Après Reflets dans un œil d’homme, Nancy Huston poursuit sa réflexion sur les rapports de genre dans Les Indicibles, essai qui mêle maladroitement le récit personnel et la défense d’un féminisme différentialiste.

Au mépris de toutes les règles du bon sens, il faut parfois manier l’art subtil d’éviter the elephant in the room, ou, du moins, ménager quelque temps sa surprise, faire comme s’il était tout à fait normal de voir l’animal occuper notre champ de vision. Il est des livres qui jouent de ces énormités pour nous faire oublier qu’au fond, l’édifice ne tient pas. Certains appellent ces livres pamphlets, leurs auteurs préféreront le mot essai. Quoi qu’il en soit, la plupart du temps, l’exercice ne relève pas d’une pratique inquiète de la pensée : les auteurs n’essayent pas, ils disent, et la vieille tapisserie littéraire ne sert qu’à cacher la plus vulgaire des opinions. Voilà l’énormité, cette chose trop visible qu’on ne doit surtout pas éviter. La pratique de l’essai contemporain tient donc moins d’une méditation personnelle sur un thème que d’une stratégie polémique informée par tout, sauf le savoir : la posture de quelques personnalités publiques, l’actualité des six derniers mois, les idées dominantes de la bourgeoisie culturelle, les inévitables fluctuations de goût. Il ne s’agit pas de placer sa petite pierre dans la vaste quête collective de la vérité (une de mes professeures avait un jour employé cette expression pour me rassurer au sujet de mes minces recherches, et ce mélange d’humilité et de splendeur reste encore aujourd’hui ce qui m’attendrit le plus dans la culture universitaire), il s’agit de bien placer ses pions sur un plateau d’échecs. Si les romanciers imaginent souvent un lecteur idéal, les essayistes définissent, pour leur part, un adversaire idéal : celui qui criera trop fort devant l’énormité. Ceux qui ont édité Les Indicibles, le dernier essai de Nancy Huston, l’ont bien compris, car on peut lire sur le bandeau promotionnel : « Réflexions à contre-courant sur la différence des sexes. » À vous de gloser. Pour ma part, j’éviterai l’éléphant et observerai, de loin, le jeu d’échecs.
Dans la tradition de l’essai, Les Indicibles met en scène son point d’origine et la situation de son autrice au moment de la conception de l’ouvrage. C’est en observant la position de ces deux pions que nous pourrons tenter de définir la méthodologie et les intentions de l’essayiste. Or, dès le prologue, deux points de départ entrent en concurrence : la seconde investiture du président Donald Trump, le 20 janvier 2025, et la mort du père de Nancy Huston. D’un point de vue générique, nous aurons donc affaire à un bariolage, qui conjoint sans parfaitement unifier un récit de soi et un pamphlet politique, et c’est au hasard que nous devons la convergence des genres : en effet, c’est en rangeant les affaires de son père, nous dit l’autrice, qu’elle serait tombée sur l’Enregistrement de Darwin, une série documentaire sur le thème de l’évolution diffusée par la PBS en 2010. Si le lien entre tous ces thèmes vous laisse encore confus, reprenons, tel quel, un paragraphe central de l’essai :
« Une des conclusions que j’en tire, après d’autres recherches et réflexions, c’est que les besoins sexuels des mâles humains sont et seront toujours “politiquement incorrects”. Oui — car, ne figurant pas dans le génome, les notions de droit, d’égalité et de dignité ne peuvent être génétiquement transmises. Est transmis depuis la nuit des tem...
















