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Michel Houellebecq : La création d’un mythe

Quand la parole se fait rare, le corps parle et celui de Michel Houellebecq fait du bruit. L’auteur est autant connu pour son image que pour son œuvre. L’une et l’autre s’auscultent et se complètent. Il n’a jamais aimé son corps, ce qui le pousse vers les voies de l’esprit. Mais sans son allure, Houellebecq ne serait pas Houellebecq. Il n’hésite pas à se démantibuler pour se mettre en scène. Ses performances littéraires et ses apparitions publiques ne font qu’un. Il réussit à s’impatroniser depuis ses premiers écrits en cultivant un rapport singulier à la vérité. En remontant la bobine du temps, on remarque sa constance. Ses excès sporadiques ne font qu’affermir son personnage. Celui d’un prophète qui surgit de nulle part pour éclairer notre monde. De sa dernière apparition filmique à ses débuts dans le milieu littéraire parisien, Houellebecq déroule inlassablement le même numéro. 

Une nouvelle fois acteur pour le film Thalasso (2019), l’écrivain de 64 ans se dévoile en peignoir blanc. Il erre dans sa cure, impassible, en quête de renaissance. Son corps las est enveloppé dans un tissu blanc, réveillé par un jet d’eau et refroidit par de l’azote. Son physique est d’autant plus frêle qu’il côtoie l’imposant Gérard Depardieu. Comme ses personnages de roman, il veut boire et s’enfuir. Les cheveux longs, en bataille, il fume en cachette sur la plage. Il a le visage creusé. Il met en scène son image qui lui a ouvert toutes les portes.

Le 18 avril 2019, l’écrivain est décoré de la Légion d’honneur par le président de la République. Emmanuel Macron l’a déjà rencontré, notamment lors d’une interview croisée organisée par les Inrocks en mai 2016. Les deux esprits, que tout oppose, s’interrogent sur l’avenir de la démocratie. L’ancien président Nicolas Sarkozy assiste à la cérémonie, de même que les proches de l’écrivain comme Alain Finkielkraut ou Frédéric Beigbeder. Accompagné de sa femme, on le voit affublé d’un blazer bleu marine et d’une cravate rouge lorsqu’il traverse la cour de l’Élysée. Il riote. Son dernier roman est un succès.

L’écrivain français le plus lu à l’étranger a choisi son troisième mariage comme unique promotion du roman Sérotonine (2019). Photographié en queue de pie par Philippe Matsas, l’auteur, qui proclame la mort de l’amour, esquisse un sourire aux côtés de sa nouvelle épouse. Cheveux courts et peignés sous son chapeau melon, il paraît ragaillardi. Loin de ses personnages de roman et de leur dégénérescence. Heureux Houellebecq ? A priori c’est impossible. Depuis Rester vivant (1991), il nous le répète : « n’ayez pas peur du bonheur, il n’existe pas. » Cette promotion littéraire par le seul portrait est une consécration. L’arlésienne descend de sa tour du 13ème arrondissement tous les quatre ans pour déposer un nouveau roman. L’écrivain est le maître du temps. Il sait l’importance du cadrage, qu’il soit temporel ou imagé. Plus jeune il a envisagé de devenir cinéaste. Il passe deux ans à l’école Vaugirard-Louis-Lumière, de 1979 à 1981. C’est l’ancêtre de la FEMIS. Il majore l’épreuve d’entrée, une analyse cinématographique. Durant son cursus, il s’implique dans de nombreux projets de court et de long-métrage. Il n’a pas quitté ce domaine mais il est plutôt passé de l’autre côté de l’objectif.

Pendant les quatre années qui séparent Sérotonine (2019) de Soumission (2015), l’auteur continue de jouer de sa chair. Il dévoile sa plus profonde intimité en 2016 dans le cadre de la biennale d’art contemporain de Zurich. Il affiche son crâne nu, les cartilages de ses doigts et fait de ses bulletins de santé une œuvre d’art. Il ne considère de toute façon qu’aujourd’hui « plus personne ne sait vraiment ce qu’est de l’art« . Lorsqu’il vient inaugurer son installation, il est au comble du Houellebecq que l’on connaît. Enroulé dans une de ses parkas verdâtres, il examine ses membres encadrés sur un mur blanc. Son sac à dos bleu mourant est usé, brinquebalé depuis tant d’années. Il se scrute, la main devant la bouche. Du point de vue strictement médical, il peut être rassuré puisque les examens en question ne sont pas mauvais.

