MORAND

Profitant de l’édition du deuxiĂšme tome, si attendu, de l’incorrecte correspondance littĂ©raire Morand-Chardonne, Gallimard a eu l’idĂ©e de faire paraĂźtre en volume les lettres Ă©changĂ©es entre 1950 et 1962 par Paul Morand et Roger Nimier. Notre chroniqueur revient sur cette sortie littĂ©raire que l’on n’attendait plus, vingt ans aprĂšs la parution des missives Nimier-Chardonne.

‘’Il n’y a de vĂ©ritable dĂ©ception que de ce qu’on aime.’’ Bernanos

Les Grandes Espérances

unnamed
Avril 2015

D’un cĂŽtĂ©, Paul Morand, prince des salons des annĂ©es folles, proche de Proust et de Cocteau et mariĂ© Ă  l’hĂ©ritiĂšre HĂ©lĂšne Chrissoveloni. Le vieux Morand, l’inventeur du style pressĂ©, le chroniqueur des Ă©lites dĂ©sabusĂ©es qui brĂ»lent leurs vies en voyages, en dĂ©capotables et en verres de trop dans des hĂŽtels Ă  peu prĂ©s aussi vides qu’eux-mĂȘmes, aux quatre coins de la terre.

De l’autre, Roger Nimier, jeune premier prĂ©coce et provocateur, chef de file des Hussards et principal opposant Ă  l’existentialisme sartrien. Nimier, qui partage sa vie entre la compagnie des actrices, le volant de son Aston-Martin et ses lectures incessantes du cardinal de Retz. Le jeune Roger, qui Ă©crit alors Ă©normĂ©ment – six livres en trois ans-, Ă©dite plus encore -c’est notamment Ă  lui que l’on doit la collection du livre de poche et le retour en littĂ©rature de CĂ©line aprĂšs guerre- et vit une existence Ă  230km/h avant de s’aplatir brutalement contre le parapet d’un pont, sur l’autoroute de l’ouest, Ă  37 ans, en compagnie d’une jeune romanciĂšre de dix ans sa cadette.

Deux lĂ©gendes littĂ©raires face Ă  face, deux personnages de roman qui conversent et partagent un hĂ©ritage. Tout lecteur normalement constituĂ© ne pouvait s’attendre qu’à une correspondance Ă  bride abattue, concise et nerveuse, Ă  de l’esprit français cravachĂ©, traversĂ© d’éclats de stendhalisme et de persiflages bien sentis sous le rĂšgne absolu de la ponctuation et de l’ellipse, Ă  des Ă©changes rĂ©digĂ©s au nerf de bƓuf, cinglants et lapidaires, Ă  un ouvrage Ă  contre-courant des somnolences et des berceuses romantiques et portĂ© par de grandes discussions sur le roman moderne et le style, la politique et l’époque. On espĂ©rait encore quelques confessions, quelques profondeurs peut-ĂȘtre


Tout semblait réuni pour une franche réussite.

D’autant que Nimier cĂŽtoie Ă  l’époque Laudenbach, Jeanne Moreau, Louis Malle, Blondin
 Entre ses engagements dans le cinĂ©ma, l’édition, la littĂ©rature, la politique et une vie sentimentale plus que romanesque, les sujets ne manquaient pas !

Bref, tant pour les profanes que pour les happy few, tout semblait réuni pour une franche réussite


« Faut pas prendre les enfants du bon dieu  »

Au lieu de ça, nous voila embarquĂ©s dans une communication du coq Ă  l’ñne, circulant cahin-caha, de billets en cartes postales, de petites lettres en tĂ©lĂ©grammes, pleines de propos de circonstances affreusement convenus professĂ©s par deux gentilshommes quelconques.

‘’Pour ĂȘtre romancier, il faut une dose sĂ©rieuse de connerie’’ disait Paul Morand. Ne parlons pas des Ă©diteurs
 Surtout quand ceux-ci prĂ©tendent que 2 anecdotes, 3 paragraphes percutants et 5 bonnes formules justifient 500 pages de lecture, 488 missives – plus proches du tĂ©lĂ©gramme que de la lettre- et 34 euros de dĂ©pense.

