Spring, festival international des nouvelles formes de cirque en Normandie est lancé ! Du 13 mars au 21 avril, la Plateforme 2 Pôles Cirque en Normandie / La Brèche à Cherbourg – Cirque-Théâtre d’Elbeuf et leurs 60 partenaires, offrent une programmation sur tout un territoire, ce qui ne doit pas cesser de forcer l’admiration.

Le 15 mars, il était possible de découvrir deux spectacles, Suzanne : une histoire de cirque, et Derby. Mais le festival réserve bien d’autres surprises et est également un rendez-vous pour les professionnels du secteur.

Suzanne : une histoire du cirque

Suzanne n’est pas tout à fait un spectacle, et pourtant c’est un objet pour le plateau. Fabriqué avec une sincérité déconcertante par Anna Tauber, en complicité avec Fragan Gehlker, c’est avec une presque naïveté que se déploie sur scène une conférence-confession où le cirque d’hier est regardé avec tendresse et désir d’en conserver les traces.

 © Jean-Claude Leblanc

Histoires croisées et collage sensible

Sans perdre une minute, Anna Tauber entre sur le plateau, quittant sa place ombragée de dramaturge et d’administratrice. Elle était « trop impliquée dans cette histoire » pour ne pas être sur scène. Ce que nous allons voir c’est, par collage, la tentative de rendre hommage à Suzanne Marcaillou, voltigeuse de 1948 à 1965, autrice d’un numéro de cadre avec son mari Roger. De leur duo, Les Antinoüs, Suzanne a conservé les archives, elle qui a vécu toute sa vie dans le même appartement toulousain. Anna Tauber tisse une dramaturgie sensible entre son histoire personnelle et l’histoire de Suzanne, se montrant et s’effaçant au rythme des traces retrouvées et retenues. Avec le moins d’artifices possibles, Anna Tauber habite le plateau, avec pour outils le micro d’une conteuse, la table d’une dramaturge et les images et sons que nous découvrons sur grand écran. Archives de Suzanne Marcaillou, puis peu à peu archives personnelles d’Anna elle-même, archives filmées de numéros de l’époque où Suzanne travaillait, souvenir du Mondial de 98 et Dalida s’articulent autour des images de l’enquête d’Anna, des premiers entretiens et appels téléphoniques avec Suzanne jusqu’au projet un peu fou de reconstitution du numéro des Antinoüs.

Sur le risque et la vie de cirque

Ce qu’Anne Tauber réussit c’est la mise en récit et en action d’une certaine histoire du cirque, à travers son regard à elle, singulier dans son acharnement à vouloir raconter Suzanne, et ce malgré les obstacles qu’elle ne nous cache pas. Son point de vue est construit par une culture personnelle de l’histoire du cirque, une admiration pour la prise de risque, et de nombreuses interrogations, du changement des codes du cirque à l’évocation d’une nostalgie du spectaculaire et d’une mélancolie du futur.

Anna nous raconte l’histoire des risques pris jusqu’à la mort, qui s’avère aussi être l’histoire de transmissions. Dans une première parenthèse nous suivons Les Clerans, inventeurs en 1935 du « saut de la mort » qui leur coûta la vie à l’un puis à l’autre. Malgré cette tragédie, le numéro s’est transmis jusqu’au fils du porteur, Gérard Hegedus qui recrée le numéro en 1966. D’autres noms de l’histoire du cirque sont évoqués, montrés, dans un désir de cartographie du cirque lorsque Suzanne voltigeait.

Festival Spring
© Jean-Claude Leblanc

Anna Tauber propose un hommage au risque comme faisant partie de la vie, un rappel que le cirque d’aujourd’hui peut regarder le cirque d’hier dans tout ce qui les oppose.

« Tout ça c’est que du cirque »

C’est le dévoilement d’Anna dans la relation à Suzanne et à son histoire qui émeut. Roger, le mari de Suzanne est décédé d’un cancer, de même que le père d’Anna. Elle nous lit une carte postale de son père, « soyez prudent » écrit-il, rengaine pleine d’amour quand il ajoute prendre des risques à chaque match de foot. Anna est un lien entre des mondes disparus et les acrobates d’aujourd’hui – Simon Bruyninckx, Marine Fourteau et Luke Horley – qui acceptent le pari audacieux de chercher à reproduire le numéro des Antinoüs. Il faut d’abord se souvenir, chercher des indications dans les rares photographies et archives filmiques, avec l’aide précieuse d’un merveilleux admirateur de Suzanne, qui vit trois fois le numéro et a retrouvé Suzanne par l’intermédiaire d’Anna. Lui, définit le cirque comme une illustration sans parole de la solidarité.

Anna Tauber propose un hommage au risque comme faisant partie de la vie, un rappel que le cirque d’aujourd’hui peut regarder le cirque d’hier

Ce qui fascine, c’est le visage d’Anna qui peu à peu se montre davantage à l’écran, qui se filme même seule, face à la caméra, laissant apparaître joie, doutes et même sa détresse lorsque Suzanne se dit trop préoccupée pour poursuivre le projet. Pourtant Suzanne est toujours présente, toujours active, et elle aussi passeuse. Elle fait don à Anna de la malle du cadre en lui disant : « Tout ça c’est que du cirque ». Et Anna pousse cette malle comme un trésor dans les rues de Toulouse, entre chez Suzanne et chez sa mère.

On pense, de loin, aux Notes sur le cirque de Jonas Mekas. Ici les notes d’Anna Tauber valent d’être vues.