La pesanteur du corps

Au même moment, à Paris, Houellebecq photographe s’expose au Palais de Tokyo. Sur 1000 m2, les grandes étendues commerciales aux portes des villes côtoient des installations chimiques invraisemblables. Les routes et les gares cendreuses représentent le mouvement, le fluide et le temps qui passe. Souffrance. Tout est gris, froid, terne. Les salles sont plongées dans la pénombre. Des aphorismes vous interpellent sur certains clichés. « Nous habitons l’absence« . Son chien vénéré Clément (2001-2011) est en couverture de l’affiche. L’écrivain fait peser son être.

Houellebecq suit attentivement l’élection présidentielle de 2017. Tout en cultivant son détachement vis-à-vis du monde, par ses commentaires acerbes sur le déclin de l’Occident, il est d’abord un écrivain du temps présent. Il ne dit pas l’inverse le 4 mai 2017 sur France 2 en faisant part de sa « honte« , en tant que romancier, de « ne pas comprendre et de ne pas voir » la « France périphérique« . Les silences du « grand témoin » de l’émission sont moins marqués. Il est tout de bleu vêtu, penché, ses yeux s’agitent. Sa voix s’allonge. Il serre ses mains. Ses gimmicks habituels sont là mais il est plus prompt qu’à l’accoutumée.

Durant l’été 2015, la journaliste du Monde Ariane Chemin publie une série de six articles sur l’auteur. En amont, lorsque cette dernière le contacte pour recueillir de la matière, il lui répond par courriel : « Je refuse de vous parler et je demande aux gens que je connais d’adopter la même attitude« . Tous ses proches sont en copie du mél, y compris des écrivains connus. En aval, il la poursuit en justice pour violation des droits d’auteur et violation du droit de correspondance. Il perd son procès mais n’a de cesse de vitupérer la journaliste, qui dévoile sa vie privée, mais sans que ce soit lui aux commandes. C’est à lui seul qu’il revient de distiller ses anecdotes et ses pensées. Il veut décider de ce qui se dit, s’écrit et se lit sur sa personne. C’est à lui de choisir le rythme. Il abonde en ce sens à la fin du mois d’août sur le plateau d’On n’est pas couché. Il est spécialement venu parler de cette série d’articles. Il veut contrer ce qu’il lui est imposé. En chemise bleue jean, il abonde sur « l’idéologie dominante » qui corsète les médias. Quoiqu’apathique, il semble revigoré et avoir surmonté le choc de 2015, en particulier la tragédie de Charlie Hebdo qui l’a fortement ébranlé.

On se souvient de lui au lendemain de l’attentat sur Canal+, la voix chevrotante, les silences pour se maîtriser. Il souligne qu’une « fiction est une fiction« . C’est dire que son sixième roman est ancré dans le réel. Comme dans Plateforme (2001), son livre a une résonance directe avec le réel. Sa figure de prophète des temps modernes n’en est que plus renforcée. L’auteur a publié son livre Soumission le 7 janvier 2015, soit le jour de l’attentat contre l’hebdomadaire satirique qui emporte son ami Bernard Maris. Il est l’invité de la matinale de France inter ce jour-là. Philippe Sollers raconte que pour sa promotion  » il s’était fait la tronche du désastre, le corps frustré et malingre des enseignants «  [1] [1]. Charlie Hebdo titre cette semaine « Les prédictions du mage Houellebecq » et son roman fait l’objet du débat de rédaction lors de l’attaque. Sa promotion est suspendue, on lui impose une protection policière. Il s’efface après deux ans de présence médiatique.

Jouer son propre rôle

Dans L’enlèvement de Michel Houellebecq (2014) de Guillaume Nicloux, Houellebecq acteur joue son propre rôle. S’inventer un personnage semble inutile puisqu’il en a déjà tous les traits. Sur les tapis des festivals, il ressemble furieusement aux écrivains maudits Antonin Artaud et Louis Ferdinand Céline à la fin de leur vie. Dans une émission sur Europe 1, sa parole tourne au ralenti. Il est édenté, comme c’est souvent le cas depuis 2010, et ses cheveux longs sont en méli-mélo. L’auteur explique dans un interview au Monde, publié en novembre, qu’il a un « problème de dentier. Il ne tient pas. »

