Journal d’Avignon #2 – L’âme des statues et le temps des paysages

K-Mille

Tout au long du mois de juillet, Zone Critique couvre le Festival d’Avignon IN et OFF. Chaque jour, retrouvez notre journal d’Avignon, autour des spectacles qui nous ont marqué. Mardi 12 juillet, notre rédacteur Yannaï Plettener a pu assister à Anima, l’installation-paysage de Noémie Goudal et Maëlle Poésy dans le IN, ainsi qu’aux statues vivantes de La Vierge et moi et de K-Mille, et revient sur Comprendre de Sonia Bester.

 

Coup de cœur de Mathilde Alpers (voir notre journal d’hier), j’ai vu à mon tour Comprendre à la Manufacture. Le spectacle, écrit et mise en scène par Sonia Bester à partir d’une expérience personnelle, offre effectivement un très beau moment de théâtre. Il réussit à traiter avec beaucoup d’humour absurde et d’auto-dérision le sujet grave de la douleur chronique inexplicable. Ici la malade n’est pas imaginaire mais la médecine toujours aussi impuissante – les docteurs, chirurgiens, cancérologues, et autres magnétiseurs et acupuncteurs s’enchaînent sans résultat probant – la douleur résiste à toute tentative d’en faire sens et de l’apaiser, et il semble que le seuls l’écriture et le théâtre peuvent l’en libérer. Les trois comédien.ne.s, Flore Babled, Ava Hervier et Jean-Luc Vincent sont excellent.e.s dans cette galerie de personnages, interprétant tour à tour la souffrante, sa famille et la horde de guérisseurs, avec énergie communicative et plaisir non dissimulé. Mais, au-délà de l’expérience de la douleur, on s’engouffre dans des profondeurs existentielles à l’occasion de dialogues savoureusement concrets sur la mort et ses contraintes, entre le personnage principal et Michel, le directeur du crematorium. Pour finir, notons aussi les très beaux intermèdes chantés à trois voix, composés par la chanteuse Camille (dont on reconnaît le style) et son frère Simon Dalmais.

  • Comprendre, compagnie Madamelune, écriture et mise en scène de Sonia Bester, à la Manufacture du 7 au 26 juillet (relâche le mercredi)

La Vierge et moi est une proposition touchante et élégante sur l’amitié, le don de soi et l’acceptation de l’imperfection

Entre les remparts de la cité papale, on dénombre pas moins de 125 statues, dont de nombreuses Vierges, nichées au coin des rues et à l’ombre de placettes – et la plus célèbre d’entre elles, la statue dorée de la Vierge patronne d’Avignon, perchée au sommet de la cathédrale Notre-Dame-des-Doms, surplombant la ville, la bénissant d’une main et la protégeant de l’autre. C’est dans ce cadre que la compagnie Le Gourbi Bleu, implantée en Alsace, présente La Vierge et moi, une pièce de Marion Muller-Collard mise en scène par Sandrine Pirès, et interprétée par Emilie Baba, Christine Koetzel, Silène Martinez et Sophie Nehama. L’autrice est théologienne de formation, la metteuse en scène non-croyante – leur rencontre, au sein de La Filature, scène nationale de Mulhouse, a permis l’émergence de ce texte à la fois lyrique et irrévérencieux, qui déploie, entre monologues, souvenirs d’enfance et situations d’urgence, les vies de trois femmes qui se croisent au pied d’une statue de la Vierge.

D’âges différents, et aux parcours de vie multiples, c’est toute la complexité des relations qui se révèle à travers leurs échanges – une réalité sur laquelle le sourire béat de l’icone ne peut rien faire. Tissant avec délicatesse un récit à trois autour de la vie rêvée et des désillusions, de la parentalité et de la transmission, La Vierge et moi est une proposition touchante et élégante sur l’amitié, le don de soi et l’acceptation de l’imperfection. Mention spéciale pour l’actrice-Vierge assise tout du long au sommet de la chapelle, veillant en silence sur la destinée des trois femmes, mise en valeur par de magnifiques tableaux scénographiques inspirés de l’iconographie religieuse, dans son drapé jaune.

  • La Vierge et moi, compagnie Le Gourbi bleu, écrit par Marion Muller-Collard et mis en scène par Sandrine Pirès, à La Factory – Salle Tomasi du 7 au 30 juillet (relâche le lundi)

Avec des sculptures faites de chair et d’os et non d’argile, les gestes de Camille Claudel font apparaître la sensualité propre à cet art du toucher.

