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Journal d’Avignon #3 – Épopée, amour et douleur

Milk @Christophe Raynaud de Lage

Tout au long du mois de juillet, Zone Critique couvre le Festival d’Avignon IN et OFF. Chaque jour, retrouvez notre journal d’Avignon, autour des spectacles qui nous ont marqué. Nos rédacteurs Yannaï Plettener et Edouard Delelis évoquent aujourd’hui la performance Milk mise en scène par Bashar Murkus dans le IN, le théâtre d’objet de The Game of Nibelungen par Laura Gambarini, et la pièce Rose, d’après Liv Strömquist, dans le OFF, ainsi que le lancement d’une nouvelle revue consacrée à la jeune création.

Mercredi matin, 13 juillet, 11h, c’est la rentrée des classes. Driiiiiiing ! Euh, pardon ? Comment ça la rentrée des classes un 13 juillet ? Ca ne va pas du tout. Et puis, cela fait déjà 11 ans que j’ai quitté le lycée. Pourquoi donc me retrouvé-je assis au premier rang d’une salle de classe du deuxième étage du lycée Mistral ce matin-là ? Pour un cours d’allemand, pardi ! Et pas n’importe quel cours d’allemand : le cours de Laura Gambarini.

Laura Gambarini est une comédienne suisse francophone qui, suite aux annulations de dates au début de la pandémie de Covid, retrouve son job d’étudiante : prof d’allemand. Au programme, la Chanson des Nibelungen, grande épopée médiévale du XIIIe siècle, équivalent germanique des légendes arthuriennes, dont on connaît surtout l’adaptation par Richard Wagner dans sa Tétralogie. Laura Gambarini, elle, vient du théâtre de rue. Pour raconter l’épopée à ses élèves, elle utilise toutes les armes du théâtre d’objet. Et le cours devient spectacle, ou plutôt « épopée de théâtre d’objet ensanglanté en allemand gesticulé ».

Présenté dans le cadre de la Sélection Suisse en Avignon, qui met en avant la production théâtrale helvétique, The Game of Nibelungen est un récit débridé et hilarant des aventures de Siegfried, Gunther, Brunehild et Kriemhield, lointains précurseurs de nos Jon Snow, Harry Potter et autres Frodon Sacquet. Avec tous les objets de la salle de classe, corbeille, trombones, gourde, compote, craies, feuilles, agrafeuses, Laura Gambarini nous emporte dans un tourbillon épique, dragons et châteaux-forts inclus, parfait pour débuter sa journée. Vous ne parlez pas allemand ? Rassurez-vous, The Game of Nibelungen est destiné aux non-germanophones, la performance gesticulée (avec force voix et bruitages) ne laisse personne sur le bord de la classe, et vous y apprendrez même quelques mots dans la langue de Goethe (avec récompenses à la clé pour les meilleur.e.s élèves!). Un coup de cœur !

La jeune création est une affaire sérieuse, ce n’est pas une confiserie.

A 18h, je suis à la Manufacture pour le lancement d’une nouvelle revue d’enquête et de critiques consacrée à la jeune création, Détectives Sauvages. Portée par Pierre Lesquelen, et marrainée par Tiphaine Raffier, la revue entend se dégager des discours infantilisants autant que de l’idéalisation jeuniste de la création aujourd’hui dite « émergente » (un terme récusé par l’équipe de rédacteurs), pour analyser les formes en tant que telles – comme geste artistique existant au présent plutôt que comme la promesse turbulente d’oeuvres à venir. Détectives Sauvages se penchera non seulement sur des spectacles créés et en cours de création, mais aussi sur des textes de jeunes auteurs et autrices (publiés et non-encore publiés), privilégiant l’enquête au long cours et la critique réfléchie, « la patience à l’impatience ».

Un beau et nécessaire projet, auquel nous (à Zone Critique) adhérons, convaincus que la jeune création doit être prise en compte pour ce qu’elle propose effectivement, et non pour ce qu’elle annoncerait de futur.