Le film s’ouvre sur l’écrivain qui vadrouille dans les rues, habillé de sa parka verte. Il s’assoit sur un banc public. Son regard est vide. Les voitures et les badauds passent. Son temps à lui est en décalage. Il lit. Ses cheveux bruns s’agitent au vent. Il a profité de son prix Goncourt, quatre ans plus tôt, pour faire des implants capillaires. L’écrivain hèle un taxi, une valise à la main, pour finalement bégayer au chauffeur qu’il n’a plus besoin de partir. La fuite, une constante dans son œuvre. C’est pour mieux remonter dans sa tour où il écrit sur la table de la cuisine. Dès la troisième minute du film, il reprend sa pose mythique de fumeur. La cigarette est tenue entre l’annulaire et le majeur. La cendre s’accumule au bout de la tige. Le temps passe. Il faut être particulièrement alangui pour y parvenir. Cette façon si peu commode de fumer est sûrement son attribut le plus connu. On ne compte plus les photographies où il est ainsi, le mégot à la main. L’air absent. La première fois, c’est en 1995 sur une photo de Louis Monier. C’est depuis quasiment un label. Il semblerait que Houellebecq ait emprunté cette habitude à Georges Perec qu’il affectionne beaucoup. Ils décortiquent à leur manière la société de consommation. Les deux auteurs ont en commun d’avoir le même éditeur, Maurice Nadeau. Houellebecq a voulu le même éditeur que Perec pour ses premiers écrits.

Il ressemble furieusement aux écrivains maudits Antonin Artaud et Louis Ferdinand Céline à la fin de leur vie

Dans un autre film où il est à l’affiche, Near Death experience, sorti plus tôt dans l’année 2014, les réalisateurs ont fait l’effort de changer le prénom de son personnage. Tout ce qui fait Houellebecq est pourtant là. Paul fume et boit plus que de raison. Il a un chien. Employé de France Telecom, sa vie est comparable à celle de ses personnages : monotone et creuse. Il est misanthrope mais suscite de la pitié. Face à sa télévision, effrayé par les superstitions d’un vendredi 13, Paul/Houellebecq prend conscience de la vacuité de son existence. Il cherche ses mots dans les rares dialogues qu’il a. Il s’en va gravir la Montagne Sainte-Victoire, tel un prophète en retrait du monde, pour se suicider (se sacrifier ?). Des chants religieux accompagnent l’ascension de l’auteur. Le soleil brûle son corps fluet. Il se déhanche, comme un illuminé en pleine glossolalie, sur War Pigs de Black Sabbath. Son biographe non officiel, Denis Demompion, raconte une scène comparable lors de sa jeunesse[2] [2]. Un soir de sauterie à l’Agro de Grignon, dans la pénombre de la buanderie de l’internat, l’étudiant Houellebecq, remarqué pour sa culture et sa solitude, se déchaîne, en transe. Le corps s’agite pour expirer la bile.

L’assassinat de Michel Houellebecq

Quatre ans auparavant, pour son roman La carte et le territoire (2010), l’auteur a choisi de s’assassiner. C’est la première fois qu’il écrit en se nommant comme tel. Le peintre en vogue, Jed Martin, vient le visiter en Irlande. Houellebecq y a réellement habité quelques années. Dans son livre, l’écrivain est rongé par l’alcool et la solitude. Jed Martin peint son portrait. Il vient le lui offrir dans le Loiret où l’auteur s’est installé en quittant l’Irlande. Des années plus tard, la peinture Michel Houellebecq, écrivain est dérobée. Ce dernier est retrouvé décapité. Son corps est éparpillé dans le salon. La valeur du tableau est à l’origine de ce meurtre sanguinolent. La représentation de l’écrivain a une valeur plus importante que sa propre vie.

Celui qui remporte le prix Goncourt 2010 pour ce roman est reçu au 20 h de France 2 par David Pujadas. Sa promotion est timide avant l’annonce du prix. Il s’agit de ne pas faire de vague. Son livre en est d’ailleurs exempte. Son style sec et ses grands développements sur l’Occident sont lissés. Lors de la remise du prix chez Drouant, Michel Houellebecq est écrasé par la cohue de photographes et de journalistes. Sa silhouette concentre les objectifs. Il esquisse quelques mots de satisfaction. Tout de bleu vêtu, il est arrivé en parka verte. Le 10 novembre 2010, le « phénomène Houellebecq » s’affiche en une du Figaro Magazine. Habillé à l’accoutumée, il est interviewé par l’écrivain Frédéric Beigbeder. Il est depuis longtemps considéré comme un « bon client » des médias.

