L’humeur légère et enjouée dans laquelle je me suis engouffrée en m’installant dans la salle du Lavoir Moderne Parisien pour la première de Ceci est mon corps n’avait rien pour me préparer au spectacle que je m’apprêtais à voir. Sous la direction d’une actrice encourageante malgré les voix discordantes du public, me voilà comme les autres à chanter « Un jour mon prince viendra », un livret de chorale à la main. « Ceci sont nos voix », songeai-je en m’installant, et elles n’avaient rien de bien reluisant. Mais bientôt fut le noir. Le noir, et le Verbe. En quelques coups de tirades et de projecteurs, j’étais acquise. La dernière création de la Cie Avant l’Aube est un succès saisissant –  poétique, puissant et politique. Un spectacle bouleversant qui vous ouvrira grand les yeux et vous retournera le cœur.

Je est nous, « autres »

Ceci est mon corps se présente comme une auto-fiction. Le récit est courageux, tant les thèmes abordés relèvent de l’intime et tant les scènes nous plongent aux confins de ce que peut livrer une introspection approfondie repoussant les brumes de la honte et du refoulement. Pourfendre ces derniers apparaît même comme un défi, un acte politique : honte de quoi ? De désirer ? D’aimer ? De mon corps ? La honte, le refoulement, sont pourtant bien présents, mis en scène, incarnés. On ne peut ainsi qu’applaudir le courage de passer outre pour porter au regard de toustes ce qu’une vie peut avoir de plus intime.

Si on invite le public au sein de la sphère privée, c’est afin de lui montrer à quel point celle-ci est politique

Il ne s’agit cependant pas d’une œuvre exhibitionniste. Si on invite le public au sein de la sphère privée, c’est afin de lui montrer à quel point celle-ci est politique. On sent que l’écriture d’Agathe Charnet est empreinte d’une pensée sociologique et militante construite et articulée. Les rapports de domination, les stigmates sociaux, les injonctions subies dès l’enfance sont finement analysés, décortiqués, mis en texte et en corps. Comme dans un travail de recherche, le terrain d’étude (en l’occurrence, soi-même), est délimité dans l’espace et le temps, contextualisé dans une société avec ses codes et sa religion – annoncée dès le titre et mise en exergue par le décor.

L’altérité est un stigmate imposé pour tout écart à la norme, qu’elle soit l’universel masculin ou l’hétéronormativité

A travers ce travail sociologique, le « je » si omniprésent, se transforme, s’ancre en nous ; l’auto-fiction n’est plus ni auto, ni fiction ; le texte atteint un statut bien trop rare pour celui d’une femme, d’autant plus pour une lesbienne : celui d’universel. La mise en scène elle-même contribue à cette réalisation : si deux actrices portent le texte, leurs « je » respectifs se réfèrent à la même entité. Deux corps, deux voix, mais un personnage. C’est qu’il faut en effet plus d’une voix pour témoigner de ces expériences où l’altérité est un stigmate imposé pour tout écart à la norme, qu’elle soit l’universel masculin ou l’hétéronormativité. Alors, quelle est la part d’autobiographie dans ce texte, et quelle est la part de fiction ? Cette question importe bien peu tant le récit est celui d’un témoignage de la marginalité… et tant le soi lui-même est construit par le vécu des autres : celui de la mère, modèle à ne pas reproduire, de la grand-mère, témoin du chemin parcouru, des fillettes qui dès l’enfance victimes des injonctions sociales s’en font à leur tour les hérauts…

Ne vous attendez pas toutefois à un discours professoral ou sentencieux. Si la pièce est éclairante, le ton n’en est pas moins poétique – peut-être même parfois un peu trop pour les planches. La plume d’Agathe Charnet et les voix harmonieusement complémentaires de Lillah Vial et Virgile-Lucie Leclerc sauront vous faire vibrer d’émotion en émotion, subtilement accompagnées par des créations son et lumière assez virtuoses.

A nos corps défendants

Au centre de toutes ces considérations, affluent de tous les enjeux de la pièce, on retrouve le mot clef du titre : le corps. Celui des actrices bien sûr, comme outil d’expression artistique à travers le jeu, la danse, ou encore le chant (dont un chant final présentant des accents de… Grand Corps Malade). C’est bien elles qui nous offrent au regard tant leur corps, parfois mis littéralement à nu, que celui de la narratrice, qui l’est métaphoriquement.

Le corps est aussi un champ de bataille, un territoire à conquérir ou à défendre

Mais dans une lecture politique de la pièce, le corps est aussi un champ de bataille, un territoire à conquérir ou à défendre. Surtout un corps de femme. Le titre ouvre l’horizon d’un corps qui s’offre et d’un sacrifice chrétien : Jésus face à ses apôtres. Ce n’est pourtant pas aux hommes que l’Église demande d’offrir leur corps, mais aux femmes : à leur mari, à leurs enfants. Le sacrifice, le don de soi, c’est à elles qu’il incombe. Pour une personne née dans un corps perçu comme féminin, le « non », l’« égoïsme » comme manifestation du soi sont ainsi un apprentissage, long et souvent douloureux. L’histoire de Ceci est mon corps est celle de ce chemin de croix qu’est la conquête de son propre corps et, par là, de son individualité.

Si ce récit n’occulte pas les drames qui peuvent résulter d’une telle épreuve, l’humour, toujours bien dosé et toujours bien tourné, est brandi avec brio comme un impénétrable bouclier face aux larmes et au désespoir. On rit en effet de bon cœur, sans méchanceté mais aussi sans complaisance, et l’on se rend vite compte qu’on a laissé notre pudeur à la porte.

Le corps est un espace de violences autant qu’il peut l’être de plaisirs

Enfin, loin de tout pessimisme, le corps n’est pas décrit comme seul terrain de lutte (et donc de souffrance), mais plus généralement comme le décor de nos passions, qu’elles soient plaisantes ou douloureuses. Il est un espace de violences autant qu’il peut l’être de plaisirs, un vaisseau de liberté autant que de contraintes, un marqueur social qui emprisonne mais aussi un accès à l’altérité. Il est  certes la nef de passions intérieures contradictoires, aux prises les unes avec les autres : désir contre culpabilité, amour contre honte, envie de se conformer contre envie d’être libre… Et ces batailles laissent bien des marques sur la chair, qu’il s’agisse de l’eczéma des fantasmes refoulés, des mains rongées par le liquide vaisselle de la prison ménagère ou d’une grossesse non désirée. Toutefois, l’horizon que nous offre la pièce est celui d’un soi enfin réconcilié, libre des injonctions d’un judéo-christianisme auto-flagellateur. Et c’est dans cet état d’esprit que Ceci est mon corps nous laisse après une sublime scène de fin entre chant, danse et poésie, tout en lent crescendo qui rappelle un long orgasme : celui de la liberté d’aimer.

  • Ceci est mon corps, texte et mise en scène d’Agathe Charnet, au Lavoir moderne parisien jusqu’au 27 février.