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Genre, classe et football

 

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Du 27 novembre au 7 décembre au théâtre des Abbesses, la compagnie La Part des anges, sous la houlette de Pauline Bureau, a présenté Féminines, une histoire de footballeuses. Cette comédie pour 10 acteurs et 20 personnages, créée au CDN de Caen, et en tournée dans toute la France jusqu’en mars, relate la vie poignante d’un collectif de femmes devenant sportives de haut niveau au détour d’une kermesse rémoise. Un récit émouvant, mais qui botte en touche devant quelques stéréotypes.

C’est aussi bien visé qu’une frappe d’Amandine Henry. Après Stadium de Mohamed El Katib et Footballeuses de Mickaël Phelippeau, Pauline Bureau continue de faire avancer le ballon rond sur les planches. Le spectacle se joue alors que la récente diffusion télévisuelle de la coupe du monde féminine de football a mis en exergue le fait que les joueuses gagnent en moyenne 96% de moins que les joueurs, pendant que les plateformes de podcasts s’attèlent à déconstruire l’association entre football et masculinité et à donner une visibilité aux sportives (Du sport, Victoire Tuaillon ou Attaquantes de Camille Maestracci). Dans l’ère du féminisme post-MeToo, il fallait une metteuse en scène pour rendre hommage à la première équipe de footballeuses en France, les « Féminines du Stade de Reims ».

 À travers ce contexte haletant, la compagnie La Part des anges propose de mettre en fiction les vies des joueuses que la dramaturge a rencontrées. En l’été 1968, pour fêter la kermesse du journal l’Union, Paul Tabard cherche une attraction pour attirer autant de foule que le combat de catch de lilliputiens l’année précédente. La location d’une salle pour faire faire aux femmes du patinage artistique s’avérant trop onéreuse, les organisateurs se rabattent sur l’idée de fonder une équipe de foot féminine. L’idée fonctionne, le club se professionnalise et les joueuses deviennent championnes du monde 10 ans plus tard. Les spectateurs assistent avec émoi à l’évolution d’un collectif et à l’émancipation de six femmes, sur fond de désindustrialisation et de luttes ouvrières.

La matière d’un stade, la manière d’un conte

La metteuse en scène construit un théâtre documenté sans être documentaire. Si les ancrages historiques semblent véridiques, les récits individuels sont imaginés et imaginaires, permettant à l’action dramatique de s’étendre sur plusieurs registres. « C’est une histoire qui s’inspire du réel, mais je m’en suis éloignée pour la raconter à la manière d’un conte », explique Pauline Bureau. Au rythme soutenu des notes de rock de Vincent Hulot, s’entremêlent les histoires personnelles à travers une multiplicité d’espaces qu’offre habilement la scénographie d’Emmanuelle Roy. Une façade monumentale, scindée en plusieurs parties permet, par des systèmes de murs coulissants, de projections vidéos et des effets de tulle transparent, de passer des ateliers de l’usine Gravix, à la salle à manger d’un intérieur bourgeois, du béton du stade de Taipei au carrelage du vestiaire de Reims, en traversant peut-être les Ardennes. Ainsi, le récit démarre sur le ton d’un comique vaudevillesque dans un espace intime, prend des allures de conte de fée lorsque les personnages s’en vont camper en forêt, pour finir en glorification épique de la performance des joueuses sur Halo de Beyonce. L’autrice, accompagnée de la dramaturge Benoîte Bureau, signe une comédie à la construction narrative intrigante, qui alterne sans prévenir entre situations clownesques de franches rigolades, scène de violence conjugale, et grève pour l’amélioration des conditions de travail à l’usine. Le tout est ménagé par les transitions vidéos de Nathalie Cabrol, où l’on voit les comédiennes courir en slowmotion, faisant l’effet réjouissant d’un clip des années 2000. Avec les moyens d’une grosse production, la compagnie utilise tout ce que le conte peut avoir de spectaculaire, dans un show qui n’est pas sur la défensive, dont il résulte une formidable sensation de plaisir.