Dès aujourd’hui, il est possible de découvrir sur le site de la revue des premières critiques (y compris de spectacles présentés au festival d’Avignon), ainsi que « Petit Bonbon », un fort texte de Tiphaine Raffier au mot d’ordre suivant : « La jeune création est une affaire sérieuse, ce n’est pas une confiserie. »

Rose @Oscar Colombin

Aussitôt dit, aussitôt fait, j’enchaîne avec Rose, spectacle de la jeune compagnie Notre Insouciance, mis en scène par Juliette Hecquet, adapté d’une bande-dessinée de Liv Strömquist, La rose la plus rouge s’épanouit. Dans celle-ci, l’autrice suédoise dissèque la disparition du sentiment amoureux et de l’engagement relationnel à l’ère du capitalisme numérique. Les six comédien.ne.s de Rose incarnent une galerie de personnages de la BD, de Leonardo DiCaprio à Lady Caroline Lamb (amant.e de Lord Byron), en passant par la poétesse américaine Hilda Doolittle ou « juste Michel », un homme ordinaire à la recherche de l’amour. Télé-réalité, Titanic, poèmes enflammés, et chansons – la jeune troupe s’empare de situations et de tropes bien connus, moult références populaires à l’appui, pour décortiquer les éternelles questions du comment l’amour commence et du pourquoi il finit.

Jouée en plein air, la pièce est ludique et légère, souvent drôle, jamais barbante, fidèle à l’insouciance du nom de la compagnie. Ce qui fait sa force est pourtant aussi ce qui nous laisse un peu sur notre faim : à enchaîner les interrogations certes légitimes sur un ton joyeux, et malgré une tentative d’ancrer cette recherche dans un récit à la tonalité plus intime, Rose ne fait qu’effleurer la surface sans nous offrir de prise pour une réflexion plus approfondie sur le sentiment amoureux. On passe cependant un très bon moment de théâtre, porté par la qualité des comédien.ne.s et une mise en scène qui réussit parfaitement à retranscrire le style pince-sans-rire mordant des BD de Liv Strömquist.

Yannaï Plettener

 

Pour mon premier spectacle du IN, je décide de me rendre dans L’Autre Scène du Grand Avignon afin d’assister à la représentation de Milk mise en scène par Bashar Murkus. Après Le Musée, présenté lors de la 75ème édition du Festival, Bashar Murkus revient avec une performance saisissante portant sur la notion assez large du désastre (et plus globalement sur celle du deuil). Une notion qu’il resserre et interroge à partir du corps féminin.

Le jeu sur les clairs-obscurs rappelle les peintures du Caravage créant ainsi des portraits vivants époustouflants et poétiques.

Six femmes sont réunies sur le plateau autour d’une même douleur, d’un même traumatisme qui les relie. Une douleur qui ronge jusqu’à la moelle et ne disparaîtra pas. Aucune larme n’est versée, seul le lait maternel coule à flots laissant ainsi suggérer le deuil d’un enfant mort, d’un enfant qui aurait dû boire ce lait mais qui ne le fera pas. L’enfant perdu pourrait bien être l’un de ces mannequins inanimés que les femmes dorlotent, embrassent ou s’obstinent à faire bouger… Des mannequins qui deviennent très vite une charge trop lourde à porter et, de facto, l’incarnation d’une présence qui n’est plus.La mort inonde la scène — à l’image du lait — avec parfois des instants de répit, mais qui sont rapidement balayés par un retour irrémédiable au chaos. La douleur du deuil est également perçue du point de vue du fils qui naît sur scène et entraîne par la même occasion la mort de sa propre mère qu’il cherchera désespérément en déstructurant totalement le plateau. On peut noter qu’aucune indication temporelle ou spatiale n’est donnée ce qui permet de rendre toute son universalité à cette douleur inextricable que chacun de nous est ou sera peut-être amené à traverser.

Du point de vue esthétique, Milk est une performance sublime. Le jeu sur les clairs-obscurs rappelle les peintures du Caravage créant ainsi des portraits vivants époustouflants et poétiques. La composition musicale de Raymond Haddad, qui rythme la pièce, est également à souligner tant elle renforce la dimension tragique et structure l’ensemble. Une performance poétique et polymorphe qui résonne cruellement avec l’actualité…

Edouard Delelis