Deux écrivains que l’on adore détester, et qui s’en accommodent plutôt bien, publient leur correspondance en 2008 dans Ennemis Publics. Bernard Henri-Lévy et Michel Houellebecq se livrent, parlent de leurs contempteurs respectifs, de leurs problèmes de santé et de leur persécution publique. Pour assurer la promotion, ils se livrent dans Paris Match. Dans une de ses lettres à l’intention de BHL, Houellebecq semble de façon troublante parler de lui lorsqu’il décrit Philippe Sollers. Soulignant la dissociation opérée par ce dernier entre son image privée et son image médiatique, il note :  » Philippe Sollers à la télévision est quelque chose d’à peu près aussi imprévisible que Jean-Pierre Coffe ; mais c’est très probablement la seule manière intelligente de passer à la télévision : d’abord, se considérer comme un invité permanent ; ensuite, mettre au point un numéro correct, avec des gimmicks, et le reproduire à la demande. Et dissimuler soigneusement son moi profond, le rendre à peu près inaccessible (au risque, je me répète, de le perdre). »[3] [3].

Son film, adapté du roman la Possibilité d’une île sorti la même année, est un échec commercial. Houellebecq se fait réalisateur mais son livre a une construction trop singulière pour être adapté à l’écran. Publié le 31 août 2005 chez Fayard, un pied-de-nez fugace à Flammarion, les ventes du roman ont été moindres que d’habitude. Il remporte toutefois le prix Interallié.

Dans le courant de l’été 2005, Denis Demonpion publie une biographie « non-autorisée » de l’auteur. Mis à distance par les maisons d’éditions classique, le journaliste est publié par une maison d’édition peu connue du grand public, Libella Maren Sell. Lorsque Houellebecq apprend que le biographe s’intéresse à sa vie privée, il lui envoie une longue lettre pour l’interroger sur ses intentions. Il veut avoir accès au manuscrit. Ses proches appellent le journaliste pour en apprendre davantage. C’est que Denis Demonpion soulève de nombreuses questions autour du personnage Houellebecq. Il met en évidence trois matoiseries de l’auteur dans la construction de sa figure d’écrivain.

Les matoiseries d’un écrivain

Sans attaches, sans passé, sans famille, il vient prêcher sa parole sur les corps et l’Occident en décomposition.

Dans son nom d’abord, puisque Michel Houellebecq s’appelle à l’état civil Michel Thomas. En 1990, il fait sien le nom de jeune fille de sa grand-mère paternelle Henriette. Elle le recueille enfant dans sa maison de Dicy (Yonne) puis de Villers-sur-Morin (Seine-et-Marne) après d’innombrables bringuebalements. Fervente lectrice, elle lui apporte l’affectation et l’attention qu’il n’a pu recevoir de ses géniteurs. C’est la « seule un peu digne dans ma famille » déclare-t-il. Dans sa date de naissance, ensuite, Houellebecq brouille les pistes. S’il est né le 26 février 1956, il raconte qu’il est né deux ans plus tôt, en 1958, à partir de 1993. Ce rajeunissement est d’ailleurs le même que celui d’un de ses personnages des Particules élémentaires (1998), David di Meola. Enfin, Michel Thomas/Houellebecq raconte depuis toujours que ses parents sont morts. Il lui faut se couper de cette enfance qu’il juge trop peu aimante et de ses parents peu attentifs. Mais surtout, ces éléments lui permettent de poser les assises de son personnage. Sans attaches, sans passé, sans famille, il vient prêcher sa parole sur les corps et l’Occident en décomposition. Il est quasiment tombé du ciel pour venir nous éclairer.

Cette piperie est d’autant plus compréhensible que Houellebecq a lu l’écrivain anglais Fréderic Rolfe, dit le baron Corvo. Il le découvre par l’intermédiaire d’un membre important du milieu littéraire qu’il rencontre en 1988, Michel Bulteau. Le directeur de la Nouvelle revue de Paris lui parle de cet auteur, dont il a publié une biographie. Les similitudes entre le jeune romancier anglais et Houellebecq sont patentes. Ce dernier parcourt son œuvre avec enthousiasme, comme le roman Nicholas Crabbe. Le baron Corvo est un as de la dissimulation puisqu’il travestit ses origines, annonce qu’il est né en Ecosse en 1860 et non à Londres. Il est orphelin. Ses histoires, teintées d’un catholicisme et d’un décadentisme fin de siècle, ne sont pas sans déplaire à l’auteur de la Possibilité d’une île, que Houellebecq publie fin août 2005.

