Faim de partir

En ce troisième dimanche de reconfinement, le comité de rédaction de Zone Critique a l’immense honneur de vous présenter, en exclusivité, un fragment récemment retrouvé dans les archives du Harry Ransom Research Center de l’université d’Austin. Construit selon la forme théâtrale du « dramaticule » chère à l’auteur d’En attendant Godot, ce texte inédit de Samuel Beckett devait, selon toute vraisemblance, servir de prélude à une courte pièce en un acte sobrement intitulée Faim de partir.

Intérieur sans meubles.
Blanc. Lumière feutrée.
Aux murs deux petites fenêtres, l’une est fermée, l’autre ouverte. Contre le mur, à gauche, une ardoise recouverte de chiffres.
À l’avant-scène, deux poubelles.
Au centre, dans un fauteuil à roulettes relié à une perche à perfusion et recouvert d’un vieux drap, Mann.

 

MANN. – Cast ? (Un temps.) Cast ! Parti ? (Longue pause, le drap bouge.) On prend ses responsabilités et puis… on part. (Un temps.) On dit que l’on va partir. (Longue pause.) Bon !

Mann enlève le drap qui couvrait son visage, regarde vers la fenêtre puis le remet.

C’est fini, encore un. (Un temps.) Des instants nuls, seulement la mort au bout. (Une pause.) Mais il va revenir. Il revient toujours. (Un temps.) Après la première, il y en a toujours une deuxième… (Un temps.) Vague ! (Un temps.) Il ne peut pas sortir car moi je suis encore. (Un temps.) Là !

Il enlève de nouveau le drap, celui-ci tombe aux pieds de son fauteuil.

Dehors il n’y a rien. Les oiseaux ? Morts. La mer ? Du plomb ! L’air est puant, comme une maladie. Il a voulu sentir l’air. (Il rit.) Il n’y a personne dehors ! Il va partir. Il reviendra (Il s’arrête et rit.) à bicyclette !

La porte s’ouvre, entre Cast.

Ah !
CAST. – Tu dormais ?
MAAN. – Je rêvais.
CAST. – Menteur.
MAAN. – Tu es revenu. Je te l’avais dit. (Un temps.) Je t’avais dit qu’il n’y avait rien dehors, personne. Ailleurs ? Ah ! Qu’as-tu vu là-bas ?
CAST (à voix basse). – Des lumières. (Un temps.) Tout ce qui s’était arrêté pour que je reste avec toi. (Il fixe Mann.) Je vais repartir.
MAAN. – Quoi ?
CAST. – Je disais (Un temps.) Des malades, et l’infini du vide et au milieu. (Un temps.) Toi, comme un grain de sable.
MAAN. – Ce n’est pas possible. Il faut de la vie pour qu’il y ait des malades. (Un temps.) Il n’y a pas de vie, il n’y a plus de vie. (Un temps.) Juste toi et… moi.

Il se baisse pour ramasser le linge tombé à ses pieds puis le met devant sa bouche.

CAST (Il se déplace vers la cuisine puis s’arrête. Demi-tour.). – Bien sûr qu’il y a de la vie. Les gens dehors, le vide c’est pour…

Cast donne un coup de pied dans les deux poubelles, qui se renversent, rien n’en tombe.

Eux !
MAAN. – Ramène-moi à ma place.

Cast l’ignore.

CAST. – Où sont ces deux-là ?
MAAN. – Ma chaise. Au centre.
CAST (avec énervement). – Les poubelles !
MAAN. – Quoi les poubelles ?
CAST. – Où sont-ils partis ?
MAAN. – Qui ?
CAST. – Tes… personnes à risques.
MAAN. – Un accident de voiture dans les Alpes.
CAST. – Ce n’est pas ce que tu m’avais dit. (Un temps.) En tandem dans les Ardennes.
MAAN. – De l’eau dans les poumons. (Longue pause.) Non ! De… l’air ! (Un temps.) Vicié. Remets-moi au centre, Cast.

Cast s’exécute.

MAAN. – Encore à gauche.

Cast ne bouge pas.

Non, c’est bien ici. Oui très bien. Recule maintenant.

Un temps, Cast ne bouge pas.

(Avec énervement.) Distancie-toi un peu !
(Même jeu.)
CAST. – Pardon ?
MAAN. – Pas de contact ! Fin des parties ! Passe-toi de l’eau sur les mains maintenant. (Un temps.) Je t’ai dit de reculer !

Cast s’exécute.

CAST. – Je ne te comprends plus. (Un temps.) Je ne t’ai jamais compris.

Il pointe le tissu recouvrant le visage de Mann.

Le mien est fini ?
MANN. – Je n’ai plus d’élastiques. (Un temps.) Regarde dans la commode.
CAST (en soupirant). – Tu as perdu la tête (Un temps.) et la clé.

Il marche vers la gauche de la scène et ramasse l’ardoise.
Il la place devant puis vient se remettre au centre.

Voilà. Mon masque ! (Il rit.)
(Longue pause.)
MAAN. – Je suis fatigué de tout ça. Les souvenirs dans la tête. (Un temps.) L’avant.

Cast fixe Maan sans bouger.

C’est à ce moment-là que tu me donnes la réplique. (Un temps.) Cast ?
CAST (machinalement). – Qu’y avait-il avant ?
MAAN. – Des êtres vivants. Dehors. (Un temps.) Et puis de la vie, à moins d’un kilomètre de la maison. Tu te souviens ? (Un temps.) Je disais donc que l’on pouvait dormir, et même rêver encore. (Un temps.) Tu rêves ces derniers temps ?
CAST. – Compte avec moi.

Il efface l’ardoise posée devant son visage.

MANN. – Un, deux, trois…
CAST. – Non, compter la deuxième vague.
MAAN. – La première est terminée ? (Avec enthousiasme.) Cinq cent quarante mille !
CAST (en tournant l’ardoise vers lui). – Il en manque.
MAAN. – Il manque quoi ?
CAST. – Des cas.
MAAN. – Des cas vides alors ?

Longue pause.

CAST. – Pourquoi compter ? Encore ? Je vais sortir, adieu Maan.
MAAN. – Tu ne peux pas sortir. C’est écrit sur ton bout de papier.
CAST. – Quel bout de papier ?
MAAN. – Celui que tu as dans ta poche. Là. Lors de ta première sortie.
CAST (la main à la poche). – Je n’en ai pas.
MAAN. – Alors c’est que tu n’es pas sorti.
CAST. – J’en reviens.
MAAN. – Comment le sais-tu ?
CAST (agacé). – Parce que tu n’y étais pas !
MAAN. – Mais tu ne sais pas ce qu’il y a dehors. Tu regardes à ta fenêtre tous les jours mais que vois-tu ? Rien ! Des espaces vides, des instants creux ! Et pas un malade qui vive… (Un temps.) On pourrait jouer longtemps comme ça. Se poser… (Un temps.) des questions. Et puis compter encore. Les cas, les heures, nos rêves. Je crois qu’il est temps de mettre un terme à tout ça. L’attente, la peur, le sommeil. Remettre le masque, le dernier. (Un temps.) Pour dormir et même rêver peut-être.

Maan remonte le linge sur son visage et rejette son siège en arrière.
Cast le regarde pendant un temps, fouille dans ses poches une dernière fois puis sort par la gauche.

Samuel Beckett

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