Les autrices ont construit une dramaturgie à l’intersection des luttes, des genres et des arts. La naissance de l’équipe est recontextualisée dans le tumulte de l’histoire du football féminin. On y constate des règles absurdes de discriminations sexistes : en 1968, pour les femmes, une mi-temps ne dure que 35 minutes au lieu de 45, elles jouent avec le ballon minimes (utilisé pour les juniors), et il est impossible d’avoir un contrat car une loi de 1941, promulguée sous Pétain, ne les autorise pas à jouer. La mise en place de l’intrigue montre que l’idée de créer une équipe féminine n’est qu’un fantasme d’hommes, dirigé par eux-mêmes. Tandis que le parallèle avec les vies ouvrières, présentées sur une passerelle en hauteur, émet implicitement l’hypothèse que le développement du sport aurait suivi les luttes syndicales de valorisation du travail des femmes à l’usine (abandon de la rémunération à la pièce, amélioration des conditions d’exercice, augmentation des salaires), dans un mouvement général de libération des femmes, mettant en exergue les croisements des revendications entre genre, loisir et travail. Sur ce point la pièce à quelque chose de didactique, elle réfère le récit à un contexte historique précis, enseignant aux spectateurs l’évolution imbriquée du sport et du syndicat. Ceci confère au spectacle les qualités de la doctrine classique du sapere et docere, puisqu’il instruit autant qu’il plaît.

Un terrain vert esthétisé

Féminines a les défauts de ses qualités ; le théâtre enchante l’Histoire à ses dépens. D’une part, en esthétisant le réel dans une fiction, les actrices parviennent à nous émouvoir à quelques moments clefs, sans jamais rendre la complexité du vécu. Bien que formidablement incarnés, les personnages s’engouffrent parfois dans des traits caricaturaux, à travers des lazzis de plus ou moins bonne qualité, et des jeux de mots faciles d’où émane un comique incohérent avec son sujet. Par ailleurs, l’enchaînement rapide des scènes, laisse peu de place au développement de la psyché des footballeuses, dont on effleure la personnalité. Fringants, acteurs et actrices paraissent trop convenablement maquillés face à une thématique aussi charnelle qui oscille entre violence des machines faite aux corps, endurance physique et dépassement de soi. Les ornements du spectacle, les lisses perruques, costumes et postiches donnent aux peaux une plasticité qui paraît inadéquate au contexte de l’action. Sur leurs visages, on ne sent ni le vent glacial de l’est, ni la chaleur et la ferveur des manifestations, ni la sueur des vestiaires. D’autre part, nombreuses et passionnantes sont les thématiques esquissées, mais peu sont approfondies, sans doute pour alléger le récit. Par exemple, un amour lesbien se dessine entre Rose (Louise Orry-Diquero) et Joana (Marie Nicolle en qui on croit voir la capitaine Megan Rapinoe). Puisque Didier Eribon, dans Retour à Reims a développé le sujet à propos de la question gay, on pourrait se poser pareille interrogation : ça ressemble à quoi le vécu lesbien, dans les familles ouvrières de l’est, dans les années 70 ? La question n’est pas traitée, et le lesbianisme se réduit à une scène de danse esthétisante.

 Enfin, le travail tombe dans les travers du conte, n’échappant pas à quelques stéréotypes de genre et de race. Dans la première partie du spectacle, le registre comique tend à décrédibiliser certains personnages féminins en leur donnant des airs d’ingénues, tandis que la parole est monopolisée par les hommes notamment à travers la figure -très patriarcale- du coach. Il s’avère que la seule femme noire du spectacle joue une agente d’entretien illettrée, enfermant les talents de Sonia Floire, qui interprète Françoise Cordula, dans des stéréotypes raciaux. Alors la représentation laisse un goût doux-amer, combinant une dramaturgie terriblement intelligente avec une mise en scène spectaculaire et généreuse, mais se réfugiant souvent dans un comique facile et fade, en ne parvenant pas à balayer les clichés qu’elle prétendait traiter.

Baptiste Dancoisne

Féminines sera en tournée :

Le mardi 10 décembre au Théâtre Roger Barat à Herblay

Du 16 au 20 décembre au CDN Théâtre Dijon Bourgogne

Le 9 janvier 2020 au Pont des Arts, Centre culturel de Cesson-Sévigné

Le 14 et 15 janvier à Le Granit, scène nationale de Belfort

Le 21 janvier au Théâtre de Fos-sur-Mer, Scènes et cinés

Le 24 janvier à Le Liberté, scène nationale de Toulon

Le 4 et 5 février 2020, au Bateau Feu, scène nationale de Dunkerque

Le samedi 8 février 2020, à La Nouvelles Scène-Est de la Somme, à Nesles

Le 10 et 11 mars 2020, au Théâtre d’Angoulême, scène nationale

Le 18 et 19 mars, à La Filature, scène nationale de Mulhouse

Le 25 et 26 mars, au théâtre Firmin Gémier / La Piscine, de Châtenay-Malabry

Le 31 mars au CDN de Thionville

Durée : 2h

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