Pour la promotion de ce livre, justement, Michel Houellebecq est interviewé le 1er septembre 2005 par Laure Adler pour l’émission Permis de penser. Il arrive dans la salle d’interview, par un couloir, en marchant doucement, accompagné de son chien Clément. Il a un livre à la main et porte une veste mal ajustée. Il est reçu dans une chambre d’hôtel, car, comme l’annonce l’animatrice, Houellebecq n’est que de passage. Ce moment de télévision est singulier. La journaliste adopte le rythme de l’écrivain, âgé de 49 ans. Les silences de l’un et de l’autre se répondent. L’écrivain se mord les doigts pendant que son regard vagabonde. Il a les yeux fatigués. Sa posture est en léger retrait dans la pénombre. Il avoue : « J’ai pris mes distances par rapport à l’humanité ces dernières années« . Il se met à fumer au milieu de l’émission, le cigarillo tenu entre le majeur et l’annulaire. Ses gimmicks sont là. Il prodigue ses variations sur la mort, la sexualité et la disparition de l’homme tandis que la cendre s’accumule. Il assume sa dimension provocatrice. Les hommes ne le méritent pas. Le temps est suspendu, à l’inverse du temps médiatique qui balaye l’immédiat.

Un peu plus tôt de cette même année, le 10 septembre, il est reçu dans l’émission Tout le monde en parle de Thierry Ardisson. Cette fois, c’est l’animateur vedette qui le rejoint dans un studio sur une reprise du Mal-aimé de Claude François. On vient physiquement recueillir les paroles de l’écrivain. Ses premiers mots, sous forme de critique, vont à l’animateur Marc-Olivier Fogiel. Il porte une chemise jaune poussin et un pantalon blanc. Il a le regard fuyant, allonge ses phrases et soupire de façon périodique. Il prend son temps et ponctue ses phrases de silence. Le Houellebecq que l’on connaît.

Propos sur l’Islam

Entre la publication de la Possibilité d’une île (2005) et de Plateforme (2001), Michel Houellebecq est poursuivi en justice par quatre associations musulmanes et la Ligue des droits de l’homme. Ses propos sur l’islam lui valent des inimitiés. Dans le Figaro Magazine du 25 août 2001, il abonde en déclarant que la religion musulmane est « une religion belliqueuse, intolérante, qui rend les gens malheureux« . Un entretien, publié en septembre 2001 pour la revue Lire, choque. Il est en une de la revue mensuelle, debout face à la mer, qui titre alors : « Houellebecq frappe encore ». Dans cette interview, il déclare, entre autres, que « La religion la plus con c’est quand même l’islam. Quand on lit on est effondré… effrondré ! ». Il est poursuivi pour « injures et incitation à la haine à l’égard d’un groupe de personne à raison de sa religion ». Il est relaxé après avoir écrit à son avocat  » les médias, pour moi c’est fini « . L’islam est une religion doctrinale. Elle est donc critiquable.

L’auteur considère que ces poursuites sont en réalité tournées vers son livre Plateforme publié fin août 2001. Il y narre les travers du tourisme sexuel et de la marchandisation du sexe. L’amour est impossible car les forces du marché aseptisent tout. À la fin du livre, les touristes occidentaux d’un hôtel thaïlandais sont victimes d’un attentat islamiste. C’est une vaine tentation de résistance à la marche du monde. Le personnage principal, Michel, échappe à la mort. C’est finalement pour mieux constater l’inanité de son existence.

Pour la promotion de ce troisième roman, Plateforme, Houellebecq est reçu le 6 septembre 2001 sur France 2 pour la première de l’émission Campus de Guillaume Durand, qui a la lourde tâche de succéder à Bouillon de culture de Bernard Pivot. En chemise bleue rayée, il fait face à l’animateur. On le voit ensuite dans les rues de Pattaya, vêtu d’une veste en lin, la cigarette à la main. Face à la baie, le visage bronzé, il invite la France à se doter d’une station de tourisme sexuel « digne de ce nom ». Il a l’air satisfait, presque heureux. Il est désormais un habitué de la télévision.

