Livres

Brina Svit : éloge des recommencements

Toute cette semaine Zone Critique part à la découverte de la littérature slovène contemporaine, des grandes figures et des nouvelles voix qui la composent. Nous vous proposons aujourd’hui un portrait de l’écrivaine Brina Svit. Dans Visage Slovène, publié en 2013, celle-ci nous livre le témoignage suivant : « Je me rends compte que j’écoute passionnément ces histoires de recommencement ». Dans cet ouvrage, elle part à la recherche de l’identité des exilés slovènes en Argentine : elle écoute leurs histoires. Elle n’y parle pas de première fois, mais de la vie toujours à réinventer. Nouvelles définitions de l’amour est un recueil de nouvelles, publié en 2017 : si l’on passe des témoignages à la fiction dans cet autre ouvrage, on y retrouve la passion des nouveaux départs.

À la fin de Visage Slovène, Brina Svit reprend l’expression de Gombrowitz, écrivain polonais qui la guide dans son voyage en Argentine : « Il faut atteindre le corps vivant à travers le vêtement ». C’est ce que son écriture approche : plutôt que de partir des concepts, elle s’intéresse dans ce livre à des visages, une série de personnes dont elle écoute le témoignage. De ce qu’ils disent d’eux émerge des lignes pour écrire l’identité, des corps vivants plutôt que l’extériorité figée du vêtement. Ainsi, ce livre n’offre pas d’histoire simple, mais les hasards des trajectoires individuelles au contraire du caractère tranchant des récits officiels. Un immigré arrivé à Buenos Aires plutôt qu’aux Etats-Unis car il s’est trompé de bateau, l’histoire de Ludvick, le fiancé resté au pays qui reste le grand amour d’une vie de femme, des exilés qui fondent un village slovène, d’autres qui n’apprennent pas leur langue à leurs enfants…

Ainsi « la vérité est sans couleur, âpre, laborieuse et tragique » commente un de ses amis slovènes. Mais ce projet est aussi celui de comprendre quelque chose de son histoire, de sa propre identité slovène à travers les histoires de ceux qu’elle rencontre, et de trouver une place de témoin : « Puis il s’est mis à parler comme si depuis longtemps il attendait quelqu’un pour pouvoir raconter l’histoire des siens. Et moi, sans le savoir encore, j’étais la personne que cette histoire attendait […] que je vais raconter à mon tour pour qu’elles ne se perdent pas, pour qu’il en reste quelque chose ».

Le recueil Nouvelles définitions de l’amour raconte aussi de petites histoires. Courtes – ce sont des nouvelles – et simples, proches de personnages banals : des gens qui cherchent l’amour, pour que la vie recommence. L’autrice raconte des détails, des choses qui pourraient sembler insignifiantes ou quotidiennes, ce qui crée une proximité avec le lecteur. Surtout, elle raconte la vie : ces « définitions » n’ont jamais prétention à essentialiser l’amour, elles sont divertissantes comme des anecdotes, parfois inattendues, comme « Grain de folie », où l’amoureux n’est pas celui que l’on pense, les décisions des personnages ne sont pas rationnelles, parfois toute la vie se joue dans l’envie de danser un dernier tango, dans un détail dérisoire plutôt que dans la grande décision tragique.

L’identité en exil

Visage Slovène raconte l’expérience de l’exil : « la sensation va rester : il est arrivé dans un pays où le sol se dérobe sous ses pieds ». L’autrice cherche à comprendre ce que signifie vivre en étranger.

