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Le règne des sévères

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A la Scala, François de Brauer se livre à l’exercice périlleux du seul en scène avec précision et virtuosité, pour un sujet très actuel. Dans son spectacle La loi des prodiges (ou la réforme Goutard) il pose la question de la nécessité de l’art et du théâtre. 

De l’utilité de l’art et des artistes

C’est d’un trauma initial que naissent la conscience politique terrible de l’antihéros Rémi Goutard et son envie d’en découdre avec le monde de l’art. L’essentiel de sa haine semble en effet provenir d’une sorte de scène primitive ayant déclenché une crise de son père schizophrène, et qui est étroitement liée avec l’incompréhension face à certains ridicules de l’art contemporain – un pot de yaourt n’est-il pas avant tout un pot de yaourt aux yeux d’un enfant ? Un syndrome « habits neufs de l’empereur » sans doute qui parfois alimente la mauvaise conscience de cet art… Toujours est-il que notre pauvre Rémi, zozotant et emprunté avec ses lunettes qui glissent et son manque de fantaisie, se révèle à l’âge adulte l’adversaire tout choisi des grands beaux parleurs et des soi-disant créatifs. Un sujet brûlant d’actualité s’il en est : a-t-on vraiment besoin des artistes ? Doit-on subventionner tous ceux qui se revendiquent un beau jour de leur créativité et du besoin d’en vivre ? L’art est-il véritablement un service public ou la manifestation d’un étalement abusif de son ego ? La réponse de François de Brauer, unique comédien de cette dystopie et auteur du texte, est bien entendu la vision d’un monde de cauchemar – dont Rémi lui-même finira par se réveiller, une fois réconcilié avec l’héritage paternel… mais qu’en est-il pour nous ? A l’heure où les subventions pour la culture se réduisent comme peau de chagrin et qu’il est de plus en plus difficile de vivre de son art, la pièce laisse un goût amer, d’autant que certains arguments de Rémi font mouche…

Le plaidoyer en acte

Tout en n’évitant pas quelques clichés, François de Brauer convainc par la précision et la finesse de son jeu, peaufinant cet art du seul en scène jusqu’à l’orfèvrerie.

Tout en n’évitant pas quelques clichés, François de Brauer convainc par la précision et la finesse de son jeu, peaufinant cet art du seul en scène jusqu’à l’orfèvrerie. Attitudes, voix, un mouvement suffit à passer d’un personnage à l’autre, y compris dans les scènes les plus animées – bagarre, dispute, et même des scènes à  personnages multiples où le rythme est savamment dosé. Par la forme même du spectacle, le comédien semble vouloir nous persuader de ne pas céder aux sirènes du pessimisme et de continuer à croire à l’énergie du vivant et la beauté de l’imagination. Si Rémi ne rêve pas, lui, qu’allons-nous donc chercher à la Scala si ce n’est la force d’un récit qui vaut mieux que cinquante plaidoyers ? Mais si les arguments de Rémi sont parfois si troublants, c’est qu’il demeure la figure la mieux dessinée de la galerie des personnages. Face à lui, un pseudo-artiste mégalomane et content de lui, une étudiante en histoire de l’art forcément évaporée et naïve, un père fou et un vieux clown clochard… On comprend que la riposte ne tienne pas le coup. Réducteur ou lucide, à vous de juger.

  • La loi des prodiges (ou la réforme Goutard), de et avec François de Brauer, à la Scala Paris jusqu’au 2 février 2020

 

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