulet à l’estragon. Quel velours c’est, ma mater, et quel bonheur de revenir at home (de Savoie) !
– Antoine ! Mon fils !, glapit la bonne vieille en me voyant débarouler sur le pas de la porte.
Ça hume bon la popote, le café tchou-tchoutte rieusement sur le feu, mon plume est ready et la table est mise. Vous allez sûrement me trouver pétrograd mais je me dis in petto que s’il y a bien une donzelle à qui on peut faire confiance, c’est sa daronne, étant entendu les souffrances qu’elle a dû digérer pour mettre bas et l’adoration somme toute très considérable qu’elle a pour sa progéniture. L’amour de nos génitrices est quelque chose de parfaitement extraordinaire, croyez-moi bien. C’est comme un chèque à blanc qu’elles nous font à la naissance, nos vieilles. Pour tous les affronts, cruelles couillonnades, innombrables singeries qui s’annoncent. Nos mères pratiquent comme personne le pardon des offenses. Quand un demi-sel termine sa course au ballon son pater le renie, ses potes se font la malle, sa régulière va voir ailleurs s’il n’y est pas. Qui c’est qui reste pour lui ramener, semaines après semaines, des pâtes de fruit et un paquet de sèches au parloir et pour l’esgourder bien compréhensivement radoter comment qu’il est si chagrin d’avoir tout foiré ? Des gonzesses, y’en a plein les trottoirs, plein les bureaux de vote et les boîtes à la mode, mais des daronnes on en a jamais qu’une… Passés les soubresauts de la gaudriole et les égarements du cœur, on a tous besoin d’une sainte. Alors ce soir, ce sera plateau télé et mots-croisés avec Félicie. In fine, je crois que je suis vraiment un bonhomme d’habitude.


FIN

 

 

 

 

– Dard, Frédéric, Du Rififi chez les Russkoffs, Fleuve édition, coll. « Fleuve noir », série « San-Antonio », 212 pages, 15,50 €

 

 

[1] Ou l’inverse, je ne sais plus…

[2] Je précise à mes bons lecteurs qu’il ne s’agit pas ici de publicité déguisée et que je ne touche aucun droits d’auteur sur cette vanne, néanmoins très bonne.

[3] Béru veut sûrement parler ici du Mausolée de Lénine.

[4] Cette phrase n’est pas de moi, mais je trouve qu’elle s’insère bien ici… D’ailleurs, les phrases c’est comme les maîtresses ou les raquettes de squash : faut pas hésiter à les emprunter une heure ou deux, de temps à autre !

[5] Ne faites pas l’autruche et avouez quand même, tout littéraro-snobinards que vous êtes, qu’ici je vous émeu un chouia !

[6] Je suis atteint de synonymite aiguë depuis quelques jours, je prie humblement mes compréhensifs lecteurs de bien vouloir m’en excuser…

[7] J’invite les outrecuidants qui remettraient en cause l’authenticité de cette scène, à fermer tout de suite ce bouquin, à ouvrir un Mauriac et aller se faire disloquer le fondement chez les Hellènes. Activités qui, soit dit entre vous et moi, vont très bien ensemble.

[8] Comme dirait Béru.

[9] Un peu comme Jacques…

[10] J’avais un truc important à vous préciser ici mais je me souviens plus bien quoi…

[11] J’essaye quand même, autant que faire se peut, de garder la tête sur les épaules.

[12] Avec des métaphores entrelacées de cet acabit, je sens que mon prix Goncourt se précise !

Imprimer cet article Imprimer cet article

Commentaires

© 2022 Zone Critique
Facebook Zone Critique Instagram Zone Critique YouTube Zone Critique
Lire les articles précédents :
Fortini : perdition de coeur

Premier recueil du poète italien Franco Fortini (1917-1994) paru en 1946, Feuille de route est édité pour la première fois...

Fermer