Visage Slovène raconte l’expérience de l’exil : « la sensation va rester : il est arrivé dans un pays où le sol se dérobe sous ses pieds ». L’autrice cherche à comprendre ce que signifie vivre en étranger. Elle le fait avec empathie envers chacun des visages rencontrés, sans nier sa propre histoire, qui la situe politiquement à l’opposé d’un certain nombre des parents de ceux qu’elles rencontrent. En effet, côté slovène, ceux qui ont fui en Argentine sont pour la plupart des Domobranci, c’est-à-dire des militaires qui ont collaboré avec les nazis. Ceux qui sont restés dans la Slovénie communiste, les Partizani, ne racontent pas la même histoire nationale de la Slovénie. Mais ce qui demeure, c’est la complexité de la relation entre pères et fils : comment hériter et de quel héritage ? Et de rappeler, qu’aux fils : « on ne leur a pas demandé s’ils avaient envie d’être étrangers »

À travers les personnes rencontrées, et le compagnonnage littéraire de Gombrowitz, Brina Svit présente deux attitudes pour trouver une identité dont l’exil a privé ceux qui arrivent en Argentine. D’un côté le durcissement communautaire, l’exigence absolue de garder quelque chose qui risque sinon de disparaître. L’autrice parle des « règles de la slovénité », ainsi « il fallait rester groupé, s’entraider, se serrer les coudes. Fonder des écoles, des chorales, des clubs, et des lieux de culte. Garder la langue, la culture, la religion et, important, témoigner de leur vérité, de leur version de l’histoire. Ne pas s’assimiler, rester slovènes, un tilleul transplanté de l’autre bout de la terre, et qui reverdit, s’épanouit, embaume… ».

À l’inverse Gombrowitz fuit la communauté polonaise en Argentine, s’élève contre « le kitsh nationaliste, contre tout ce qui fabrique des hommes qui ne peuvent se permettre aucun geste sincère et libre par crainte que leur nation se désagrège ». Il remet en cause le besoin de « jouer à la pureté » de ceux qui veulent rester ensemble pour ne pas voir se diluer leur identité, leur folklorisme, leur incapacité à s’extraire du passé. L’éloge de la rupture serait ici un éloge de l’acceptation du vide, et donc de l’ouvert, « parce que la fermeture hermétique est néfaste pour l’émigration (la réponse à la devinette de Gombro sur la différence entre l’émigration et une boîte de sardines) ».

Complexités

Ce texte de Brina Svit est orienté vers l’écoute, mais aussi l’invention de ce que peut être l’identité, elle parle ainsi des jeunes : « ceux qui sont riches parce qu’ils ont plusieurs patries dont aucune n’est le paravent qui cache l’autre et empêche de voir le monde. Ceux qui sont jeunes, qui ne sont pas encore sérieux, car le manque de sérieux est aussi nécessaire à l’homme que le sérieux, comme dit Gombro ». C’est donc l’impureté qui gagne : « Je suis les deux », témoigne son dernier visage. À la fin du livre, c’est bien l’ironie qu’elle met en avant comme indispensable pour parler d’identité. Cette ironie se joue dans la trajectoire de Gombrowitz lui-même, qui se met à parler de l’Argentine comme d’une patrie, « La Patrie », une fois qu’il la quitte pour retourner en Europe. C’est la question de la dernière section du livre, sur laquelle nous laisse Brina Svit : « Les patries sont-elles toujours à l’étranger ? »

Cependant, la question de l’identité ne se pose pas que pour les exilés. Ainsi un des visages de Visage slovène a eu plusieurs vies, plusieurs amours, plusieurs passions. Comment définir une personne sinon par la pluralité et la nuance ? Chaque rupture, chaque changement vient réinventer quelque chose de nous. Dans la première nouvelle de Nouvelles définitions de l’amour, « Le jardin de ma femme », Claude découvre, après la mort de sa femme, qu’elle avait un jardin, et peut-être un amant. Soudain pris de vertige, il lui semble que la définition stable de sa compagne s’étiole : « C’était qui, cette jeune femme élancée à la plage ? […] Et celle-là, bien plus tard, en blouse blanche, ses cheveux coupés jusqu’au menton, quelques rides au front et sur les joues ? […] Et cette photo de la forêt […] Qu’est-ce qu’elle a à voir dans tout ça ? ». Il se penche alors sur les affaires restées dans sa chambre, et se rend peu à peu compte qu’il ne s’intéressait plus à ses goûts et à ses activités : trompé par ce qu’il croyait savoir d’elle, son être profond lui échappait.