Lors d’un numéro de Vivement dimanche de la saison 2001, Françoise Hardy, l’invitée du jour, le convie sur le plateau pour qu’il chante un de ses poèmes. Le 14 avril 2000, Houellebecq chanteur a en effet publié un disque, Présence humaine. L’écrivain-parolier cultive sa dimension de « rock star » en mettant en musique 10 de ses poèmes. Il part en tournée et se produit au Printemps de Bourges. Sur le canapé rouge, le jeune auteur est habillé d’une chemise bleue à manche courte. Sa conjonctivite l’oblige à porter une paire de lunettes noires. Il ne se tient pas droit et porte une croix autour du cou. Lorsqu’il chante, ou plutôt récite, au centre des musiciens, Houellebecq bouge sa jambe droite, en rythme. On constate un léger décalage entre le ton du poème et la musique fracassante.

Qui est Michel Houellebecq ? 

Quelque temps auparavant, le 15 avril 2000, il est venu faire la promotion du disque chez Thierry Ardisson pour son émission Tout le monde en parle. On se demande « Qui est Michel Houellebecq ?« . L’auteur de 44 ans parle vite, en polo bleu. Ses yeux de la même couleur n’en ressortent que davantage. Ses phrases s’allongent et il se mord les doigts. Un peu goguenard, il rit. Il souffle de temps en temps. Il décrit ses concerts de poèmes. Ils l’ont emmené jusqu’à une plage du Var où, en juillet 1999, il chante devant des vacanciers. L’écrivain revient enfin sur ses propos polémiques de l’année 1998, lorsqu’il a raté le prix Goncourt, pour ce qui est peut-être son meilleur roman, les Particules élémentaires.

Salarié par Flammarion pendant un an et demi, l’auteur a condensé dans les Particules élémentaires son univers de désolation.

 Cette année-là justement, le 12 novembre 1998, un sujet lui est consacré au 20 h de Soir 2. Il souligne que le roman de Paule Constant, lauréat du Goncourt 1998, est « médiocre« . On le voit attablé chez lui en train d’écrire sur un carnet à spirales. Il tient une cigarette entre l’annulaire et le majeur. Il reçoit tout de même le prix Novembre. Salarié par Flammarion pendant un an et demi, l’auteur a condensé dans les Particules élémentaires son univers de désolation. Sa propre vie se reflète dans le livre. Ses personnages Michel et Bruno, deux frères, sont abandonnés par leur mère lorsqu’ils sont enfants et recueillis par leurs grands-parents. Ils ne s’en remettent pas. Michel, scientifique, n’arrive pas à aimer. Bruno, professeur de français, n’arrive pas à canaliser son désir sexuel. Les découvertes du premier entraînent à terme l’extinction du genre humain. L’influence du Comte de Lautréamont se ressent.

Parallèlement à la polémique sur les thèmes du roman, la polémique sur le « style Houellebecq » éclot. Des critiques littéraires et des intellectuels, comme Raphaël Meltz ou Michel Onfray, lui reprochent de ne pas avoir de véritable style d’écriture, voire d’être un mystificateur. Houellebecq le reconnaît lui-même plus tard « je cherche une fluidité, enfin j’essaie de minimiser les effets, de ne pas faire d’effets, d’être très fluide, très aisé à lire« . Son œuvre souhaite dépeindre le réel avec précision. Les nombreux éléments semi-biographiques en attestent. Elle en adopte donc le langage. Sur la couverture du roman, publié au format poche, l’écrivain pose. Il a une cigarette tenue en bouche et la main écartée. Il porte une veste un peu trop grande et vous regarde avec un air livide et prêcheur. Son bras gauche porte un sac en plastique. Il a l’air déphasé. Il joue son personnage. 

Un portrait lui est consacré au 20 h du 10 septembre 1998. On le voit sur Soir 3 écrire chez lui et déambuler dans les rues de Paris. Assis sur un canapé violet, il avoue qu’il croit à « la compassion« . Il a 42 ans. Dans sa cuisine, une pietà est accrochée sur le mur en carrelage, derrière un robot-mixeur. Sur le bordereau du roman publié chez Flammarion, une photo de ses yeux. En disponibilité de son emploi d’informaticien depuis deux ans, Houellebecq a publié son second roman les Particules élémentaires le 24 août 1998. Entre-temps il s’est marié une seconde fois avec l’éditrice Marie-Pierre Gauthier.