De drapés et de statues il est aussi question dans K-mille, pièce de Jean Husson et Anaëlle Queuille, mise en scène par cette dernière au Fabrik’Théâtre, qui retrace la vie de la sculptrice Camille Claudel au tournant des XIXème et XXème siècle, entremêlant scènes dialoguées, extraits de la correspondance de l’artiste et passages musicaux et chorégraphiés. Dans une splendide scénographie couleur terre qui nous plonge au cœur l’atelier de Camille, on la voit qui s’affaire, mains couvertes d’argile, au façonnement de ses œuvres – une existence toute entière portée par la nécessité vitale de créer. Féministe, libre, audacieuse, admiratrice de Louise Michel, Camille refuse les injonctions de la société patriarcale, aime passionnément Rodin puis le déteste tout aussi passionnément lorsque, fort de sa notoriété, il l’exclut de la sphère artistique ; elle se coupe de sa famille et de son frère Paul, sombre dans la paranoïa, persuadée qu’on lui vole ses idées et qu’on copie ses projets, et finit enfermée par sa famille pendant 30 ans en hôpital psychiatrique. Kate Perrault interprète puissamment cette descente aux enfers sociale et mentale.

Dans son atelier, les autres comédien.ne.s sont la matière première, se laissent modeler par l’artiste en ses œuvres les plus connues : La femme accroupie, Les causeuses, Les valseurs… chacune l’occasion de bousculer un peu plus le petit monde de l’art parisien de la Belle-Epoque. Avec des sculptures faites de chair et d’os et non d’argile, les gestes de Camille prennent une autre couleur, faisant apparaître la sensualité propre à cet art du toucher. Une sensualité amplifiée par l’accompagnement musical du duo violoncelle-violon (et voix !) d’Ariane Issartel et Anna Swieton, particulièrement émouvant dans ses inflexions douces et marbrées. Les parties dansées, chorégraphiées par Caroline Jacquemond, vibrent de la rage de l’artiste, les statues s’animant, émergeant de la terre pour la suivre dans son brûlant génie. C’est vraiment dans ces moments-là, non-parlés, que l’on ressent au plus profond l’éclatante vitalité et la tragique déchéance de Camille Claudel.

  • K-mille, de Jean Husson et Anaëlle Queuille, au Fabrik Théâtre du 7 au 30 juillet à 16h (relâche le mercredi)

A 22h, je me rends à la Collection Lambert, pour y voir, dans la cour, un autre spectacle du IN. Ou plutôt une installation-performance. ANIMA est une proposition de l’artiste plasticienne Noémie Goudal et de la metteuse en scène Maëlle Poésy. Sous nos yeux, sur trois grands écrans installés en demi-cercle, se joue une longue mise en abyme : des images de forêts projetées s’avèrent être de simples toiles installées devant d’autres toiles. En montrant l’intervention de techniciens dans ce décor végétal, qui créent un patchwork aussitôt dé(cons)truit, Noémie Goudal et Maëlle Poésy semblent mettre en avant le concept de Nature comme produit de la vision du occidentale naturalisme analysée et déconstruite par des penseurs tels que Philippe Descola et Bruno Latour.

ANIMA @Christophe Raynaud de Lage

Les paysages se succèdent, et on passe du végétal au minéral, par l’action élémentaire du feu et de l’eau qui créent des trous dans la matière du monde. Les artistes cherchent à remonter le temps géologique, à la manière de la paléoclimatologie, qui s’intéresse aux différentes métamorphoses du paysage soumis aux forces telluriques. Pour cela, outre les différentes strates de l’installation, Noémie Goudal et Maëlle Poésy s’appuient sur le travail sonore de la compositrice Chloé Thévenin : une bande-son électronique qui tente de déplacer notre perception et notre sensibilité et souligne la temporalité de ces changements planétaires. A la manière de l’évolution géologique elle-même, le processus est très long. L’idée n’est pas mauvaise : il s’agit de faire ressentir cette durée à un public humain. Mais une fois comprise, peut-être trop humains, on se prend à attendre qu’il se passe quelque chose d’autre.

Ce quelque chose, c’est Chloé Moglia. La performeuse apparaît une fois la dernière strate de paysage disparue, dans le vide de la structure métallique se dessinant face à la pierre des murs de la Collection. Camouflée en technicienne (une autre mise en abyme), elle se défait de ses habits noirs pour se suspendre en l’air, à la seule force de ses bras, et s’y mouvoir à sa manière précise et fluide. La présence lumineuse de Chloé Moglia, aérienne dans le monde minéral des temps les plus anciens de la Terre, pose une question finale – peut-on se soustraire à la gravité et à toutes ces forces telluriques qui agissent en continu sous nos pieds ?

  • ANIMA, de Noémie Goudal et Maëlle Poésy, du 9 au 16 juillet à 22h, dans la Cour Montfaucon de la Collection Lambert
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