DERBY

Derby est un spectacle qui manque à sa promesse, malgré la qualité des interprètes. Le Derby, sport féminin, féministe et inclusif de vitesse et de contact sur patins à roulettes, est un lieu où s’affirmer et s’émanciper. Sur scène, on suit les membres d’une équipe, de l’entraînement au match, en circulant à travers leurs doutes, découragements et tentatives. Seulement, la matière du spectacle se double de son propos par un didactisme qui malheureusement appauvrit son sujet. Et on a le sentiment que la place du cirque s’estompe à l’endroit d’un besoin d’affirmation, juste en soi mais peu scénique dans sa forme. Il y a pourtant une promesse au début du spectacle, dans une scène puissante de chutes à répétitions, où l’acrobatie et la contorsion sont justement mêlées à la pratique dès lors détournée du Derby. On aurait aimé que cette histoire se raconte autrement, depuis ce que le cirque permet de détours et d’évocations pour s’emparer du potentiel festif et jubilatoire du Derby.

Festival Spring
© Christophe Raynaud de Lage

Une création collective mise en scène par Valia Beauvieux et Emmanuelle Hiron.

Recherches en cours

SPRING est aussi un lieu où défendre certains espaces, comme celui de la recherche pour le cirque. Ainsi, dans le cadre des journées organisées par le festival pour les professionnels du secteur, des artistes présentent leurs travaux en cours, en recherche fondamentale et recherche appliquée. Temps essentiel où s’interroger sur les pratiques, leur transmission, leur transformation, leur individualisation. Ainsi, Marica Marinoni nous parle de sa pratique de la roue Cyr pensée comme un objet libre de ses mouvements. Elle explicite pour les auditeurs présents son travail à partir de la chute qui la mène à réinventer l’écriture depuis l’indétermination reconnue de l’agrès, dépassant ainsi ce qui a priori pouvait être perçu uniquement comme une erreur. Puis, Stefan Kinsman prend le relais et nous parle de son approche somatique de la roue, interrogeant l’enseignement traditionnel de l’agrès qui d’après lui représente un cadre dans lequel sont réduites les possibilités dramaturgiques. Son travail de recherche est accompagné par Gaëtan Rivière, docteur en cirque et Responsable de la recherche au Centre National des Arts du Cirque. Dans son processus de travail, Stefan Kinsman organise également des rencontres au hasard, avec des personnes qui veulent bien entrer en salle de répétition pour le regarder travailler et chercher avec lui. Il est passionnant d’écouter ces artistes parler de leur travail puis en montrer des bribes, et curieux de voir à quel point cela enrichit le regard que l’on peut porter sur leur création. Le travail tout en lenteur de Stefan Kinsman, presque de l’ordre de l’arrêt sur image, crée un espace très doux pour le regard du spectateur, habituant son œil à une présence qui redéfinit le rythme du spectaculaire.

On sort fasciné par toutes les brèches ouvertes par des démarches ainsi présentées.

Festival Spring

SPRING continue et s’offre en centaines de variations, pour tous les publics et sur tout un territoire. C’est, comme le souligne Yveline Rapeau, qui signe sa dernière édition à la direction de SPRING, une déclaration renouvelée d’amour au cirque.

Suzanne: une histoire du cirque

  • seule en scène : Anna Tauber
  • à la réalisation et mise en scène : Anna Tauber et Fragan Gehlker
  • au montage : Ariane Prunet
  • au numéro de cadre retrouvé : Simon Bruyninckx, Marine Fourteau et Luke Horley
  • à la longe : personne
  • à la caméra : Anna Tauber, Zoé Lamazou, Lucie Chaumeil et Raoul Bender
  • à la documentation : Suzanne Marcaillou, François Rozès
  • aux costumes et accessoires : Marie-Benoîte Fertin, Héloïse Calmet, Lise Crétiaux
  • à la composition musicale finale : Tsirihaka Harrivel
  • à la lumière : Clément Bonnin
  • au mixage son : Alexis Auffray
  • à l’étalonnage : Axelle Gonay
  • pour muscler le propos : Perrine Carpentier, Aziz Drabia et Roselyne Burger

Prochaines dates

  • Le 26 mars 2024 – Maison de l’Université – Mont-Saint-Aignan (76) – Dans le cadre du festival SPRING
  • Les 6 et 7 juillet 2024 – Festival La Grande Confluence à Entraygues-sur-Truyère (12)
  • Le 31 août 2024 – L’Inopiné Festival de Questembert (56)

DERBY

Création collective / Cie UNA

Mise en scène Valia Beauvieux, Emmanuelle Hiron

Interprètes Jatta Borg Myriam Cöen Amandine Etelage Barbara Papamiltiadou Salomé Pham-Van-Hué Solène Rigot

Coach Et Chorégraphie Roller Derby Élise Fruchart Collaboration Artistique David Gauchard Scénographie Vincent Gadras Construction Décors Vincent Gadras & Philippe Richard Régie Plateau Myriam Cöen Création Sonore Anouk Audart Création Lumière Antoine Travert Régie Générale Anouk Audart Direction Technique Cécile Hérault Costumes Floriane Jannot Création Logo Jacky And Dirty Du Tatane Crew Design Maillot Antoine Giampaolo

Prochaines dates

  • 3, 4 & 5 AVRIL Scène de la CAPI – Villefontaine
  • 10, 11 & 12 AVRIL Le Volcan, scène nationale du Havre (Festival SPRING)
  • 16 & 17 AVRIL CDN de Rouen-Normandie (Festival SPRING)
  • 6 & 7 JUIN 17, 18 & 19 OCTOBRE Le Manège, scène nationale de Reims
  • 17, 18 & 19 OCTOBRE Théâtre de la Cité Internationale – Paris – Festival Transforme – Fondation Hermès