Apprendre sa propre langue

Une des questions qui revient le plus fréquemment dans les parcours d’exilés dont témoigne Visage Slovène est celle de la langue : la langue peut être une patrie mentale, elle est aussi une frontière dans le pays où l’on habite. Je voudrais parler ici d’une autre écrivaine qui parle de l’exil. Jhumpa Lahiri écrit dans En d’autres mots sur cette question de la langue, notamment au sujet de ses parents, immigrés bengalis en Amérique : « Quand la langue avec laquelle on s’identifie est lointaine, on fait tout pour la maintenir en vie. Parce que, dans la langue, tout est contenu : le lieu, les gens, la vie, les rues, la lumière, le ciel, les fleurs, les bruits. Quand on vit sans sa langue, on se sent sans poids et, en même temps, écrasé. On respire un autre air, à une autre altitude. On est toujours conscient de sa différence ». Si Jhumpa Lahiri considère alors le bengali comme sa langue mère, et l’anglais comme sa belle-mère, elle aura besoin d’un nouvel exil, l’italien, pour continuer à interroger cette question de l’identité à travers la langue. N’être pas à l’aise dans la langue de ses parents, voici un nouveau vecteur d’intranquillité.

Brina Svit parle ainsi de tous ces adultes rencontrés, qui se mettent à réapprendre leur propre langue maternelle, qui leur échappe : « Son slovène est un enfant qui marche comme il peut, il titube, tombe, se remet debout, recommence ». L’incapacité à maîtriser sa langue est une honte : « Alors Mimi, gênée, range son slovène dans son tiroir le plus secret, le ferme à double tour et passe à l’espagnol ».

L’autrice saisit également une composante de l’identité slovène quelque part dans la langue, justement, et plus précisément dans la poésie : ainsi rencontre-t-elle Julia Saravichu, une jeune poète, dont « la vraie patrie, c’est la poésie ». Cela n’étonne pas Brina Svit, qui raconte comment la poésie pouvait être quelque chose de populaire : « la poésie à l’usage quotidien et intime. Un torrent toujours vif et frais au fond de soi. Une façon de vérifier qui on est. Ce n’est pas un poète qui le dit. C’est un ancien ouvrier de Frigorifico Swift, Rafael Vodopivec […] ». Cela s’inscrirait dans la culture slovène elle-même : « les Slovènes ont un rapport très intime avec la poésie. Intime dans le sens étymologique, c’est-à-dire très proche. Aucune posture ou pose culturelle là-dedans. Vivre et mourir dans sa langue, c’est tout ».

Quitter la sureté de sa langue

Brina Svit a écrit un certain nombre de ses livres en français plutôt qu’en slovène : cela semble être une manière pour elle d’atteindre une forme de vulnérabilité, un inconfort nécessaire à l’écriture la plus essentielle possible. Elle cite le début de la conférence de Gombrowitz, « Contre les poètes » : « Parfois j’aurais envie d’envoyer tous les écrivains du monde à l’étranger, en dehors de leur propre langue et loin de tout ornement et de tous filigranes verbaux pour voir ce qu’alors il resterait d’eux ». La langue de Brina Svit est claire et simple, il s’agit de ne pas se cacher sous de beaux mots lissés. Elle dit elle-même son désamour pour la sophistication en écriture en parlant de la poésie d’un de ses visages slovènes, qui parle « des choses simples et prosaïques, rien à voir avec la pléthore de mots poétiques, métaphores et sublimations abhorrés par Gombro ».

L’écrivain serait celui qui doit quitter la sûreté de son identité langagière, réinventer le sens des mots, ne pas prendre le langage de tous les jours pour acquis. Mais partir de sa langue permettrait de le faire d’une manière encore plus radicale, de se mettre volontairement en exil, et donc de ne pas faire partie des « écrivains bien au chaud et contents d’eux dans leur langue maternelle ».