‘’Le guide parfait du hussard’’ assure pourtant le bandeau Ă©carlate ! La quatriĂšme de couverture en remet d’ailleurs une couche, claironne : un livre plein de ‘’pastiches littĂ©raires’’, ‘’ d’humour insolent’’ et de ‘’dĂ©fense d’une certaine idĂ©e de la littĂ©rature’’
  Immonde mensonge! Le guide des grands crus classĂ©s, des hĂŽtels Ă©toilĂ©s, des restaurants cĂŽtiers et des bons conseils boursiers aurait Ă©tĂ© plus juste ! Sempiternel baratin de vieux Ă©diteurs aurĂ©olĂ©s, ayant des inĂ©dits sur tout, essentiellement dans le sens des ventes et profitant donc du rĂ©cent engouement autours des auteurs de droite.

MĂȘme la prĂ©face de Marc Dambre est attristante. Lui l’analyste Ă©rudit de Nimier, l’homme ayant fait rentrer les Hussards dans la recherche universitaire, lui, le professeur Ă©mĂ©rite de la Sorbonne-Nouvelle rĂ©duit Ă  six pages de platitudes
 Dommage ! Peut-ĂȘtre n’avait-il rien Ă  dire sur tant de vide littĂ©raire ?
 Et on le comprendra aisĂ©ment !

Car l’absence de littĂ©rature dans cette correspondance est sidĂ©rante ! Roger Grenier, Ă©crivain et membre du comitĂ© de lecture des Ă©ditions Gallimard, chargĂ© de statuer sur la publication de l’ouvrage dĂ©clarait d’ailleurs dans son rapport de lecture : « D’accord pour publier lorsqu’il s’agit de dĂ©mystifier, mais lĂ , franchement, ça n’a rien de littĂ©raire ». Et pour cause, Morand et Nimier n’écrivent pas, ils rĂ©digent, ils ne conversent pas, ils causent, ils ne font pas de littĂ©rature, ils font des listes.

Morand et Nimier n’écrivent pas, il rĂ©digent, ils ne conversent pas, il causent

Que l’on est loin d’Ouvert la Nuit et des ÉpĂ©es, du Grand d’Espagne et de Tendres Stocks, du Hussard Bleu et de Lewis et IrĂšne.

Nimier, lui-mĂȘme conseiller littĂ©raire chez Gallimard, n’aurait pas osĂ©, malgrĂ© son goĂ»t de la provocation et une certaine morgue aristocratique, prendre Ă  ce point ses lecteurs pour des imbĂ©ciles. Quant Ă  Morand, il s’opposait de son vivant Ă  la publication de ses courriers qu’il considĂ©rait comme ‘’ tout au plus des lettres de peu de lignes’’.

L’Herne, qui a consacrĂ© un cahier fantastique Ă  Nimier, ne reproduit que dix des cinq cents lettres rendues ici par Gallimard. Certains font le choix de la qualité  Pour quatre euros de plus, les Ă©ditions de l’Herne proposent un ouvrage au contenu infiniment supĂ©rieur, ouvrage qui fera par ailleurs toujours plus original dans votre bibliothĂšque qu’une Ă©niĂšme tranche crĂšme et rouge de la collection Blanche !

Les Extravagants

On suit donc de loin l’évolution de certaines revues (Art, La Parisienne, l’Esprit Public) et l’on a droit au rĂ©cit de quelques cuites Ă©piques (Kleber Haedens, Stephen Hecquet, Antoine Blondin). Une poignĂ©e de ragots rapides et un brin d’amitiĂ© viennent saupoudrer le tout, majoritairement constituĂ© de dĂ©clamations sur la cuisson du homard, de commentaires sur les scores des Springboks et de demandes de service presse, de prĂ©faces et autres tambouilles Ă©ditoriales.

Mais le lecteur assiste surtout Ă  des discussions – ĂŽ combien essentielles !- que l’on peut aisĂ©ment classer en trois catĂ©gories :

  1. Que conduire ? Mercedes 300SL, Triumph 3 ou Buick 61 ?
  2. OĂč manger convenablement ? Crillon, Lipp ou Bar du Ritz ?
  3. Que boire ? Chassagne-Montrachet, Chùteau Margaux ou Gruaud-Larose ?

