Littérature slovène et identité européenne

En partenariat avec l’ambassade de Slovénie, Zone critique a reçu vendredi 9 octobre à la Maison de l’Europe cinq figures de la littérature slovène contemporaine, pour une rencontre riche et conviviale animée par Guillaume Narguet. 

La table ronde a réuni le dramaturge et directeur de théâtre Marko Sosič, le photographe et écrivain Evgen Bavčar, l’écrivain Dominique Pilon, fils de l’artiste Veno Pilon, Brina Svit, femme de lettre franco-slovène, et Zdenka Štimac, traductrice et fondatrice des Editions franco-slovènes. Cette rencontre, prolongement du dossier proposé par Zone Critique sur le sujet, a permis de questionner l’identité slovène et la place de la littérature slovène au sein de la culture européenne, notamment dans les rapports entretenus par les auteurs à la culture française. 

Les auteurs slovènes et leur rapport à la France

Les invités de la table ronde présentent tout d’abord les liens qui les rattachent à la France. Zdenka Štimac est née en France de parents slovènes. Son parcours témoigne de sa double identité culturelle. Elle se lance rapidement dans la traduction en espérant pouvoir partager aux Français les auteurs slovènes qu’elle lit. C’est plus tard que Zdenka Štimac monte sa propre maison d’édition et parvient à faire éditer des auteurs encore inconnus en France, pour partager, échanger et transmettre sa culture.

Arrivé en France en 1972, Evgen Bavčar découvre rapidement que la littérature slovène manque de visibilité. L’artiste a rapidement le désir de créer des ponts entre culture française et slovène, ce qui l’amène à se tourner vers la littérature de Trieste, dans le but de la faire connaître au-delà des frontières nationales. 

Pour Marko Sosič, ses liens avec la France se sont renforcés lors de l’organisation du coloc « Sept Slovènes à Paris » en 1999, en partenariat avec le CNL. C’est à la suite de cet évènement majeur qu’il a cherché lui aussi à promouvoir la littérature slovène en France. 

Dominique Pilon quant à lui, retrace le parcours de son père, indissociable des liens profonds qu’il entretient avec la France. Mobilisé dès 1915 pour aller se battre dans les Carpates, fait prisonnier, Veno Pilon côtoie des soldats de toute l’Europe. Après la guerre, Veno voyage à Paris où il n’hésite pas à parler contre le gouvernement italien qui cherche alors à annihiler l’identité slovène. Impliqué dans un mouvement de jeunes artistes slovènes en lutte contre l’italianisation de la Slovénie, Veno choisit de revenir en France où il va vivre l’émulation artistique de Montparnasse.

La littérature slovène comme quête identitaire 

Le thème de la quête identitaire jalonne les romans de la littérature slovène contemporaine, et Guillaume Narguet interroge cette identité, considérée comme une énigme par Boris Pahor, grande figure de la culture slovène. 

Si Brina Svit écrit en français depuis vingt ans, elle reconnaît aussi appartenir à la littérature slovène. L’écrivaine vit à Paris, mais sa résidence secondaire en Slovénie se situe à la frontière avec l’Italie, ce qui l’amène à questionner constamment son identité. En côtoyant la culture italienne, Brina Svit se regarde au travers de cet « autre » italien, elle appréhende son identité au prisme de son intérêt pour la nation voisine. Après avoir signé en 2007 un manifeste en faveur d’une littérature transnationale, postcoloniale, l’écrivaine s’interroge encore sur une identité nationale en éclosion : « Pour vous, Français, votre identité est tellement évidente que vous ne vous posez même plus cette question. Nous slovènes, existons comme tel que depuis seulement vingt-cinq ans, la question identitaire se pose inévitablement. Moi-même qui ne me réclame pourtant pas de la littérature slovène, j’ai écrit un livre, Visage slovène, qui interroge notre identité nationale ». Brina Svit nous explique la façon dont est née son œuvre qui traite des réfugiés slovènes en Argentine : « Je n’avais pas l’intention d’écrire sur ces migrants politiques. Ces Slovènes-là étaient pour moi des criminels de guerre, des collabos … mais leur récit de vie m’a émue, c’est un sujet éminemment romanesque. C’est un livre qui s’est peu vendu mais dont je suis fière ». Après l’écriture atypique de son roman, l’écrivaine conclut en affirmant que pour elle, l’identité slovène n’est finalement pas si énigmatique que cela.

Pour Zdenka Štimac, la littérature slovène ne pourra jamais être connue des Français si le pays lui-même ne leur est pas familier. L’éditrice compare la littérature slovène à celle de l’Islande qui connait aujourd’hui un regain d’intérêt : « une meilleure connaissance de la Slovénie permettrait d’attirer le chaland » affirme-t-elle. Plus concrètement, la langue slovène est peu pratiquée par les francophones, ce qui rend difficile la traduction des auteurs slovènes. Le problème résiderait selon elle dans le fonctionnement des maisons d’édition. Le rôle de faire connaître les grands auteurs slovènes reviendrait aux petites maisons d’édition, les plus gros organes ne publiant que rarement une littérature encore méconnue du grand public.

Marko Sosič considère que c’est par la découverte des œuvres d’auteurs phares tels que Drago Jančar que les Français pourraient s’intéresser à la littérature slovène. Il ajoute : « Si la Slovénie est l’invité d’honneur du salon du livre de Frankfort en 2022, pour la littérature slovène s’ouvrira un nouveau champ de possibles ».

Une quête identitaire indissociable du passé d’un peuple opprimé

Guillaume rappelle l’incendie de la maison de la culture slovène de Trieste, le Narodni Dom, en 1920 par les fascistes. Pour Boris Pahor, c’est un symbole très fort qui reviendra régulièrement au cours de son œuvre, un évènement fondateur dans la prise de conscience de l’identité slovène. 

Marko Sosič rappelle alors la récente rencontre entre les chefs d’Etats slovènes et italiens pour commémorer un crime slovène à l’encontre des fascistes italiens. Cet évènement questionne la mémoire collective slovène, et les invités pointent du doigt la nécessité d’un ajustement de leur récit historique national, afin que soient davantage reconnues les injustices dont la Slovénie a été victime au cours du XXème siècle. 

Aujourd’hui encore, la question se pose : y aurait-il encore des risques pour les minorités slovènes et leur identité ? Pour Zdenka Štimac, la réponse est évidente. En effet, le risque est toujours là, en témoignent d’ailleurs certaines œuvres contemporaines. « La littérature slovène est blessée par l’histoire, la Slovénie porte ses stigmates d’une façon différente des autres grandes nations. La littérature slovène est une littérature existentielle, de vie et de mort. », renchérit Evgen Bavčar.

Une dernière question est posée aux invités : comment donner le goût de la littérature slovène ? Dominique Pilon conseille immédiatement la lecture de Vladimir Bartol dont l’œuvre censurée refait surface dans les années 90 et n’a pas perdu de sa force. 

La conversation s’achève sur la lecture du poème « Deux sangs coulent en moi » de Veno Pilon, à la suite de laquelle s’est tenu un verre de l’amitié offert par l’ambassade de Slovénie.

Compte rendu réalisé par Adèle Rigoigne

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