Il travaille toujours comme informaticien à l’Assemblée nationale lorsqu’il termine son premier roman Extension du domaine de la lutte. Refusé par toutes les maisons d’édition dans un premier temps, l’écrivain publie son livre le 19 mai 1994. L’ancien secrétaire de Trotski et critique littéraire, Maurice Nadeau, a finalement accepté le manuscrit du jeune auteur de 38 ans. Son roman est une réussite. Par le seul bouche-à-oreilles, il est dans les meilleures ventes du moment. C’est le lectorat qui le consacre. Il côtoie le milieu de la poésie depuis quelques années déjà.

L’année 1991 est une année importante pour Michel Houellebecq. Il publie trois ouvrages et change d’emploi. Son second recueil de poésie, la Poursuite du bonheur, est publié au quatrième trimestre de l’année 1991 aux Éditions la Différence. Pour ce dernier livre, il remporte le prix Tristan-Tzara. Son premier recueil, Rester vivant, a été remarqué par la critique spécialisée. Il l’a publié en mars, par l’intermédiaire de Michel Bulteau qui remet le manuscrit au directeur de la Différence, Joaquim Vital. Sa situation professionnelle est désormais stable, puisqu’il est informaticien à l’Assemblée nationale depuis février.

Ses collègues de l’Assemblée nationale, qui le connaissent sous le nom de Michel Thomas, parlent de lui comme d’un être flegmatique, efficace dans son travail et discret. Il fume cigarette sur cigarette dans son bureau, en attendant un appel pour réparer un ordinateur ou pour mettre à jour les réseaux numériques. Il sort d’un parcours professionnel sinuant, toujours en informatique, au Ministère de l’Agriculture, chez Unilog et à l’Association nationale pour la formation permanente du personnel hospitalier (ANFH). Il a, pour l’heure, un seul livre publié à son actif.

L’écrivain Michel Bulteau, qu’il rencontre lors du Marché de la poésie place Saint-Sulpice quelques années plus tôt, a en effet accepté de publier son tout premier livre le 1er février 1991, un essai sur H.P Lovecraft. Édité par les éditions du Rocher, dans la collection « Les infréquentables » que dirige Bulteau, ce livre confirme les influences de l’auteur de science-fiction sur Michel Houellebecq. Ce dernier l’a découvert à l’âge de seize ans. Il admire la capacité de l’écrivain américain à créer à partir de son dégoût du monde. Il loue ses talents à décortiquer, avec un langage quasi-médical, les malheurs de ses personnages. Dans son abécédaire filmique publié plus tard et réalisé dans le sud de l’Espagne, Houellebecq, en chemise verte à rayures, abonde en ce sens. Attablé sur un banc en face d’une vallée, il fume au soleil. Pâmé par la liberté d’écriture de Lovecraft, il déclare que lui-même « juxtapose des types de narration différents » dans son œuvre. Il veut, lui-aussi, mêler les genres littéraires. Certains traits de l’écrivain américain se retrouvent dans ses écrits.

Avant ce premier ouvrage, Houellebecq connaît des échecs personnels et professionnels. Nombre d’épisodes de cette vie monotone, pour ce grand lecteur de Schopenhauer, se retrouvent plus tard dans son œuvre. Il ne s’épanouit pas depuis la fin de ses études. Son premier mariage s’est mal terminé. Il s’investit toutefois avec intérêt dans les rencontres littéraires et les discussions poétiques. Celles-ci lui permettent de faire ses premiers pas comme écrivain. Cinq de ses poèmes sont publiés dans la Nouvelle revue de Paris en septembre 1988. Les participants à ces rencontres se souviennent d’un auteur réservé. Il avait une façon bizarre de tenir sa cigarette.

 

Arthur des Garets

[1] [4] https://www.lemonde.fr/festival/article/2015/08/20/six-vies-de-michel-houellebecq-4-6-le-corps-a-l-ouvrage_4731058_4415198.html [5]

 

[2] [6] Demonpion D. Houellebecq, la biographie d’un phénomène (2019) Buchet Castel

[3] [7] Michel Houellebecq et Bernard Henri-Lévy. (2011). Ennemis publics. Paris : J’ai lu. p.40-41