L’ouvrage se constitue donc en bonne partie d’une orgie de noms propres, digne des pages publicitĂ©s du Figaro Madame : Ă©talage d’achats et effet catalogue qui frĂŽlent parfois le ridicule et tĂ©moignent d’un goĂ»t de l’accumulation petit bourgeois et d’une philosophie de laquais d’ancien rĂ©gime pĂ©niblement dissimulĂ©e derriĂšre de rares bons mots.

Quelques citations de Charles XII ou de Madame de SĂ©vignĂ© viennent alors relever l’ensemble d’une touche de culture – noblesses oblige !-  convenue.

Comme dans un repas du dimanche qui n’en finit pas de finir chez des notables de province, dans lequel on discute de tout sans jamais parler de rien et oĂč le catalogue des vantardises tente de se faire passer pour de l’émulation intellectuelle, la correspondance Morand-Nimier se ressasse en lettres mortes, reste trĂšs en surface et ennuie profondĂ©ment. On ne pense, pour ĂȘtre franc, qu’à sortir de table pour trouver un peu de cavalcade, d’air frais et de vie.

L’ouvrage se constitue donc en bonne partie d’une orgie de noms propres, digne des pages publicitĂ©s du Figaro Madame

On ne manque pourtant pas d’appĂ©tit : on aimerait  dĂ©vorer l’ouvrage, croquer Ă  pleines dents cette correspondance, goĂ»ter le subtil arĂŽme composite de deux pensĂ©es qui se rencontrent, se nourrir du texte et y prendre plaisir
 HĂ©las,  sous couvert de nouveautĂ©, on ne nous sert dĂ©cidĂ©ment ici que des Ă©pluchures !

‘’Auri sacra fames’’

Au pied du monument LittĂ©rature, les immĂ©moriaux marchands du temple prospectent, pĂ©rorent, s’agitent. Intraitables foutriquets au galimatias bien rodĂ©, ces puissants brailleurs font bruisser Ă  l’oreille du chaland des feuillets d’inĂ©dits ressuscitĂ©s des fonds de tiroirs, reliques bien rentables, feuilles mortes tout bĂ©nĂ©fice, qui les rendront, si l’entourloupe prend, riches comme HĂ©rode. Notes d’auteur, Ă©crits de jeunesse, romans inachevĂ©s -voire Ă  peine commencĂ©s – et correspondances mineures  forment la marchandise principale de ces bradeurs sans scrupules qui savent qu’en bons paroissiens emprisonnĂ©s dans notre culte des grands auteurs, nous irons jusqu’à nous procurer leurs petits papiers.

L’idĂ©e brillante – et Ăąprement boutiquiĂšre – Ă©tant de faire fructifier post-mortem des Ă©crits sans envergure, vĂ©ritables Ă©vangiles de bric et de broc, en les transformant miraculeusement en testaments littĂ©raires prĂȘts Ă  remplir les rayons des libraires français, il faudrait, je pense, songer rapidement Ă  une publication intĂ©grale – et sur papier Bible ! – des listes de courses de Malraux, des premiĂšres dictĂ©es de Duras ou des derniers SMS de Tomas Transtromeur ! Que font nos Ă©diteurs ?
 Qu’en pense Antoine Gallimard ? Bien sĂ»r me direz- vous, ce n’est sĂ»rement pas la question qui taraude principalement le gĂ©rant de la plus grande supĂ©rette des Lettres Françaises
 On doit plutĂŽt y faire actuellement le bilan du tiroir caisse et se poser la question fatidique : « On boit quoi pour fĂȘter ça ?! Chassagne-Montrachet ou Gruaud-Larose ? »

Pour votre part, Ă©conomisez 34 euros, achetez un bon Nimier d’occasion, relisez les lettres de CĂ©line Ă  la NRF et sortez boire un Aperol-Spritz en terrasse : le premier bistrotier Ă  la langue bien pendue que vous croiserez sera, je vous l’assure, toujours plus hussard que cette correspondance !

 “Ces maudits Ă©diteurs veulent tout imprimer : ce sont des corbeaux qui s’acharnent sur les morts, comme l’envie sur les vivants.”  Voltaire

  • Correspondance (1950-1962), Paul Morand et Roger Nimier, Gallimard, 464 pages, collection Blanche, 34 euros, avril 2015

Pierre Chardot