La rupture à l’origine de la création

Pourquoi cela, laisser la langue se dérober sous ses pas ? Peut-être pour assumer jusqu’au bout la condition d’exilé qui est, au fond, toujours la nôtre, dès lors que nous sommes confrontés à plusieurs mondes, ou à la rupture quelle qu’elle soit. L’écriture de Visage Slovène commence par la disparition d’un fondement de la vie : « Ma mère venait de mourir, je n’étais plus la fille de personne. En fixant son dernier visage, je voulais comprendre quelque chose au mien, à cet héritage qui se transmet par la langue maternelle et s’appelle identité. » Cette recherche s’accompagne de la reconnaissance de la difficulté de savoir qui l’on est « Mais je ne voulais pas le faire trop simplement : ce n’était pas l’identité tranquille et évidente qui m’intéressait, mais celle des exilés, de ceux qui ont une biographie, comme dirait Hannah Arendt, une vie faite d’épreuves, de choix, ruptures, sauts dans le vide et atterrissages difficiles, de ceux qui sont conscients de leur différence ».

Qui peut prétendre échapper à une telle définition de l’identité ? Quitter le refuge de sa langue permet de revivre la rupture dans l’écriture et donc, peut-être approcher quelque chose de cette intranquillité identitaire. Jhumpa Lahiri commente la confusion, mais aussi la force, donnée par cette rupture avec la langue : « Curieusement, je me sens plus protégée quand j’écris en italien, même si je suis bien plus exposée. C’est vrai qu’une nouvelle langue me recouvre, mais à la différence de Daphné, je me trouve presque sans peau. Même s’il me manque une écorce épaisse, je suis, en italien, un écrivain endurci, qui croît différemment, qui a de nouvelles racines. » De même, dans Petit éloge de la rupture, Brina Svit présente le français comme un outil pour aller à l’essentiel.

Eloge des recommencements

Brina Svit s’intéresse à la vie : non à l’identité figée comme « une statue de plomb », mais à l’énergie, la force de ceux qui doivent repartir, à qui les certitudes bousculées peinent à offrir une assise stable. Dans Nouvelles définitions de l’amour, les personnages ne sont pas jeunes, ce ne sont jamais des premières histoires d’amour qui sont racontées. Au contraire ce sont d’abord des échecs, des peines et des solitudes. Mais les personnages, au détour d’un hasard ou une rencontre reprennent la route. Ainsi dans « L’été avec Sonia », un beau titre aux accents rhomériens, Paul est quitté par sa femme : l’histoire commence donc avec le vide : « Qu’est-ce que vous avez ? C’est mon cœur. Il me fait mal… Une douleur sourde, lancinante. Un gouffre qui s’est ouvert en moi… Un gouffre de solitude ». Mais peu à peu, sous la chaleur lourde de l’été à Paris, au détour du sourire d’une caissière, la vie reprend, plus simplement.

Cela peut signifier recommencer à la moitié ou à la fin de sa vie, mais cela serait la vraie jeunesse, voici ce qu’écrit l’autrice dans Visage Slovène : « La vitalité, la capacité de rebondir, de se réinventer. C’est aussi ça, la jeunesse. Il y a des êtres – comme la femme qui va suivre – qui restent jeunes toute leur vie ». Cette femme s’appelle Mimi, elle inverse son destin en réalisant tout ce que sa mère n’a pas eu, ce qui redonne de la substance à cette affirmation : « on réalise toujours ses rêves ». Ainsi Brina Svit fait l’éloge de la rupture : une impermanence qui contient en elle, malgré toute sa charge d’inquiétude, des promesses.

Références :

Brina Svit, Visage Slovène, Gallimard, 2013.

Brina Svit, Nouvelles définitions de l’amour, Gallimard, 2017.

Brina Svit, Petit éloge de la rupture, Folio Gallimard, 2009.

Jhumpa Lahiri, En d’autres mots, Actes Sud, 2015.

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